03/5/2012

Berceuses du monde




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CHAPITRE I

DIMA L’AUTRUCHE

 

 

Il était une fois une autruche qui s’appelait Dima.

 

Elle avait perdu beaucoup de ses belles plumes en ayant attrapé une maladie de la peau. Or c’était une parure inégalable ! Elle était bien triste et souvent honteuse de se montrer.

 

Certains la plaignaient d’être moins jolie que les autres autruches.

– « Moche comme elle est, elle ne volera pas les petits amis de nos filles ! » se réjouissaient les mères à voix basse tout en lui adressant de grands sourires.

 

D’autres se moquaient d’elle. Se groupant par trois sur son passage, elles caquetaient :

– « Oh ! la pauvre Dima ! Elle est toute pelée… Ce n’est vraiment pas beau ! »

 

Un jour, Dima décida de quitter la sablonnière où vivaient ses condisciples et de choisir un bel endroit pour construire une maison bien vaste. Dima voulait ainsi attirer un papa autruche. Elle se disait :

– « J’aurai de nombreux autruchons et je leur donnerai tout mon amour. »

 

Dima choisit un emplacement près de la rivière. Elle se réjouissait : – « Ce sera facile pour boire et pour pêcher ! »

 

Jour après jour, Dima alla glaner des brindilles et des baguettes. Elle tressa sa maison avec son bec vigoureux et elle la garnit de feuilles sèches.

 

Alors qu’elle contemplait son œuvre, Focol, la girafe, l’ancienne du village voisin, vint la trouver et lui dit :

– « Dima, je ne te conseille pas de t’installer si près de l’eau car ta maison sera à la merci d’une crue de la rivière. Il vaut mieux retourner dans la sablonnière où les autruches ont toujours pondu leurs œufs. »

 

Dima détourna la tête pour ne pas montrer qu’elle était très vexée de ne pas y avoir pensé cependant elle répondit poliment :

– « Je te remercie de ton précieux conseil. »

 

Dés que les grandes pattes de l’Ancienne eurent disparu de son horizon, Dima tourna son grand cou de droite à gauche, de gauche à droite… Elle trouva que cet endroit était vraiment charmant et sa maison bien réussie.

 

Alors, fatiguée de réfléchir à ce qui pourrait arriver, elle haussa les épaules, plia ses grandes pattes et s’endormit.

 

 * * *

 

Le lendemain matin, le soleil brillait et Dima avait oublié la mise en garde. Elle lissa ses plumes dans le ruisseau et ne se trouva plus si laide.
 
Mise en appétit, elle avala tout ce qui se trouvait à sa portée puis, bien repue, elle alla se recoucher. La chaleur devint telle qu’un orage était inévitable.
 

Dans la soirée, après que le tonnerre eut commencé de réveiller Dima, une pluie diluvienne se mit à tomber.

– « C’est une chance que je sois à l’abri ! » se dit l’autruche.

 

Mais la pluie continua toute la nuit. La rivière sortit de son lit et grimpa, grimpa sur les rives. Elle emporta la maison de Dima qui n’eut plus qu’à prendre ses jambes à son cou !

 

Celle ci gagna la colline plantée d’arbustes rabougris. Elle se laissa choir.

– « Je n’ai pas de chance ! Vraiment, je n’ai pas de chance ! »

 

Son chagrin était tel que Dima se rendormit toute la journée ! Une fois bien reposée, son courage lui revint.

 

* * *
 
Elle regarda autour d’elle et se dit que ce lieu était idéal pour la protéger du vent.

 

– « Je vais y construire un grand nid bien douillet. »

 

Aussitôt, Dima se mit à l’ouvrage. S’en vint à passer Nénesse le mouton. Il désespérait de trouver des herbes bien vertes sur cette colline grillée par le soleil et descendait vers la rivière.

 

Dima l’aperçut et l’interpella :

– « Oh ! Nénesse, viens par là ! »

– « Bonjour, Dima, que me veux-tu ? »

– « Donne moi un peu de ta laine, j’en aurai besoin pour capitonner mon nid. »

 

Nénesse ouvrit grand ses yeux tendres :

– « Tu ne préfères pas attendre que je passe à la sablonnière ? »

 

Dima lui répondit d’un air satisfait :

– « C’est ici que je m’installe. » Et elle accourut lui picorer sa fourrure avec son grand bec. Nénesse trouva qu’elle manquait de douceur mais il n’osa pas protester.

