03/1/2012

En Birmanie, toute paix durable doit se construire sur une réconciliation nationale


Le Père Christopher Raj, directeur de la branche de Caritas du diocèse de Lashio en Birmanie, évoque le conflit qui se joue dans l’Etat Kachin entre l’armée gouvernementale et la Kachin Independence Army. Il analyse les conditions qui permettraient l’apparition d’une paix durable dans l’Etat Kachin ainsi que, de manière plus générale, entre le pouvoir central et les minorités ethniques de Birmanie. Le Père Raj estime que la paix ne pourra être durable qu’au prix d’une réelle entente entre les parties en présence.



Directeur de Karuna Lashio Social Services, branche de la Caritasattachée au diocèse de Lashio, le P. Christopher Raj est extérieur au conflit qui se joue dans l’Etat Kachin, entre l’armée gouvernementale et la Kachin Independence Army. Lashio est en effet situé dans la partie nord de l’Etat Shan, au sud de l’Etat Kachin. Dans une récente tribune publiée sur les fils de l’agence Ucanews (1), il évoque le conflit et les conditions qui permettraient l’apparition d’une paix durable dans l’Etat Kachin ainsi que, de manière plus générale, entre le pouvoir central et les minorités ethniques de Birmanie.

 

Reprenant l’histoire du conflit entre le pouvoir birman et les Kachin, le P. Christopher Raj estime que la paix ne pourra être durable qu’au prix d’une réelle entente entre les parties en présence. Il rappelle qu’en 1994, la KIA fut la première rébellion ethnique armée de Birmanie à conclure un cessez-le-feu avec le gouvernement central. Si les combats ont repris en juin 2011, c’est notamment parce que le projet gouvernemental d’intégration des rébellions armées dans un corps de garde-frontières était mal accepté par la KIA et que les intérêts des Kachin n’étaient pas suffisamment pris en compte, notamment en matière de défense de l’environnement et de partage des ressources naturelles.

 

« Lors d’une période de cessez-le-feu, on constate que les différentes parties en présence se lancent dans les affaires, que ce soit l’exploitation des forêts, les ressources minières ou d’autres ressources naturelles, mais les militaires comme les minorités ne parviennent pas à de véritables relations de confiance. La paix n’est donc que de surface et les tensions apparaissent vite autour de la nécessaire régulation de l’exploitation des ressources naturelles. Sans régulation, c’est l’appât du gain qui prévaut et qui aboutit au pillage de ces ressources », explique le P. Christopher Raj. De fait, ces dernières années, dans l’Etat Kachin, la déforestation a été très importante et s’est accompagnée d’inondations, de glissements de terrain et d’autres désastres naturels.

 

Selon le prêtre catholique pour qui « la paix est bien plus que l’absence de la guerre », la Birmanie n’a plus les moyens de conclure un cessez-le-feu comme celui de 1994, qui se traduirait par un nouveau boom des affaires, une surexploitation des ressources et, au final, un clash des intérêts en présence. Pour parvenir à une paix durable, les différentes parties doivent s’entendre sur la protection des ressources naturelles pour les générations à venir. Elles doivent également dépasser les rancunes du passé pour aller de l’avant. A titre d’exemple, le ‘Jour de l’Union’, le ‘Jour de l’Indépendance’, le ‘Jour des Martyrs’ ou la fête nationale ne doivent pas être seulement célébrés par les Birmans tandis que les minorités célèbrent de leur côté les diverses fêtes liées à chacune de leurs ethnies respectives. Chaque communauté doit apprendre à connaître et respecter les richesses culturelles de l’autre, indique le prêtre, pour qui la réconciliation nationale est un chantier préalable à toute paix durable.

 

Les propos du P. Christopher Raj s’inscrivent en écho à ceux du pape Benoît XVI, qui, le 25 décembre dernier à l’occasion de son traditionnel message Urbi et Orbi, a nommément évoqué la Birmanie en ces termes : « Puisse la naissance du Sauveur soutenir les perspectives de dialogue et de collaboration au Myanmar, pour la recherche de solutions partagées. »

 

A ce jour, les nouvelles qui parviennent de l’Etat Kachin sont en partie contradictoires. Malgré l’annonce, le 12 décembre dernier, par le président Thein Sein de l’arrêt des « opérations offensives » de l’armée birmane dans l’Etat Kachin (2), des informations de sources ecclésiales évoquent au contraire une situation qui va en s’aggravant, notamment d’un point de vue humanitaire.

 

Certaines évoquent le fait que l’armée birmane reste désormais cantonnée dans ses bases et que ses soldats ne tirent plus que pour défendre une zone de sécurité autour de leurs campements. D’autres, citant des officiers supérieurs, affirment que l’ordre présidentiel du 12 décembre n’est pas parvenu sur le terrain et que les combats entre la KIA (Kachin Independence Army) et les troupes gouvernementales se poursuivent.

 

Selon Mgr Raymond Sumlut Gam, évêque du diocèse catholique de Banmaw (dont le territoire couvre la moitié sud de l’Etat Kachin), des milliers de soldats, appuyés par des blindés et des hélicoptères, sont toujours déployés dans la région, et des combats « à l’arme lourde » se poursuivent. L’évêque fait part de la situation de plus en plus précaire des populations déplacées. Prisonnières des combats, leurs habitations incendiées par l’armée, ces populations civiles kachin se trouvent « prises au piège, bloquées le long de la frontière [avec la Chine populaire, qui interdit le passage sur son sol, NLDR] ».

 

L’évêque en appelle à la communauté internationale, dans la perspective d’une visite prochaine en Birmanie de William Hague, ministre britannique des Affaires étrangères. « Nous demandons à la communauté internationale et aux gouvernements étrangers d’œuvrer en faveur de l’arrêt immédiat des combats afin d’engager un processus de paix et de réconciliation », a notamment déclaré Mgr Raymond le 17 décembre 2011 à l’agence Fides. Dans un diocèse qui compte 29 000 catholiques pour environ 400 000 habitants, les secours apportés aux personnes déplacées pèsent lourds sur les ressources alimentaires et financières disponibles. La Caritas locale a en effet pris en charge près de 14 000 personnes, réparties en plusieurs camps et aidées par les prêtres locaux et les religieuses, notamment les franciscaines missionnaires de Marie.

 

 

 

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Notes

 

(1) Ucanews, 3 janvier 2012.

(2) Voir dépêche EDA du 14 décembre 2011

 

 

 

 

© Source : http://eglasie.mepasie.org/ – 3 janvier 2012