25/9/2015

Andrea Riccardi : « La paix seulement pour nous, ce n’est pas juste »


Andrea Riccardi, fondateur de la communauté de Sant’Egidio, s’inquiète de la résignation des opinions publiques européennes face aux guerres qui environnent le continent européen. « Le contraire de la paix, c’est l’égocentrisme, qui est le grand problème de notre époque. Sur notre continent, nous devons d’abord redéfinir notre vision de l’Europe. Selon moi, il ne faut pas penser l’Europe comme une forteresse, retranchée derrière ses murs, crispée sur ses racines, mais comme un continent avec une identité ouverte… »



Le fondateur de la communauté de Sant’Egidio s’inquiète de la résignation des opinions publiques européennes face aux guerres qui environnent le continent. Il souhaite que se crée un vaste mouvement pour la paix en Syrie.

 

La guerre est repartie de plus belle ces dernières années en Afrique et au Moyen-Orient, et elle n’a pas disparu d’Europe, des Amériques ni d’Asie. Quelles en sont les causes ?

 

Andrea Riccardi : Les facteurs principaux peuvent être politiques, économiques, culturels, religieux… formant souvent de terribles mélanges. Ces guerres se développent en outre dans un monde difficile, celui de la globalisation, qui n’a pas d’autorité régulatrice et au sein duquel les conflits peuvent se répandre facilement. La guerre a toujours été contagieuse. C’est encore plus vrai aujourd’hui.

 

En Syrie, en Irak, au Yémen, en Somalie, au Nigeria…, peut-on parler de guerres religieuses ?

 

Il est toujours difficile de qualifier ainsi un conflit. Mais de fait, les religions peuvent diviser. C’est ce que Jean-Paul II avait compris lorsqu’il avait organisé la rencontre d’Assise en 1986. Le message était : jamais plus les unes contre les autres, mais les unes à côté des autres. Il a cherché à désolidariser les religions de la guerre. Or, avec la fin des grandes utopies politiques, les religions ont été récupérées comme idéologies visant à affirmer une identité, entretenir des différences. Et le risque existe toujours qu’elles se résignent à la violence comme réalités inévitables. Cela se produit lorsqu’elles se replient entre leurs murs, qu’elles s’isolent avec leurs fidèles sans s’intéresser aux autres.

 

Pourtant, les religions considèrent que la paix est sainte ; c’est pour la paix qu’elles affirment prier et œuvrer. Dès lors, un déclic doit se produire : les religions doivent exprimer la rébellion de la conscience morale contre la violence et le mal.

 

En France, en Europe, comment œuvrer pour la paix ?

 

Le contraire de la paix, c’est l’égocentrisme, qui est le grand problème de notre époque. Sur notre continent, nous devons d’abord redéfinir notre vision de l’Europe. Nous y sommes poussés par l’arrivée de tous ces réfugiés, les guerres autour de la Méditerranée mais aussi en Ukraine. Selon moi, il ne faut pas penser l’Europe comme une forteresse, retranchée derrière ses murs, crispée sur ses racines, mais comme un continent avec une identité ouverte. Comme le Canada, les États-Unis, le Brésil… Beaucoup ont peur en percevant la fin de sociétés homogènes. L’étaient-elles vraiment ? En tout cas, le passé était peut-être beau ou mauvais, mais c’est le passé. Si on s’y accroche trop, cela devient un cauchemar. Aujourd’hui, il y a trop de peurs en Europe, et la peur est la pire des conseillères.

 

Comment agir pour la paix dans des conflits qui se déroulent à plusieurs milliers de kilomètres ?

 

On l’a bien fait dans les années 1970 pour le Vietnam, qui était tellement plus loin. On l’a refait en 2003 contre la guerre en Irak. Aujourd’hui, je suis préoccupé par la résignation diffuse qui nous conduit à subir la violence, le terrorisme, la guerre. Comme si la paix était une utopie disparue. Pourquoi n’y a-t-il pas un mouvement pour la paix en Syrie ? Pourquoi n’y a-t-il même pas l’espoir d’un règlement, ce qui serait une précieuse ressource politique ? Bâtir la paix est un travail difficile, lent, réaliste, mais aussi un rêve qui suscite de nouveaux chemins.

 

L’Europe doit retrouver une pensée plus globale. Nous sommes trop repliés sur nous-mêmes. Nous ne pouvons nous retirer dans nos petits pays pacifiés, dans un espace préservé. La guerre, la culture de la guerre nous assiège. La paix seulement pour nous, sans chercher à l’étendre aux autres, ce n’est pas juste et ce n’est plus possible. Chacun doit se sentir responsable.

 

Quelle solution pour la Syrie ? Faut-il faire une différence entre Daech et Bachar Al Assad, s’appuyer sur l’un pour abattre l’autre ?

 

La situation y est extrêmement entrelacée, complexe, absurde. À tel point qu’une paix globale me paraît actuellement impossible. Il faut envisager une paix par morceaux, dans des régions, des villes où un cessez-le-feu serait tenable. Il est encore temps de sauver Alep, par exemple, qu’elle devienne une ville de non-guerre. Il faut être pragmatique mais surtout, ne pas renoncer à oser la paix.

 

Faut-il défendre en particulier les chrétiens d’Orient ?

 

La solution ne peut être que globale mais il faut savoir que les chrétiens de cette région sont deux fois victimes : comme les musulmans mais aussi en tant que chrétiens.

 

La paix est une obsession pour la communauté de Sant’Egidio, que vous avez fondée. Pourquoi ?

La guerre est la mère de toutes les pauvretés. Sans paix, la vie est impossible, il n’y a pas de liberté, pas de dignité.

 

 

 

Recueilli par Jean-Christophe Ploquin (à Tirana)

© Source : La Croix. 25 septembre 2015