 

Satisfaite, Dima lui dit :

– « Merci, Nénesse, tu peux reprendre ton chemin. »

 

Alors, celui-ci lui dit doucement :

– « Il semble dangereux de s’attarder dans un lieu aussi sec avec ces temps d’orage où la foudre peut tomber… »

 

Vexée, Dima le regarda d’un air supérieur : – « Tu es bien trop craintif comme tous les moutons ! Tu ne devrais pas quitter ta bergerie ! »

 

Mais à peine Nénesse eut-il descendu le chemin que Dima commença à angoisser. Elle essaya de se rassurer :

– « Ce mouton est vraiment trop stupide. Je ne vais quand même pas prendre peur comme tous les poltrons de sa race ! »

 

* * *

 

Et elle se remit à l’ouvrage. Son nid devenait une immense corbeille enfouie dans la terre rouge. Elle s’y coucha bien décidée à prendre quelques jours de repos.

 

Or, sa félicité ne dura pas… Le tonnerre gronda de plus en plus proche… Les éclairs marbrèrent le ciel obscurci et la foudre tomba sur un arbre qui se mit en torche… Bientôt toute la colline fut en flammes !

 

Inutile de dire que Dima n’eut plus qu’à prendre ses jambes à son cou !

 

Elle courut, courut jusqu’à la limite de ses forces. Elle s’effondra, découragée. Elle lança de longues plaintes :

– « Il n’y a qu’à moi qu’arrivent tant de malheurs !… Je rate tout ce que je fais… Inutile de continuer à faire des projets ! … A quoi bon vivre ? »

 

Elle creusa le sol et s’y blottit pour fermer les yeux sur ce monde si méchant.

 

* * *

 

Focol la girafe et sa famille vinrent à passer.

 

Les girafes lui lancèrent un joyeux bonjour et continuèrent leur chemin. Cependant Focol fut surprise que l’autruche ne rendît pas son salut, surtout à elle, la Sage de la contrée ! Elle revint sur ses pas et lui dit : – « Hello, Dima, es-tu si fatiguée que tu ne sais plus dire bonjour ? »

 

Dima entrouvrit son œil rond et laissa couler une larme plus grosse qu’une perle. Emue, la girafe adoucit sa voix : – « Oh a la, tu n’as vraiment pas le moral ! Viens avec nous… Cela me fera plaisir, je te l’assure. »

 

Dima répondit : – « Je n’attends plus rien de la vie et je ne bougerai plus d’ici. Là où je suis tombée, là sera mon tombeau ! »

 

Focol, bien ennuyée, pencha son long cou et lui caressa la tête.

 

– « Allons, ce n’est pas raisonnable…Tu vas prendre une insolation. Viens, tu me raconteras en chemin ce qui te rends si triste et je trouverai sans doute une solution à tes problèmes… Comme tu le sais, Dima, il ne faut pas s’enfouir la tête dans le sable… et il faut bien considérer les choses avant de décider. »

 

Dima essaya de se lever, tituba et se laissa choir.

 

Focol, mise en retard, ne pouvait plus l’attendre. Elle lui dit :

 

– « Il me faut reprendre la tête de ma petite troupe mais je vais t’envoyer Nénesse. Il saura te secourir car c’est le meilleur des moutons. Bon courage, petite Dima. »

 

* * *

 

Avant que la lune ne paraisse à l’horizon, Nénesse était arrivé. Sans poser de question, il se coucha à côté de la malheureuse afin que la chaleur de son corps laineux la réconforte. Et, en effet, cette douce présence communiqua un nouveau désir de vivre à Dima qui s’apaisa.

 

Pendant que Dima et Nénesse dormaient paisiblement, Violu le chacal cherchait désespérément quelques reliefs de repas pour nourrir Dame chacal et leurs petits chacals affamés.
 

Il ne pouvait rentrer bredouille de la chasse. Tout à coup une bonne odeur de mouton lui chatouilla les narines !

 

Violu se dit :

– « Par quel prodige un mouton passe-t-il la nuit à la belle étoile au lieu de se mettre à l’abri derrière la grosse porte que l’Homme verrouille tous les soirs ? »

 

Il s’approcha à pas feutrés et ne tarda pas à bondir sur le cou de Nénesse qui commença à s’agiter dans son sommeil. Le bêlement horrible de Nénesse profondément mordu par Violu fit sursauter Dima qui se retrouva immédiatement sur ses hautes pattes. Elle vit le misérable petit carnivore accroché au cou de Nénesse déjà tout sanglant.

