28/10/2015

50e anniversaire de « Nostra Aetate » : la ligne de crête du dialogue interreligieux


À l’occasion du 50° anniversaire de ‘Nostra Aetate’, la déclaration conciliaire sur les relations de l’Église catholique avec les religions non-chrétiennes, un Congrès international a été organisé du 26 au 28 octobre 2015 à l’université pontificale Grégorienne, à Rome. Objectif : commémorer cet événement fondateur et analyser ses répercussions depuis sa promulgation. Le cardinal secrétaire d’Etat Pietro Parolin est intervenu pour exhorter les religions à éduquer à la paix, afin que celle -ci ne soit plus une utopie.



À l’occasion du 50° anniversaire de Nostra Aetate [À notre époque], la déclaration conciliaire sur les relations de l’Église catholique avec les religions non-chrétiennes, un Congrès international a été organisé du 26 au 28 octobre à l’université pontificale Grégorienne, à Rome. Objectif : commémorer cet événement fondateur et analyser ses répercussions depuis sa promulgation. Romilda Ferrauto s’est rendue à la session inaugurale.

 

Dans la grande salle de l’Université pontificale Grégorienne, pleine à craquer, les voiles islamiques côtoient les habits monastiques des religieuses chrétiennes, l’orange safran des bonzes bouddhistes se mêle aux turbans noirs des sikhs et aux kippas des juifs. Réunis sous le signe du dialogue interreligieux, les participants, chrétiens, musulmans, hindous, jaïnistes. Ils sont tellement nombreux que certains ont dû se résigner  à suivre l’évènement sur des écrans installés dans une salle attenante.

 

« Dialoguer, souligne un intervenant, ne veut pas dire négocier un compromis en vue de l’établissement d’une seule religion pour tous. C’est respecter l’autre et reconnaître dans sa tradition la recherche de Dieu qui nous anime. C’est œuvrer ensemble pour un monde meilleur. Le dialogue il faut le pratiquer tous les jours, par le biais de relations fraternelles et d’amitié. »

 

« C’est un engagement spirituel, un devoir humain et religieux auquel on ne peut se soustraire, insiste le Père Dumortier, recteur de la Grégorienne. C’est dire la pertinence de la déclaration conciliaire Nostra Aetate et la détermination de l’Église catholique à rencontrer les religions non-chrétiennes. »

 

A l’écoute d’un monde en pleine mutation, le Concile Vatican II avait reconnu, pour la première fois dans l’histoire, que des éléments de vérité et de grâce pouvaient être présents dans les autres religions. Cette déclaration a d’ailleurs failli être retirée de l’agenda et son adoption, présentée comme un acte de courage, ne fut pas facile.

 

« Beaucoup a été fait en 50 ans, mais beaucoup reste encore à faire », a relevé le Père Miguel Angel Ayuso Guixot, Secrétaire du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. « Il y a eu des paroles, a-t-il insisté, mais aussi des silences ».

 

Organisateurs de ce congrès, le Conseil pour le dialogue interreligieux et la Commission pour les rapports avec le judaïsme (organe sous l’autorité du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens) souhaitent que cette commémoration encourage à marcher ensemble pour affronter avec réalisme les défis de notre temps, à une époque où certains voudraient éclipser le rôle des religions sur la scène publique tandis que d’autres osent utiliser le nom de Dieu pour justifier les pires atrocités.

 

« Nous vivons dans un monde dangereux, mais si nous ne sortons pas, nous risquons d’étouffer à l’intérieur », assure depuis Jérusalem le Père David Neuhaus, vicaire patriarcal pour la communauté de langue hébraïque d’Israël, dans une vidéo réalisée pour l’occasion. Quand les cœurs se rencontrent, il arrive souvent que les têtes parviennent aussi à se rencontrer. La marche à suivre c’est donc aimer, connaître, surmonter les préjugés.

 

Soucieux de ne pas s’en tenir à une simple commémoration et de se montrer attentifs aux problèmes actuels, les organisateurs ont choisi de consacrer une partie des  débats à l’engagement des religions pour la paix et au défi de la liberté religieuse. La conclusion des travaux, confiée au cardinal Secrétaire d’État, Pietro Parolin, a été placée sous le signe de l’éducation à la paix.

 

Conçue au départ pour tendre la main au monde juif, après l’horreur de la Shoah, Nostra Aetate a marqué un tournant dans la vie de l’Église, notamment en ce qui concerne la redécouverte des racines juives de la religion chrétienne, après des siècles d’enseignement du mépris qui avaient alimenté l’antisémitisme. La perspective s’est ensuite élargie aux autres religions non-chrétiennes.

 

« Pour les chrétiens, a relevé le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, le judaïsme est beaucoup plus que l’une des religions non-chrétiennes. Entre le judaïsme et le christianisme, il y a un rapport unique. Le judaïsme est la religion dont les chrétiens sont issus ; les juifs sont nos frères aînés. » Aujourd’hui, des rabbins pensent que les temps sont mûrs pour aborder les questions théologiques dans le dialogue judéo-chrétien.

