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EDITO

30/11/2020

LE POUVOIR DE NUIRE

La curieuse « transition » de la présidence de Donald Trump à celle de Joe Biden est émaillée d’épisodes cocasses, surprenants, inquiétants. Que le président sortant, dont on connaît le tempérament narcissique, ne veuille admettre facilement la défaite, se conçoit. Qu’en criant à la fraude massive il crée lui-même les conditions de la défiance du peuple envers les institutions qui le représentent, c’est plus grave.

Mais sa politique de la « terre brûlée » – qui va des révocations de nombreux hauts fonctionnaires à la destruction des archives de la présidence, jusqu’à l’interdiction, maintenant partiellement levée, de communiquer avec l’équipe de Biden pour faciliter l’accès de celle-ci aux informations dont elle aura besoin pour gouverner – va beaucoup plus loin : le président sortant laisse délibérément derrière lui un champ de ruines.

Si cela ne concernait que l’Amérique on pourrait considérer presque anecdotique cet amoncellement d’épisodes extravagants : de toute façon ce n’est pas la première fois qu’un président battu quitte de mauvaise grâce sa fonction et ne fait pas de « cadeaux » à son successeur. Il est délétère, par contre, de donner à croire à la moitié de l’électorat que le pouvoir lui a été volé et que le président élu est un usurpateur. Ce discrédit jeté sur les institutions est une faute grave, mais la démocratie américaine dispose de suffisamment de ressorts pour rétablir la vérité, et les institutions assez de sagesse pour revenir à l’équilibre voulu par les « pères fondateurs ».

Là où l’on mesure toute la portée de ce « pouvoir de nuire » c’est en politique étrangère car ses décisions de dernière minute – possibles jusqu’au 20 janvier 2021 – peuvent être autrement dangereuses pour la paix mondiale. Rapatrier des troupes d’un pays allié (Allemagne) c’est saper la confiance qui doit régner entre partenaires, les retirer d’un théâtre d’intervention (Afghanistan, Irak), c’est laisser les factions rivales s’entretuer en prenant en otage des populations civiles. De même, sanctionner unilatéralement des Etats dont on n’apprécie guère les gouvernements (Iran) c’est les pousser à ne plus respecter leurs engagements, et discréditer voire abandonner les institutions internationales (telles que l’OMS, ou le groupe d’Etats qui ont signé les engagements de Paris sur le climat) c’est rendre obsolète la notion même de sécurité collective et le multilatéralisme dans la conduite des relations internationales.

Bref, ce comportement est une menace pour la paix dans la mesure où il encourage les fauteurs de troubles – des Etats souverains comme les groupes les plus incontrôlables – à se déchaîner en toute « impunité ». Non que les Etats-Unis dussent se conduire en « gendarmes du monde », ils ont arrêté de jouer le « père fouettard » depuis un moment, et ce n’est peut-être pas plus mal. Mais cet enchaînement de mesures unilatérales a pour seul but de créer des foyers de guerres et de tensions que son successeur, aussi bien intentionné qu’il soit, aura le plus grand mal à éteindre au nom justement du « multilatéralisme » que Trump, et avec lui une bonne partie de l’establishment républicain et de l’électorat américains, aura tout fait pour ridiculiser et décrédibiliser. En somme, c’est mettre le feu aux poudres pour montrer l’ineptie du pompier, et tant pis si le monde brûle.

L’Europe et le reste du monde ne doivent pas rester inactifs, il est grand temps de reprendre l’initiative, de se serrer les coudes à l’échelle de la planète. Il y a cent ans, tout juste, une grande idée voyait le jour, une « société des nations » ! N’est-il pas grand temps de la redécouvrir ?

Alfonso Zardi, Délégué général

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