 

De son grand bec, elle attaqua Violu qui jappa lamentablement en lâchant sa proie. Elle le saisit par une patte arrière et l’envoya tourbillonner si loin qu’il retomba, assommé.

 

Dima ne pouvait soigner Nénesse alors qu’il était venu à son secours sans renâcler devant le danger que représentait pour un mouton de passer une nuit dehors !

 

C’était vraiment un animal très docile… Peut-être trop soumis aux anciens ?

 

Dima ne pouvait que l’encourager : – « Je t’en supplie, cours derrière moi jusqu’à la rivière où je laverai ta plaie. Je mettrai de la mousse bien douce et de la boue qui arrêteront le sang. »

 

Et elle se retournait :

– « Allons, courage, nous allons arriver, continue, ne t’arrête pas. »

 

Le mouton était de plus en plus faible et sentait ses pattes se dérober sous lui. Il tomba dans le chemin en pente. Alors Dima, avec son grand bec, le poussa doucement pour qu’il roule jusqu’au ruisseau où elle le soigna et ne le quitta plus.

 

Les oiseaux propagèrent la bonne nouvelle en vantant le savoir faire de l’autruche. Toutes les autruches vinrent faire visite au convalescent à qui il tardait de retrouver sa famille et sa bergerie. Nénesse racontait comment Dima l’avait sauvé et qu’elle était merveilleuse !

 

Il n’ajoutait pas que c’était grâce à lui qu’elle avait retrouvé le goût à la vie. Il était toujours aussi modeste.

 

Quand Nénesse fut rétabli, il eut de la peine à la quitter. Celle-ci n’avait su que trouver pour lui faire plaisir : l’herbe tendre était devant ses pattes à tous les déjeuners car Dima courait tout azimut pour les lui rapporter.

 

Il faut dire qu’elle ne partait plus seule car les mâles se flattaient d’être ses amis et de l’escorter !

 

Oui, Dima avait retrouvé la joie de vivre avec son clan. Elle pourrait fonder une famille et vivre sans moquerie dans la sablonnière…

 

 Mais qu’était devenu le pauvre Violu ?

 

Violu avait repris connaissance dans un buisson d’épineux qui lui perçait sa fourrure comme des piqûres de frelons. La patte arrière brisée par le grand bec, il s’était traîné douloureusement jusqu’à sa tanière.

 

Là, il s’était vu mutilé, incapable de prendre soin de sa famille et il avait hurlé de désespoir imité par ses enfants apeurés. Dame chacal était allé aux provisions. Elle avait nourri tout le monde puis elle avait essayé de réconforter son mari.

 

Violu lui avait objecté :

– « Puisque tu sais aussi bien faire que moi, je suis devenu inutile. Je vais donc disparaître pour toujours. »

 

Dame Chacal lui avait répondu :

– « Nous ne pleurons plus de faim certes mais nous pleurons en voyant que tu vas mal. Nous t’aimons tant ! Nous allons tous te soigner. Même si tu ne devais plus jamais aller à la chasse, nous aurons toujours besoin de toi… »

 

Les Petits assis sagement sur leur derrière, s’arrêtèrent de gémir pour dire :

– « Oh oui, papa, nous avons tellement besoin de toi ! Nous aimons tellement quand tu nous racontes de belles histoires de ta jeunesse. Reste avec nous. Ne nous quitte pas ! »

 

Violu mit la tête entre ses pattes et souffla un grand coup. Il regarda enfin sa famille et dit :

 – « Je vais essayer mais il faudra beaucoup m’aider. Je compte donc sur vous. Moi aussi, je vous aime… mais je déteste cette sale autruche à qui je ne pourrai jamais pardonner de m’avoir fait louper ma proie et de m’avoir estropié. Nous allons imaginer ensemble comment me venger. »

 

Et tous les petits répondirent d’un seul chœur :

– « Oui, papa, nous te vengerons. »

 

 

 

*****

CHAPITRE II

VIOLU LE CHACAL

 

 

Ce n’est pas sans un petit pincement au cœur que Dima vit s’éloigner Nénesse.