 

Lors d’une conférence de presse mercredi matin, le rabbin David Rosen, du Comité juif américain a affirmé que Nostra Aetate avait marqué un tournant historique. après 2000 ans de haine. De son côté, le secrétaire général du Centre culturel islamique d’Italie, Abdallah Redouane, a chaleureusement remercié le Pape François pour ses gestes à l’égard des musulmans. « Le monde, a-t-il dit, a besoin de son autorité. »

 

 

Romilda Ferrauto

© Source : Radio Vatican. 28 octobre 2015

Crédit photo : Le Pape François entouré d’un représentant juif et d’un représentant musulman lors de la rencontre interreligieuse de New York, le 25 septembre 2015 – ANSA

 

 

 

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Eduquer à la paix,

pour que la paix ne soit plus une utopie

 

 

Le cardinal Parolin exhorte les religions à « éduquer à la paix », alors, dit-il, la paix « ne sera plus une utopie ».

 

Le cardinal secrétaire d’Etat Pietro Parolin, est intervenu sur le thème « Eduquer à la paix », ce mercredi soir, 28 octobre, au congrès international organisé à l’occasion du 50e anniversaire de la déclaration conciliaire Nostra aetate, par le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, la Commission pontificale pour les relations religieuses avec le judaïsme et l’Université pontificale grégorienne de Rome.

 

Une éducation humaniste, respectueuse des libertés

 

Il salue l’engagement des écoles catholiques: « L’engagement éducatif des écoles et de l’université catholiques pour la paix est exemplaire, surtout dans les pays émergeants. »

 

Il souhaite que « le même chemin et les mêmes critères éducatifs inspirent l’action des responsables des autres communautés religieuses dans le monde pour une éducation humaniste, respectueuse des libertés fondamentales de la personne ».

 

Dans ce cas, « le rêve d’une nouvelle humanité capable de dialoguer dans l’harmonie et dans la paix, selon le dessein de la shalom biblique, ne sera plus une utopie », a fait observer le cardinal Parolin.

 

Il affirme: « La paix est possible, la paix est un devoir. » Par conséquent, un devoir « s’impose à tous ceux qui aiment la paix » : « celui d’éduquer les nouvelles générations à ces idéaux pour préparer une époque meilleure pour toute l’humanité ».

 

L’éducation à la paix aujourd’hui

 

En 1979, le pape Jean-Paul II soulignait, explique le cardinal Parolin, que « pour construire la paix, il faut un langage qui « abandonne des schémas préconstruits », « un langage pour agir sur le cœur ». Il soulignait aussi l’importance des media dans ce domaine et il appelait les nations à savoir « trouver un langage neuf, un langage de paix: il ouvre par lui-même un nouvel espace à la paix » (n. 10).

 

Il fait en outre observer qu’il « n’est plus suffisant que les nations ne s’agressent pas les unes les autres, mais il est urgent de comprendre que la paix concerne la situation dans laquelle vit tout individu à l’intérieur de son propre Etat ».

 

La paix concerne en effet l’intérieur des Etats : « Lorsqu’un citoyen est sans défense devant l’Etat, cette tension interne est déjà une situation de guerre. Ce n’est pas un hasard si Pacem in terris parle l’affirmation des libertés individuelles. »

 

La voie maîtresse

 

Ainsi, explique le cardinal Parolin, « garantir ces libertés est indispensable, mais il est absurde de le faire par la guerre » : « la voie maîtresse est l’éducation à la paix, en commençant par promouvoir dans les textes scolaires et académiques la connaissance et la valeur du respect des droits humains, de la coopération internationale et de l’éducation à la paix ».

 

Il invite par conséquent à « investir dans l’éducation », qui est aussi une condition du « développement des peuples » (Paul VI, Populorum progressio, 26 mars 1967, n. 1), et notamment la poésie, l’art, la musique, comme le pape François le recommandait devant le Conseil de l’Europe le 25 novembre 2014.

 

Et cette éducation place « l’homme au centre », à l’opposé de la culture du déchet » que dénonce le pape François, notamment dans son discours aux délégués de l’Institut Dignitatis Humanae, du 7 décembre 2013.

 

Cette éducation doit aussi être une “formation sur mesure”, respectueuse des “aptitudes” et “inclinations personnelles” de l’enfant ou du jeune qui doit au contraire « doit se sentir accueilli et aimé pour ce qu’il est, avec toutes ses limites et ses potentialités » (Discours à l’Union catholique italienne des enseignants, 14 mars 2015).

 

Cette éducation est une « responsabilité communautaire » qui nécessite un « réseau fécond de coopération ».

 

Enfin, cette éducation doit être un « éduction à l’accueil de la diversité », dans un « dialogue désintéressé ».

