02/11/2016

Discours devant le conseil de sécurité de l’ONU


Hagaï El Ad, Président de B’Tselem, ONG israélienne dédiée au respect des Droits de l’Homme dans les Territoires Occupés de Palestine, a été auditionné par le Conseil de Sécurité des Nations Unis sur la question de la colonisation le 14 Octobre 2016. Depuis cette date, il est violemment pris à partie en Israël, où des politiques proposent de le destituer de sa nationalité israélienne comme « traitre » à son pays. Voici le texte de son intervention.



Hagaï El Ad, Président de B’Tselem, ONG israélienne dédiée au respect des Droits de l’Homme dans les Territoires Occupés de Palestine, a été auditionné par le Conseil de Sécurité des Nations Unis sur la question de la colonisation le 14 Octobre 2016. Depuis cette date, il est violemment pris à partie en Israël, où des politiques proposent de le destituer de sa nationalité israélienne comme « traitre » à son pays. Voici le texte de son intervention.

 

 

btselem

 

 

 

 

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil de Sécurité,

 

Avant de commencer, je voudrais vous exprimer ma profonde gratitude pour cette occasion unique de m’exprimer devant cette assistance choisie des membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

 

Ce que je vais vous dire n’est pas destiné à vous choquer, mais voudrait vous pousser à agir.

 

Pendant les 49 dernières années – et ceci se poursuit -, l’injustice que constitue l’occupation de la Palestine et le contrôle par Israël des vies palestiniennes à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem Est est devenue un constituant de l’ordre international. Le premier demi-siècle de cette réalité sera bientôt atteint. Au nom de B’Tselem, le Centre d’Information Israélien des Droits de l’homme dans les Territoires Occupés, je vous implore aujourd’hui d’agir. Chaque retard dans une action internationale décisive ne fera rien d’autre qu’introduire la seconde moitié du premier siècle de cette occupation.

 

Mesdames et Messieurs,

 

Ce que signifie, concrètement, passer 49 ans, le temps d’une vie, sous administration militaire ? Quand la violence éclate, ou quand des incidents particuliers retiennent l’attention, vous avez un aperçu de certains aspects de la vie sous occupation. Mais le reste du temps ? Et les nombreux jours « ordinaires » d’une occupation longue de 17.898 jours, qui sont en train de s’allonger ? Vivre sous administration militaire signifie surtout une violence invisible, bureaucratique, quotidienne. Cela signifie vivre sous un régime sans fin de permis, qui contrôle la vie des Palestiniens du berceau à la tombe ; Israël contrôle les registres d’état-civil ; Israël contrôle les permis de travail ; Israël contrôle qui peut voyager à l’étranger – et qui ne le peut pas ; Israël contrôle qui peut venir de l’étranger – et qui ne le peut pas ; dans certains villages, Israël tient des listes de qui peut venir dans ces villages, ou de qui peut cultiver quels champs. Les permis peuvent parfois être révoqués ; les permis doivent toujours être renouvelés. Ainsi, pour chaque respiration qu’ont les Palestiniens, ils respirent l’occupation. Faites un faux mouvement, et vous pouvez perdre votre liberté de mouvement, votre vie, ou même la possibilité de vous marier et de construire une famille avec l’être cher.

 

Pendant ce temps, toujours présents, il y a les colonies et les colons. Ils sont des citoyens israéliens qui vivent dans une démocratie de pays développé, qui cependant n’existe que pour eux, hors des frontières de leur pays. Cette entreprise en développement, malgré son ilégalité, on la trouve partout en Cisjordanie et à Jérusalem Est. Les colonies s’installent aussi bien sur des territoires urbanisés que sur les généreux accaparements de terres autour de ceux-ci, destinés à une future expansion ou à des « zones spéciales de sécurité » ; elles signifient des checkpoints pour les Palestiniens, et des routes de contournement pour les colons ; elles signifient le Mur de séparation ; et finalement elles signifient la fragmentation de la Palestine en centaines de communautés isolées, flottant – ou plutôt devrais-je dire, coulant, dans une mer de domination israélienne. Qui pourrait réussir à supporter de telles conditions de vie pendant un demi-siècle ?