 

Maintenant des liens solides les unissaient. Cependant l’un de ses soupirants, Lino, gagna son cœur. Alors Dima se blottit dans le nid qu’ils avaient bâti ensemble en pensant aux beaux œufs qu’elle allait pondre.

 

La tribu des autruches se réjouissaient avec elle de les voir bientôt éclore et d’accueillir de nouveaux autruchons.

 

La nouvelle d’une fête prochaine courut la savane et revint aux oreilles de Violu, qui se dit :

– « Cette garce voudra se faire belle pour ses relevailles. Il faut que nous trouvions le moyen de l’attirer loin de sa tribu. Ah ! J’ai une idée ! Les enfants, au travail ! Allez à la décharge des Hommes et rapportez tout ce qui brille. »

 

Les petits chacals galopèrent jusqu’aux abords du village et trouvèrent une multitude d’objets : manches de cuillères, couvercles en aluminium, maillons d’une chaîne brisée… qu’ils léchèrent afin qu’ils brillent sous le soleil. Ils les déposèrent devant leur père ravi.

 

Violu leur dit :

– « Avant que Dima ne quitte son nid, nous aurons accroché ces objets de façon à ce qu’ils conduisent vers le labyrinthe d’épineux où sa coquetterie la perdra car elle y restera prisonnière le temps que je la morde de belle façon. Pendant que je la retiendrai, vous vous glisserez chez elle et vous goberez ses autruchons… »

 

Dame chacal sentit son cœur se fendre en entendant ces paroles. D’abord leurs enfants risquaient leur vie pour venger leur père car si Lino et ses amis les découvraient, ils en feraient de la charpie avec leur grand bec ! Ensuite, s’attaquer ainsi à des bébés à peine éveillés à la vie… Non ! Une mère ne pouvait supporter cette idée.
 

– « Mon ami, je préfère que les enfants ne chassent que lorsque tu pourras à nouveau prendre la tête des expéditions. » dit-elle à son mari.

 

Violu répondit sur un ton n’admettant aucune réplique :
– « Il n’y aura aucun risque. Nos enfants sont si agiles que ces bécasses ne les verront pas passer. Elles n’ont pas de flair comme nous. De plus ces mets seront un bienfait pour la santé de nos chers petits. »
 

Dame chacal se lamenta tout le jour mais son mari ne céda pas.

 

* * *

 

Cependant le colibri qui voltigeait autour de l’arbre à pain dont les racines abritaient le terrier des chacals, avait capté les conversations. Il prévint la gente ailée. Tous furent attentifs aux allées et venues de la famille chacal et aux événements de la tribu autruche.
 

Quand ils entendirent les gloussements satisfaits de Dima contemplant les six beaux œufs qu’elle venait de pondre, ils redoublèrent de vigilance.

 

Dima se sentit des désirs de coquetterie et fut déterminée à quitter son nid pour quelques instants.

 

– « Avec quoi vais-je me parer pour les fêtes ? pensa-t-elle. Rien dans cet espace sableux… Voyons un peu plus loin. »

 

Et elle s’éloigna toujours d’avantage. Elle aperçut enfin un objet brillant à l’orée de la savane. Elle s’en saisit… en vit un autre et continua sa quête avec tant d’intérêt qu’elle ne se rendit pas compte de la distance parcourue.

 

Les colibris la virent prendre le chemin du labyrinthe. Ils passèrent le message aux rouges orchidées qu’ils butinaient :

– « Dites à un bataillon d’abeilles de se charger du miel et de nous suivre. »

 

Le message fut aussitôt transmis. Les abeilles quittèrent leurs activités sans même prendre le temps de prévenir leur reine. Elles volèrent avec les colibris au-dessus des œufs prêts à éclore pour y déverser leur miel en grande quantité.

 

* * *

 

Pendant ce temps, les enfants de Violu le chacal coururent rejoindre leur père posté depuis longtemps derrière les épineux.
 

– « Prépare-toi, papa, Dima se dirige par ici. »

 

Ensuite ils coururent à la sablière jusqu’au nid. Ils sautèrent sur les œufs pour les briser… Malheur ! Leurs pattes restaient collées. Ils glissaient, dérapaient si bien qu’ils se mirent à glapir à qui mieux mieux.

