27/3/2017

DEROUTANTE SOUFFRANCE !


Elle blesse, altère, amoindrit, révolte. Une vraie mauvaise compagne qu’on ne peut pas toujours fuir ni vaincre malgré le recours à des médications de plus en plus efficaces.



Elle blesse, altère, amoindrit, révolte. Une vraie  mauvaise compagne qu’on ne peut pas toujours  fuir ni vaincre malgré le recours à des médications de plus en plus efficaces.

 

Mais il y a souffrance et souffrance. Le bobo d’une égratignure n’est pas comparable aux graves blessures d’un accident de la route. La souffrance d’une altercation passagère ne pèse pas lourd devant celle d’un amour définitivement brisé ou de la disparition d’un proche. Différences encore contrastées selon qu’il s’agit d’épreuves subies sans que quiconque en soit la cause directe : douleur d’une dent qui perce la gencive d’un enfant, étouffement oppressant d’une canicule, ravages de catastrophes naturelles, ou quand elles proviennent des hommes, de leurs organisations, de leurs étonnantes capacités d’égoïsme et de méchanceté. Guerres et famines, humiliations et rejets, se pressant aux sinistres podiums  des olympiades du Mal.

 

Il existe aussi des souffrances acceptées, recherchées même par les masochistes ou stoïquement assumées avec la conviction – discutable ! – que Pour être belle il faut souffrir !  Ou encore, à l’école de la réussite selon la fable du riche laboureur à ses enfants : Travaillez, prenez de la peine .

 

 

Et que dire des souffrances consenties par les chrétiens et pour faire pénitence et au titre de leur participation aux épreuves endurées par le Christ. Occasion de questionner de surprenantes pratiques. Certes aujourd’hui les cilices des pénitents, bleus, blancs ou gris, sont passés de mode. Leurs mortifications spectaculaires ne s’affichent plus au cours des Semaines Saintes, sauf en  processions devenues souvent folkloriques. Et l’idée que souffrir capitalise aujourd’hui des bénéfices à solder dans un futur bonheur paradisiaque, ne fait pas trop recette même si parfois elle tient encore la route, quand les fabriques d’opium du peuple n’ont pas partout mis la clé sous la porte ! Serait-ce à penser que la souffrance n’a plus de place dans la religion chrétienne, que le sacrifice s’y trouve désormais dévalué au profit  d’un bonheur qui ignorerait le chemin de la croix ?

 

 

Jésus n’aime pas la souffrance. Il a passé sa vie publique à guérir les corps et les cœurs, à libérer, à rendre la vie, pas à torturer. Et s’il a souffert la passion jusqu’à partager l’ignominie du supplice  de la croix avec deux autres condamnés, c’est à cause de la méchanceté, de la peur, de l’orgueil d’hommes décidés à  l’éliminer tant ses actes et ses paroles remettaient en cause leurs manières de penser et d’agir. Le message de Jésus-Christ fut de témoigner que la Vie et l’Amour venus de Dieu, sortaient  vainqueurs de la confrontation avec ces turpitudes  Mort où est ta victoire ?[1] s’écriera Paul de Tarse.  Jésus demande pourtant à chacun de prendre sa croix et de le suivre[2]. C’est à dire d’entrer avec lui dans l’intime expérience que les pires épreuves ne sont pas les derniers mots de la vie. Difficile à entendre devant les violences aveugles des terrorismes et des réactions aussi brutales qui leurs sont opposées. Indécent à dire devant des personnes frappées en pleine vie par l’irréversible d’un cancer, d’un deuil, d’une tragédie familiale, d’une grave injustice d’une perte d’emploi … Comment ne pas se souvenir de la demande du cardinal Veuillot peu avant de mourir : Dites aux prêtres de n’en rien dire, nous ignorons ce qu’elle est. L’appel à se tourner vers le haut, vers une vie et un amour plus forts que toutes les morts est alors  éminemment personnel. Respecter l’autre dans sa souffrance passe par la compassion. Au sens étymologique, d’une authentique proximité concrète avec eux. Une posture qui déchire les écrans de l’indifférence et mobilise au service des soins et de la justice, ces premières formes de lutte contre le mal. Se tenir ainsi auprès des souffrants, le plus souvent sans autre langage que la présence silencieuse, la poignée de main, l’embrassade. Jusqu’à éprouver soi-même, au coeur de cette compassion, une souffrance parfois plus grande que celles endurée par ceux que l’on aime. Une manière encore de reconnaître et de manifester que se creuse et se découvre au plus profond de soi un au-delà de la souffrance ouvert par l’amour.

 

 

[1]     1° lettre aux Chrétiens de Corinthe 11,55

[2]     Mt.16,24

 

Père Michel Dagras