 

Mesdames et Messieurs,

 

Presque tous les aspects de cette réalité sont considérés comme légaux par Israël. Le contrôle par Israël de la vie des Palestiniens est unique en son genre, par l’attention vigilante que la puissance occupante apporte à la lettre de la loi, en occultant l’esprit. L’occupation a tellement édulcoré les lois humanitaires internationales, et les Droits de l’Homme qu’ils leur ont fait perdre toute signification. Une fois que les juges militaires, les procureurs de l’Etat et les Cours de justice ont magistralement ciselé des positions légales, tout ce qui en reste est une injustice brute.

Montrez-moi un Palestinien mort, dont le meurtre peut être expliqué pour mériter l’impunité, et vous trouverez une sentence exprimée par un Avocat Général Militaire. Montrez-moi les 100.000 Palestiniens ignorés et négligés de l’autre côté du Mur de Séparation construit dans Jérusalem Est, et je vous rappellerai que même cette injustice flagrante a été approuvée par la Haute Cour de Justice israélienne.

 

Montrez-moi un carré de terre palestinienne que vous voudriez récupérer, et l’Administration Civile arrivera avec le mécanisme légal opportunément taillé sur mesure – bien sûr, il doit être complètement légal – pour aboutir à ce résultat : les zones d’entrainement militaires, les réserves naturelles, les sites archéologiques et par-dessus tout les milliers d’hectares déclarées « terre d’Etat » -quel Etat exactement ? -, tous ces terrains sont utilisés avec succès pour déplacer les Palestiniens par la force et justifier de leur interdire l’accès à l’eau courante ou aux réseaux d’électricité. Bien sûr, ces actions d’Israël ne sont pas efficaces à 100 % . Ce serait trop visible. Ainsi, une fois de temps en temps, peut-être une fois tous les dix ans, un soldat du rang pourrait être poursuivi dans un procès spectacle. ; et une fois tous les 36 du mois, un schéma directeur pour un village peut être approuvé. Ces raretés triées sur le volet fournissent des diversions utiles masquant le plan d’ensemble.

 

Pour faire respecter l’apparence de légalité, Israël applique le « process légal » à à peu près tout : pour nourrir de force les grévistes de la faim, comme cela a été autorisé récemment par la Haute Cour ; pour approuver et renouveler de manière habituelle les autorisations administratives de détention, ou prolonger l’emprisonnement sans procès de centaines de Palestiniens ; démolir les maisons des familles de Palestiniens qui ont commis des attaques – oui, ceci aussi s’est produit des centaines de fois, dans le cadre d’un process légal et sous le sceau de l’approbation de la Haute Cour. Depuis l’an 2000, plus de 4.000 Palestiniens ont perdu leur maison de cette manière.

 

Oui, Israël a des juristes professionnels, des procureurs et des juges. C’est vraiment une occupation hautement « professionnelle ». Nous avons eu à de multiples reprises à travailler à une occupation plus parfaite. Mais vous n’avez pas besoin d’être un juriste pour reconnaitre l’injustice. Regardez l’occupation et tous les semblants de légalité qui l’entourent, et appelez la ce qu’elle est : une apparence légale pour une violence d’état organisée.

 

Mesdames et Messieurs,

 

Israël a systématiquement légalisé les violations des Droits de l’Homme dans les territoires occupés à travers l’établissement de colonies permanentes, les démolitions punitives d’habitations, un mécanisme partial de construction et de planification du territoire, la confiscation des terres palestiniennes, et davantage, bien davantage. Le système de renforcement de la loi militaire israélienne – si quelqu’un peut l’appeler ainsi – a « blanchi » de manière habituelle de centaines de situations dans lesquelles des Palestiniens ont été tués ou maltraités.