 

Ce tintamarre ne pouvait qu’attirer les autruches qui les saisirent sans ménagement et les jetèrent dans la rivière…
 

Les chacals se débattaient dans le courant en criant : – « Au secours, maman, au secours, je me noie. »

 

Ils durent leur survie à une table rocheuse qui barrait la rivière et où ils furent projetés.

 

C’est là que Dame chacal, partie à leur recherche, les aperçut.

– « Mes petits, ils sont vivants ! Mais pour combien de temps ? Comment les ramener sur la rive ? gémissait-elle, puis elle leur cria : Ne craignez rien, mes chéris ! Courage ! Ne bougez pas… Je vais chercher de l’aide… Je suis de retour très vite… »

 

Elle fila vers la tribu des girafes qui se baignait en amont et, se dirigeant vers l’Ancienne, elle lui débita son histoire avec de gros sanglots.

 

– « Nous voulons bien remettre tes enfants sur la berge mais toi il faut délivrer Dima. » dit Focol en regroupant son monde.

 

– « Merci, merci, l’Ancienne, je te promets que je cours rejoindre mon mari et que je défendrai Dima même si je dois y perdre la vie. »

 

– « Nous avons ta parole… tu as la nôtre. Va ! Sois solidaire de cette mère et qu’aucun de vos petits ne courent de pareils dangers à l’avenir. Il y a bien d’autres choses à leur apprendre que la vengeance. »

 

Le girafes remontèrent le courant rapidement, penchèrent leurs longs cous et récupérèrent chaque chacal qui avait eu du mal à se maintenir sur le rocher glissant. Elles les déposèrent délicatement sur la plage.
 

Ils s’ébrouèrent en piaillant de grands mercis à leurs sauveteurs.

 

* * *

 

Pendant ce temps là, Dame Chacal se hâtait guidée par les cris de Dima qui se débattait au milieu des épineux. Elle essayait de tenir Violu à distance et de se retourner pour trouver la sortie.
 

Ce n’était pas facile et bien douloureux car cela lui arrachait les plumes. Heureusement Violu n’était plus très leste ni pour l’attaquer aux pattes ni pour lui sauter à la gorge !

 

Dame Chacal se campa devant son mari et lui cria :

– « Arrête, laisse la tranquille ! »

– « Quoi ? Qu’est-ce qui te prend ? Femme, rentre au logis et laisse moi faire ma besogne. »

– « Nos enfants sont en danger de mort à cause de toi. Si tu ne laisses pas partir Dima, c’est moi qui vais te mordre. »

– « Comment ? Toi me mordre ? Jamais je n’aurai cru possible que tu oses me parler ainsi… ! »

 

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que Dima, profitant de son inattention, l’avait assommé d’un grand coup de patte. Puis elle se mit à glousser :

– « Mes autruchons, mes autruchons… Jamais je n’aurai dû les laisser sans surveillance… Je suis une mère indigne ! »

 

– « N’aies crainte tes œufs sont intacts et bien gardés. Je te le promets. Ecoute, si tu bouges encore dans tous les sens, tu resteras prisonnière plus longtemps. Je vais ronger les épines du bas et toi, coupe celles du haut alors tu pourras te retourner. »

– « Tu vaux mieux que ton mari. Merci de m’aider. Je m’en souviendrai. »

– « Vous, les volatiles, vous ne pouvez comprendre quel tourment c’est pour mon mari de trouver de la viande… Nous en manquons terriblement ! Nos chers petits ont bien faim. »

– « Quand je serai rentré chez moi, je prendrai le temps de penser à ton problème. Pour l’instant travaillons ! »

 

* * *

 

Quand Dima, guidée par Dame chacal, put quitter le labyrinthe son plumage tout ébouriffé, était à nouveau en piteux état. Quelle malchance alors qu’elle avait repris confiance en elle et qu’elle rêvait d’être belle pour la fête !
 
Elle se faufila, la tête basse, vers son nid en priant qu’il lui soit évité de rencontrer quiconque et surtout son beau Lino.

 

Enfin les six œufs étaient intacts, c’était bien là l’essentiel !

 

Une équipe d’agoutis avait été chargée de se délecter du miel ce qui permit à Dima de se remettre à couver sans rester elle-même collée aux coquilles…

 

En ce qui concerne Violu sa situation n’était pas drôle du tout.

 

Il avait mal à la tête et donc ne comprenait pas bien ce que lui disait sa femme. En fait, il était si déçu qu’il n’arrivait plus à être furieux. Alors il se mit à grogner au point de rendre à nouveau Dame chacal à nouveau bien triste pour lui et elle se lamenta de concert.

