23/2/2013

50e anniversaire de Pacem in Terris : Pas de paix sans justice


À l’occasion du 50e anniversaire de Pacem in Terris, le Carême 2013 nous invite à (re)découvrir cette encyclique du pape Jean XXIII, qui eut un important retentissement en affirmant quels sont les piliers de la paix. Brice Deymié, pasteur protestant, Aumônier national des prisons, nous propose une réflexion sur la paix qui n’est pas possible sans justice. Il est l’un des plus fervents défenseurs en France de la justice restaurative, qui a pour objectif d’instaurer un dialogue entre l’agresseur et la victime.



Chaque homme aspire à vivre dans une société qui lui garantisse la justice et la paix. Cependant ni l’un ni l’autre principe ne repose sur un ordre abstrait de l’univers, ni sur un corpus de lois qui définirait a priori l’idée d’une société juste. Dans un traité sur la justice (1), le grand penseur indien Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, évoque l’œuvre de Thomas Hobbes au XVIIe  siècle qui cherche à définir des dispositifs institutionnels justes pour toute société. Mais une société ne peut, dit-il, être jugée uniquement sur ses principes et devrait l’être aussi sur ses réalisations et, concrètement, sur comment les hommes et les femmes vivent entre eux ces principes de justice. 

 

Amartya Sen cite comme exemple l’abolition de l’esclavage : ceux qui ont aboli l’esclavage aux XVIIe et XIXe  siècles ne pensaient pas qu’abolir l’esclavage rendrait le monde parfaitement juste mais disaient qu’une société esclavagiste est totalement injuste. C’est ce diagnostic d’une injustice intolérable qui a fait de l’abolition de l’esclavage une priorité absolue, sans qu’il fût pour cela nécessaire de tracer les contours d’une société parfaitement juste. L’idée de justice ne se fonde donc pas sur une abstraction mais sur des réalisations concrètes au regard desquelles l’individu, la société (ou Dieu) peut juger si elle contribue à la paix ou non.

 

De la même manière, ce qui concerne la justice des États peut également concerner la justice des individus. Comment la société juge-t-elle et punit-elle ceux qui ont enfreint ses lois ? En partant d’une idée abstraite de la justice ou bien des conséquences concrètes qu’une action induit ?

 

Aristote défend le premier cas : la principale caractéristique de la justice est, selon lui, l’égalité et l’équivalence. La justice doit chercher une exacte correspondance entre la faute et la punition. C’est cette conception qui a beaucoup influencé notre droit occidental et qui a donné ce qu’on nomme la justice rétributive (2). L’essence de la justice repose sur une distribution de récompenses et de punitions strictement proportionnelle avec ce que les gens méritent. Les personnes qui ont commis des délits ou des crimes doivent souffrir pour la souffrance qu’ils ont causée.

 

Mais posons-nous donc sincèrement la question à savoir : quelle correspondance y a-t-il entre la violence illégitime commise par l’infracteur à l’encontre de sa victime et la violence légitime infligée par la justice (ou l’État) à l’infracteur ? Comme le dit Howard Zehr (3) : « Le crime semble créer un débit moral qui doit être remboursé (…), tout se passe comme s’il existait une sorte de balance métaphysique dans l’univers qui a été déséquilibré par le crime et qui doit être corrigé. » Cette correspondance abstraite des peines n’est généralement pas comprise par ceux qui sont impliqués dans le crime. Paul Ricœur parle du « droit de punir » comme d’un « scandale intellectuel ». La souffrance infligée par l’institution judiciaire au coupable condamné « paraît s’ajouter du dehors à celle éprouvée par la victime du préjudice » (4). Le droit pénal moderne ne se réfère plus à la paire de l’offensé et de l’offenseur mais à celle de la loi et de l’infraction. Dans notre société, la justice peut se définir comme une application de la loi et le crime comme une rupture avec cette même loi. Plutôt que de se concentrer sur le mal commis ou sur ce que l’offenseur et l’offensé ont expérimenté de négatif ensemble on se focalise sur l’acte comme transgression d’une loi.

 

La justice restaurative part à l’inverse de l’idée qu’un crime ou un délit ce n’est pas d’abord une loi qui a été transgressée mais des relations qui ont été rompues. Le but de la justice est donc de rétablir la paix sociale à travers la restauration des liens rompus par le crime. La justice restaurative est née dans les années 1970 aux États-Unis dans les milieux protestants mennonites sous l’impulsion d’un professeur de criminologie, Howard Zehr (5). La justice restaurative commence donc par interroger ce qui nous conduit à punir d’autres êtres humains. Si nous regardons de près cette question, beaucoup des raisons qui nous conduisent à punir apparaissent comme des mauvaises raisons qui dans la plupart des cas ne permettent pas à l’infracteur de changer car cette punition blesse la personne qui la reçoit. D’une manière générale si l’on veut pouvoir changer la personne de l’infracteur il faut pouvoir travailler avec lui et non contre lui. 

 

La punition ne va d’ailleurs pas nécessairement à l’encontre de ce changement. Pour cela, il faut que la punition soit acceptée comme étant méritée et qu’elle soit imposée par une autorité que la personne respecte. Ces conditions remplies, cela peut permettre une reconnaissance de la culpabilité morale qui est la condition pour un véritable changement. Comme l’écrit Michel Foucault dans Surveiller et punir,« trop souvent la peine reste absurdement suspendue à un vide de parole, qui met continuellement le condamné en face de sa peine, mais ne le met jamais en face de sa faute ».