 

Voici quelques chiffres : Israël a déclaré 20 % de la Cisjordanie « terre d’Etat ». Israël autorise « généreusement » les Palestiniens à construire sur 0,5% de la zone C, les 60 % de la Cisjordanie placés « temporairement » sous le contrôle d’Israël il y a une génération ; sur les dix dernières années, Israël a démoli 1.200 habitations palestiniennes en Cisjordanie, non compris Jérusalem Est, rendant de ce fait sans domicile plus de 5.500 personnes, pour moitié d’entre eux des enfants ; les statistiques de Jérusalem Est augmenteraient ces chiffres d’à peu près 50 % ; en avril 2016, il y avait à peu près 7.000 Palestiniens dans les geôles israéliennes, un quart d’entre eux placés en détention provisoire le temps de la procédure devant les tribunaux militaires et à peu près 10 % en détention administrative. Quelques derniers chiffres : dans le quart des 740 plaintes déposées par B’Tselem auprès des autorités militaires depuis 2000, aucune enquête n’a été engagée ; dans une autre moitié des cas, les plaintes ont été classées sans aucune suite donnée ; et seulement dans 25 cas des inculpations ont été prononcées. Et sachez cela : pendant ce temps, les autorités militaires ont physiquement égaré les dossiers de 44 cas – plus que les 25 cas qui ont été jusqu’à un procès. Israël insiste sur le fait que tout ceci est légal à la fois à l’aune de la loi israélienne et du droit international.

 

Ca ne l’est pas !

 

Mais ceci n’a que peu d’effets pratiques pour amener Israël à améliorer ses politiques parce que, de manière regrettable, la loi internationale n’a aucun mécanisme de contrainte. Et ainsi, les politiques d4israël sont améliorées et renforcées sous la seule contrainte intérieure. En dépit des accords internationaux – incluant les résolutions précédentes du Conseil de Sécurité – indiquant que les colonies sont illégales, les seules évolutions mesurables dans ce domaine sont le nombre croissant de colonies, de colons, et de Palestiniens vivant sous leur coupe, faisant face aux démolitions et aux déplacements.

 

Mesdames et Messieurs,

 

B’Tselem travaille depuis 27 ans à documenter et à rendre publiques les violations des Droits de l’Homme dans les territoires occupés, à analyser et à interpréter les données, et à apporter son soutien localement et à l’international à la cause des Droits de l’Homme. Nous ne plaidons pas pour une solution politique particulière ; nous combattons les violations des Droits de l’Homme. En fait, nous nous rendons compte qu’Israël a utilisé le « processus de paix » pour acheter du temps – une grande quantité de temps – pendant qu’il posait davantage de jalons sur le sol palestinien. La mission de B’Tselem d’expliquer au public israélien la manière dont l’Etat opprime les Palestiniens continuera aussi longtemps que l’occupation continuera. Mais après tant d’années, il faut poser quelques constats. Les principes moraux ne seront pas suffisants. Israël n’arrêtera pas d’être un oppresseur simplement en se réveillant un jour et en réalisant la brutalité de ses politiques. Des dizaines d’années de faux prétextes et de vraies peurs, des intérêts économiques et des dogmes politiques se conjuguent pour empêcher cette possibilité, alors que trop peu de raisons convaincantes sont présentées pour changer le cours des choses. Et globalement ?

 

Il y a six ans et demie, le Vice Président des Etats Unis Joe Biden a averti que « le statu quo n’était pas possible ». Clairement, il arrivait au moins six ans et demie trop tôt pour un tel avertissement. Le « statu-quo » -que chaque développement des intérêts d’Israël se faisait aux dépens des droits des Palestiniens – a prouvé qu’il n’était pas seulement possible, mais florissant.

 

Il y a presque un an, l’Union Européenne a entamé un « dialogue structuré » de six mois avec Israël, cherchant à mettre fin aux démolitions administratives d’habitations en zone C . Six mois plus tard, le dialogue n’avait conduit nulle part et les démolitions étaient en augmentation, et pourtant l’Union Européenne a décidé de prolonger le dialogue. Si un nombre sans précédent de démolitions accompagne un temps illimité pour le dialogue international, pourquoi arrêter les démolitions ?

 

Clairement, l’occupation est internationalement possible. Elle l’est, parce que jusqu’à maintenant le monde refuse d’agir réellement.