 

Violu pensait :

– « Mon piège s’est retourné contre moi. Ma femme m’a trahi. Mes enfants vont me trouver ridicule. Cette fois ci, vraiment je ne retournerai pas au terrier. Ma vie est fichue. »

 

Et il s’éloigna en traînant la patte lamentablement.

 

 

 

*****

CHAPITRE III

LE CONSEIL DES ANIMAUX

 

 

Alarmée par tous ces événements, l’Ancienne rendit visite à la chef des autruches  et lui dit :

– « Il me semble important de tenir un conseil avec tous les animaux de notre contrée.

La conduite du chacal pose le problème de la sécurité des herbivores et de la bonne entente entre voisins. Seriez-vous d’accord pour que les singes battent le rappel ? »

 

– « Certes la violence du chacal nous pose problème. Sans doute est-il mieux d’en discuter », acquiesça la chef.

 

Focol insista :

– « En convoquant Violu et sa famille, il nous faudra avoir la patience de l’écouter. »

– « L’écouter, lui, c’est du temps perdu… Mieux vaut les exclure de la contrée ou essayer d’éduquer ses gamins » répliqua l’autruche.

– « Ce ne serait pas bien de les priver de leur père et puis il viendra d’autres chacals. La femelle est une bonne mère. Voyons plutôt ce qui motive leur comportement » plaida Focol.

– « J’en suis pour chasser tous les chacals » insista la chef Autruche.

– « Ils ont leur utilité. Ils nettoient nos sols de leurs détritus ce qui évite les parasites et nous laisse alors une herbe plus abondante » contra Focol qui commençait à trouver l’autruche bien hermétique à son projet de conciliation.

– « Si je comprends bien d’ici peu, nous allons devoir les remercier ! Enfin, puisque c’est toi l’Ancienne, je suivrai ton conseil. »

– « Alors battons le rappel ! » conclut Focol.

 

Raton et sa nombreuse descendance furent chargés de ce travail.

 

Le lendemain, à la veillée, les animaux à poils et à plumes se réunirent dans la clairière.

 

Tremblante, Dame chacal arriva avec ses petits apeurés. Ils prirent place près de Dima qui portait sur son dos six minuscules autruchons ouvrant à peine les yeux. Elle se sentait fière et indulgente.

 

– « Où est Violu ? »

 

L’arrivée bruyante des singes tout heureux de faire remarquer leur initiative donna la réponse. Ils avaient poursuivi et arraché de sa retraite le pauvre Violu, bien handicapé, qui de ce fait inspirait plus de pitié que de haine.

 

Raton avait personnellement escorté Nénesse. Il se réjouissait de faire ensuite son rapport du grand conseil à toute la bergerie.

 

Voici se qu’il raconta :

– « L’Ancienne a ouvert le conseil. Elle nous a remerciés de notre présence et même de celle des chacals… Il faut le faire !  Elle a fait taire les singes qui nous étourdissaient. Puis, elle a demandé à l’honorable Nénesse, resté derrière tout le monde, de siéger à ses côtés ! Puis elle a interrogé Violu : – « Pourquoi as-tu attaqué ce dévoué mouton alors que Notre Loi avait établi qu’il y a assez de charognes pour vous nourrir. Vous deviez laisser les vivants en paix sur ce territoire. Explique-toi, je te laisse la parole. »

 

Le renard avait alors répondu :

– « Qui nourrira ma famille si je ne peux m’attaquer aux imprudents qui sortent de la bergerie ? Il prend bien le risque de devenir gibier en venant mâchonner là où vivent les animaux en liberté. Il n’a donc pas à se plaindre. »

 

Un murmure désapprobateur avait parcouru l’assistance.
 
Focol se fâcha :
– « Vraiment tu ne fais qu’aggraver ton cas. Je te trouve bien insolent. Conduis mieux ta défense si tu ne veux pas exposer ta famille à des représailles. Il était établi que vous ramassiez les carcasses ce qui d’ailleurs rendait service à tous. Pourquoi changer les règles et te monter féroce envers nous ? »
 

– « Tu m’amuses Focol ! Ta tête est si haut perchée que tu ne vois pas les loups et les renards du pays au-delà de la rivière qui viennent se servir sur mes terres. Quand ils sont passés, à la tombée de la nuit, il ne reste plus rien pour nous. Alors quoi faire ? Oui, vraiment quoi faire ? »

 

Focol entendit la détresse de ces derniers mots et elle s’adressa à l’assemblée :

– « Nos amis les singes verts ne veillent-ils plus à notre sécurité du haut des arbres ? Ne penseraient-ils qu’à s’amuser ?