 

L’éducation à la paix, une urgence

 

L’éducation à la paix est une urgence, insiste le cardinal Parolin, en citant le Message de Jean-Paul II pour la Journée de la paix 2004 : « L’éducation à la paix est aujourd’hui plus urgente que jamais, parce que, face aux tragédies qui continuent d’affliger l’humanité, les hommes sont tentés de céder au fatalisme, comme si la paix était un idéal inatteignable. »

 

Le cardinal rappelle la phrase de Pie XII, le 24 août 1939 : « Rien n’est perdu avec la paix, tout peut l’être avec la guerre. » Et le tweet du pape François, le 4 septembre dernier : « La guerre est mère de toutes les pauvretés, une grande prédatrice de vies et d’âmes. »

 

Il affirme et montre que « l’éducation à la paix constitue un aspect fondamental du message biblique et du magistère récent de l’Eglise ».

 

La paix, don de Dieu

 

Notamment, la paix « shalom » biblique « va au-delà de la sphère personnelle et elle est orientée dans un sens social » : « Ce n’est pas seulement l’absence de la guerre, mais l’affirmation de la seigneurie de Dieu et de l’urgence de l’accueillir fidèlement. » Quant aux psaumes, ils présentent la paix comme « un don de Dieu ».

 

Et le Nouveau Testament, « reconnaît en Jésus de Nazareth le Messie oint par l’Esprit du Seigneur pour apporter l’Evangile de la paix surtout aux pauvres » : « la paix est la personne de Jésus Christ ».

 

Ainsi, « vivre selon l’Evangile comprend l’abolition de toute forme de séparation et de discrimination entre les hommes, pour édifier la communauté dans la concorde ».

 

Ordre social et droit naturel

 

L’encyclique de saint Jean XXIII Pacem in terris a été publiée le 11 avril 1963, et les papes Benoît XVI et François ont recommandé aux catholiques sa lecture ou sa relecture, à l’occasion du 50e anniversaire de sa publication, rappelle le cardinal Parolin qui précise immédiatement : « ce n’est pas l’expression d’un pacifisme ou d’un optimisme ingénu », mais l’encyclique « construit la notion d’ordre social sur le droit naturel ».

 

« Si cette leçon avait été bien assimilée, nous aurions évité différents conflits, comme le génocide africain au Rwanda, la guerre dans els Balkans, la guerre en Irak et en Syrie, on n’en serait pas arrivés à une “troisième guerre mondiale par morceaux” », avertit le cardinal Parolin.

 

Pacem in terris évoque aussi les causes économiques des conflits et recommande d’investir dans les pays où abonde la main d’œuvre, et non pas la déplacer, de façon à réduire le phénomène de l’émigration » : une autre indication qui ne manque pas « d’actualité ».

 

L’encyclique affirme aussi la condition de la liberté: aucune “communauté politique n’a le droit  d’exercer” sur d’autres nation “une action oppressive ou une ingérence indue”.

 

Le cardinal Parolin résume les conditions de bons rapports internationaux indiqués par Jean XXIII: vérité, justice, solidarité, liberté. Autant de principes rappelés par Benoît XVU dans Caritas in veritate (2009) et dans ses discours en Afrique.

 

Pour ce qui est des rapports avec “la communauté mondiale”, l’encyclique souligne que « l’unité du genre humain postule depuis toujours l’existence d’un bien commun universel, lui aussi fondé sur la protection des droits et des devoirs de la personne humaine dans le monde entier ».

 

Le cardinal Parolin rappelle l’engagement du pape Jean dans le dialogue interreligieux lui qui « invitait les catholiques à collaborer, sur la base du droit naturel, avec les chrétiens non-catholiques, avec ceux qui appartiennent à d’autres religions, et avec tous les êtres humains en qui est présente la lumière de la raison et où opère l’honnêteté naturelle ».

 

Journées de la paix et journées d’Assise

 

A partir de Paul VI, les papes ont écrit des messages annuels pour la Journée mondiale de la paix, chaque 1er janvier : ils constituent, avec leurs autres enseignements sur la paix une vraie « somme » sur « comment l’Eglise regarde les problèmes de la paix sur la terre » dit le cardinal Parolin.

 

Sur le thème de l’éducation, il cite Paul VI : « Eduquer à la paix par la réconciliation » (1970) ; et Jean-Paul II : « Pour parvenir à la paix, éduquer à la paix » (1979), « La femme éducatrice à la paix » (1995); et Benoît XVI: « Eduquer les jeunes à la justice et à la paix » (2012).

 

Le cardinal évoque ensuite les Journées d’Assise, inaugurées par Jean-Paul II le 27 octobre 1986, et ce qu’en dit le cardinal Roger Etchegaray, « témoin oculaire » : « L’humanité déchirée a redécouvert dans la joie l’unité de ses origines. » Suivirent les rencontres de prière pour la paix dans les Balkans (9-10 janvier 1993), puis après les attentats de 2001 (24 janvier 2002), le 25e anniversaire célébré à l’initiative de Benoît XVI (27 octobre 2011), et dans le même « esprit d’Assise », la rencontre de ce mercredi 28 octobre, place Saint-Pierre : « Aujourd’hui encore, l’esprit d’Assise crée des merveilles de dialogue fraternel », commente le cardinal Parolin qui souhaite des initiatives semblables dans le cadre du jubilé de la miséricorde. 

 

 

 

© Source : Zenit. 28 octobre 2015