 

Les dernières années ont rendu ce constat encore plus douloureux. Le projet de long terme d’Israël de maximiser son profit sur la terre palestinienne en minimisant l’inconvénient de la présence des Palestiniens est sans doute devenu plus visible que jamais jusqu’alors. Il est vrai que même une demi-journée passée en Cisjordanie est plus que suffisante pour se rendre compte de la continuité de l’entreprise que les gouvernements de droite, du centre ou de gauche en Israël ont développée depuis 1967. Des dirigeants israéliens en retraite ont ouvertement dit la même chose – très récemment, un ancien officier  du commandement central a dit : « l’armée y est présente parce que l’Etat d’Israël n’a aucune intention de s’en aller ». Mais maintenant que les responsables politiques d’Israël aux affaires se mettent à dire la même chose -avec un tel niveau de clarté- , on pouvait penser que ceci aurait des conséquences. Y-avait-il quelqu’un de naïf pour avoir cette attente ?

 

Peut-être. Alors qu’une clarté sans précédent dans le discours d’Israël avait rapproché l’écart entre les actions d’Israël et la rhétorique vide des négociations et de la diplomatie, la réponse mondiale a ceci a été – eh bien, un nouveau rapport. Les démolitions ont monté en puissance, faisant de 2016 l’année la pire sur ce plan. Je me sens obligé de demander : combien de maisons de Palestiniens en plus seront-elles encore détruites au bulldozer pendant que des déclarations non suivies d’actes ne feront que confirmer à Israël qu’il peut continuer dans cette voie ?

 

Mesdames et Messieurs,

 

Le respect des Droits de l’Homme ne peut pas attendre plus longtemps. Les Palestiniens ont droit à la vie et à la dignité, le droit de déterminer leur propre avenir. Les Droits de l’Homme ont attendu beaucoup trop longtemps, et une attente dans ce domaine signifie un déni.

 

Comme Martin Luther King nous l’a appris : « nous savons à travers une douloureuse expérience que la liberté n’est jamais volontairement donnée par l’oppresseur ». Ainsi la réalité à laquelle se trouve confrontée la communauté internationale est celle-ci : l’absence d’action ne donne pas seulement à l’oppresseur l’autorisation de continuer sans avoir à en subir trop de conséquences, mais elle donne le pouvoir à l’oppresseur de définir quand viendra le moment de commencer à réfléchir à des alternatives. « Attendez », exige Israël, « ce n’est pas maintenant le bon moment ». Mais « attendez » a presque toujours voulu dire « Jamais », répond Martin Luther King. « C’est toujours le bon moment de faire ce qui est juste ». Ce moment est maintenant : le temps, enfin, d’agir. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies en a plus que seulement le pouvoir : vous avez la responsabilité morale – et une réelle occasion – d’agir avec urgence, avant que nous n’arrivions à la date symbolique de Juin 2017, et que la seconde moitié de ce premier siècle ne commence, d’envoyer au monde, aux Israéliens et aux Palestiniens un message clair , appuyé par une action internationale : Israël n’a pas deux chemins possibles. Vous ne pouvez pas occuper un peuple pendant cinquante ans et vous appeler une démocratie. Vous ne pouvez pas violer les droits de millions de personnes et exiger des avantages internationaux justifiés par des paroles creuses fondés sur des valeurs partagées de Droits de l’Homme.

 

Israël est un pays souverain établi par légitimité internationale garantie par une décision prise par cette même instance rn 1947. Je suis un citoyen de ce pays. C’est ma patrie. Pendant plus longtemps que mon existence, le monde a autorisé Israël à occuper un autre peuple. J’ai passé ma vie entière, chaque jour de celle-ci, avec cette réalité. Des millions d’Israéliens et de Palestiniens ne connaissent aucune autre réalité. Nous avons besoin de votre aide. Cinquante ans d’occupation « temporaire » sont trop longs pour même une seule personne pour accepter une telle contradiction. Les droits des Palestiniens doivent être appliqués : l’occupation doit prendre fin ; le Conseil de Sécurité doit agir ; et c’est maintenant le moment de le faire.