 

Dis-nous, Tupuce, à quoi sert-il que les girafes vous cueillent les plus belles bananes pour aider votre marché quotidien ? Nous payons chacun de vos services, n’est-il pas vrai ? »

 

Tupuce esquissa un pas de danse et dit en riant :

– « Avec la sécheresse, vos bananes étaient devenues invisibles… Ventres creux, nous ne travaillons pas. »

 

– « Ce sont des paresseux qui nous exploitent et veulent toujours plus de fruits. Il faut nous organiser sans ces singes » crièrent les girafes.

 

Avant de se prononcer, l’Ancienne réfléchit longuement.

– « La sécheresse a été réelle avant ces derniers orages mais ton objection, Tupuce, ne peut être retenue pour le présent. Nous, les girafes, nous nous engageons à bien récompenser nos guetteurs comme par le passé afin qu’ils accomplissent leur mission. Toi, jure de refouler les envahisseurs avec toutes les noix de coco et autres objets que vous leur enverrez dessus. »

 

Tupuce affirma :

– « Nos troupes seront toujours aux aguets, même en pleine fournaise, si elles n’ont pas à se soucier de leur pitance. »

 

Focol se tourna vers Violu :

– « Contente-toi des déchets et carcasses de toutes sortes. La terre peut nourrir tous les animaux, nous le prouverons et vivrons en paix. Donne-moi ton accord Violu. Tous t’écoutent. »

– « Parole de Violu, si les restes sont suffisants nous n’attaquerons pas les vivants. »

– « Si tu attaques, tu seras banni, toi et ta famille si vous en réchappez… Prends bien garde, Violu… ! Pour l’instant il serait bon que tu fasses la paix avec Dima avant la fin du conseil. Qu’en pensez-vous ? »

– « Dans l’état où je suis, je ne puis pardonner ! » crièrent en même temps les deux protagonistes.

 

Ce bel ensemble fit éclater de rire tous les animaux du plus petit au plus gros. Tous pouvaient voir une boule monter du bas en haut et du haut en bas du cou de la cheftaine des autruches qui avait happé une mangue et s’étranglait de jubilation.
 

Cela remit les singes en joie. Ils soulignaient à qui mieux mieux le comique de la situation par des contorsions moqueuses…

 

Dame chacal qui n’avait pas retrouvé le sourire demanda la parole :

– « Pour apprendre à nos petits à vivre en paix, il faut que leurs parents arrivent à se parler. »

 

Et se tournant vers sa voisine, elle ajouta :

– « Dima, je regrette que mon mari ait voulu se venger de toi. J’espère qu’un jour tu pourras lui pardonner. J’espère qu’il va rester ici avec sa famille et que nous nous nourrirons suivant la Loi de la contrée et en bonne intelligence avec tous. »

 

Raton fit une pause dans son récit pour souligner l’importance de ce moment puis il reprit : Alors les animaux ont tous applaudi, claquant des mâchoires et du bec, battant des ailes à tout rompre.

 

Dima a fait un gentil petit bec à Dame chacal toute émue. Focol a conclu par ces mots :

– « Eh ! bien faisons la fête car voici deux nouvelles amies. Que les oiseaux chantent ! Que les singes dansent ! Et puisque les rayons de lune éclairent les chemins qui mènent à vos logis. Ayons le cœur en joie ! »

 

Raton regarda Nénesse : – « Ah ! Oui ! On s’est bien amusé ! Nous voilà rentrés si tôt matin qu’il n’est besoin de rayons de lune ! Il y a bien que l’Ancienne pour s’être précipitée au lit ! Si vous aviez vu le ballet des autruches avec les singes, c’était super drôle ! Je m’en tords encore de rire… Dommage que vous n’ayez pu tous sortir… Enfin, c’est ainsi…
 
Dors bien Nénesse… »

 

 

 

 

Marie- France Faure

Le 6 mars 2009

© « Saveurs de paix » – Pax Christi France

 

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