 

Comment sortir du non-sens d’une condamnation abstraite et inutile et offrir une réparation liée au dommage effectivement commis ? Une des pistes suivies par les programmes de justice restaurative de par le monde (6) est de mettre en lien des victimes, des infracteurs et des représentants de la société pour qu’ensemble un dialogue puisse naître et qu’une parole puisse être mise sur la faute et sur la peine. Les programmes de justice restaurative peuvent donc intervenir à la place du jugement lorsque les différentes parties en présence s’entendent sur la réparation d’un délit et lorsque le juge valide cet accord. Ils interviennent dans le cadre des rencontres détenus-victimes après la condamnation et dans le cadre de la prison. Les victimes ne sont pas toujours les victimes directes des infracteurs mais des victimes du même genre de crime. Ils peuvent intervenir après la prison pour accompagner les sortants dans le cadre des cercles de soutien et de responsabilité.

 

En France, sauf la médiation qui est systématiquement proposée dans le cadre de la justice des mineurs, il n’existe pas de programmes de justice restaurative. Une expérience de rencontre détenus-victimes a cependant eu lieu en 2010 à la maison centrale de Poissy dans les Yvelines. Cela a donné lieu à l’écriture d’un livre, Les rencontres détenus-victimes, l’humanité retrouvée (7). Dans ce livre, les différents acteurs de ces rencontres et en particulier les victimes et les coupables disent combien ces rencontres leur ont permis d’évoluer et de répondre à certaines questions sans réponses depuis longtemps.

 

 

 

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Notes

 

(1) Amartya Sen, L’Idée de justice, Paris, Flammarion, 2010.

 

(2) Du latin retribuere qui signifie re-paiement, donner ce que l’on mérite en termes de punition ou de récompense.

 

(3) Howard Zehr, Changing Lenses, Scottdale, Herald Press, 2005, p. 74.

 

(4) Paul Ricœur, « Aristote : de la colère à la justice et à l’amitié politique » in Esprit, novembre 2002, p. 19.

 

(5) Howard Zehr, La Justice restaurative, Labor et Fides, Genève, 2012.

 

(6) Aujourd’hui il existe 300 programmes de justice restaurative aux États-Unis et au Canada et 700 dans le monde.

 

(7) Les rencontres détenus-victimes, l’humanité retrouvée, sous la direction de Robert Cario, L’Harmattan, Paris, 2012.

 

 

 

Brice Deymié, pasteur,

Aumônier national des prisons, Fédération protestante de France.

© Source : La Croix. 23 février 2013

 

 

 

 

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L’encyclique Pacem in Terris

 

 

Pacem in Terris ou en français « Paix sur la Terre : Sur l’établissement d’une paix universelle dans la vérité, justice, charité et liberté », est une encyclique du pape Jean XXIII signée le 11 avril 1963. C’est une des plus célèbres encycliques du XXe siècle, qui pose les principes repris dans certains documents du concile Vatican II et de papes ultérieurs.

 

Structure de l’encyclique

 

La première section de l’encyclique établit les relations entre individus, soulignant les problèmes des droits de l’Homme et des devoirs moraux.

 

La deuxième section développe le lien entre l’individu et l’État, reposant sur l’autorité collective du dernier.

 

La troisième établit le besoin d’égalité entre les nations et le besoin pour l’État d’être sujet aux mêmes droits et devoirs qui s’appliquent à l’individu.

 

La dernière présente le besoin de plus grandes relations entre les nations, résultant en un ensemble d’États assistant d’autres États.

 

L’encyclique se termine par une injonction aux catholiques d’aider les non-chrétiens et les non-catholiques au niveau politique et social.

 

Points saillants de l’encyclique

 

Pacem in Terris est la première encyclique que le pape n’adressait pas aux seuls catholiques mais plutôt « à tous les hommes de bonne volonté ».

 

En plein contexte de guerre froide, le pape explique que les conflits « ne devraient pas être résolus par les armes, mais plutôt par la négociation ». Il souligne l’importance du respect des droits de l’homme comme conséquence essentielle de la compréhension chrétienne de l’être humain. L’encyclique établit clairement que « […] chaque homme a le droit de vivre, à l’intégrité physique et aux moyens de subsistance nécessaires à un développement de vie correct […] ».

 

Le droit à émigrer est proclamé, venant confirmer solennellement un texte antérieur (Exsul Familia, 1952) de Pie XII : « Tout homme a droit à la liberté de mouvement et de séjour à l’intérieur de la communauté politique dont il est citoyen ; il a aussi le droit, moyennant des motifs valables, de se rendre à l’étranger et de s’y fixer. Jamais l’appartenance à telle ou telle communauté politique ne saurait empêcher qui que ce soit d’être, comme membre de la famille humaine, citoyen de cette communauté universelle où tous les hommes sont rassemblés par des liens communs. ». Il s’agit donc pour le pape d’un droit humain fondé sur l’idée de fraternité universelle[1].

 

 

Lire l’encyclique Pacem in Terris >> 

 

 

 

 

 

 

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Note

1. André Costes, L’Église catholique dans le débat sur l’immigration, Revue européenne de migrations internationales, 1988, vol. 4, p. 31 et 32.

 

 

© Source : Wikipédia