18/2/2015

En Centrafrique, un Etat défaillant en proie à la violence extrême


Le 3 février 2015, à la Maison de Conférence des évêques de France, une conférence-débat, avec notamment Monseigneur Marc Stenger, président de Pax Christi France, a réuni plus d’une centaine de personnes pour tenter de comprendre l’incompréhensible : la violence extrême qui s’est déchaînée en République Centrafricaine fin 2013 et au cours de l’année 2014. L’événement était organisé conjointement par le Service National de la Mission Universelle de l’Eglise (SNMUE) et l’association Confrontations.



La République centrafricaine connaît, aujourd’hui encore, une situation chaotique que l’opération militaire Sangaris, déclenchée par la France le 5 décembre 2013, n’a toujours pas réussi à enrayer : déliquescence des structures de l’Etat, corruption généralisée, économie au point mort avec un chômage massif des jeunes, analphabétisme touchant la moitié des habitants, population désemparée vivant dans la peur car les affrontements d’une violence extrême entre groupes et communautés s’accompagnent d’atrocités difficilement compréhensibles dans ce pays réputé autrefois pacifique.

 

A l’initiative de l’Observatoire Pharos, une délégation d’intellectuels et de responsables religieux s’est rendue à Bangui, du 21 au 24 octobre 2014, pour tenter d’approcher de plus près cette situation dramatique et engager un dialogue avec les acteurs de la société civile qu’elle a rencontrés, plus d’une centaine. La délégation était présente le 3 février, à la Maison de la Conférence des évêques de France, pour partager les impressions et les conclusions de sa mission.

 

Le constat dressé, notamment par le journaliste de La Croix qui a été le témoin de scènes insoutenables, se passe de commentaires. Tous ont pu constater l’incapacité de ce qui reste d’Etat à assurer le maintien de l’ordre et le fonctionnement d’un minimum de services publics mais aussi et surtout l’évanescence de l’institution judiciaire et du système carcéral, chacun agissant dans une totale impunité. Les perspectives d’une implication des instances pénales internationales sont suffisamment lointaines pour n’être en rien dissuasives. Les juges ont peur, cèdent à l’intimidation et à la corruption ambiante et les formules proposées par les conseillers occidentaux sont inadaptées, car calquées sur leurs propres modèles ou ceux du Traité de Rome, et ne tiennent pas compte des spécificités et traditions locales. L’action des ONG, évoquée de manière assez critique par plusieurs des participants, ne semble pas avoir amélioré sensiblement la situation. Les armes ne sont, certes, plus visibles mais elles restent omniprésentes, prêtes à servir à tel ou tel clan. Tous ont fait ressortir qu’on ne savait pratiquement rien de ce qui se passait hors de Bangui. La délégation n’a d’ailleurs pas pu quitter la capitale pour des raisons de sécurité.

 

Quelle responsabilité des religions ?

 

La question majeure à laquelle la mission a été confrontée est celle du rôle joué par le facteur religieux dans des affrontements ayant parfois les allures d’une guerre civile, même si leur caractère, souvent spontané et irrationnel et relevant de comportements prédateurs, ne permet pas de les qualifier de façon aussi catégorique. La plupart des médias présente les combats et émeutes comme une lutte d’idéologie et d’influence entre un Islam de plus en plus intégriste, attisé par les pays voisins proches (Soudan, Ouganda) et un christianisme sur la défensive. D’un côté les musulmans de la Seleka, de l’autre les milices antibalaka de confession catholique et protestante. Cette présentation simpliste et biaisée a été récusée par l’ensemble des membres de la délégation. Les Seleka ne sont pas tous des musulmans et les Antibalaka ne sont pas tous des chrétiens et réciproquement. Les clivages de nature ethnique et clanique, les facteurs économiques et politiques tiennent une place essentielle dans le conflit et l’histoire récente du pays est édifiante à cet égard avec ses coups d’état à répétition, ses troubles récurrents dégénérant en massacres, l’inexistence d’un dialogue démocratique et l’absence de sécurité intérieure. Le déchaînement incontrôlé des violences ne peut être imputé à des antagonismes religieux, la religion apparaissant plutôt comme un catalyseur, le produit et la victime d’une instrumentalisation et non comme l’origine des affrontements. Placer Seleka et Antibalakas sur le même plan ne paraît d’ailleurs pas correspondre à la réalité: les premiers se comportent comme des prédateurs opérant par des raids aux allures de « rezzous », les seconds agissent à la manière de forces d’autodéfense, généralement sans objectif délibéré de conquête.

 

Toutefois, et c’est là que sont apparues quelques nuances parmi les participants, faut-il pour autant exclure toute implication du facteur religieux même s’il ne s’agit pas à la base d’un conflit de nature religieuse ? Certains ont évoqué le prosélytisme des groupes islamistes radicaux auquel répondrait celui des Eglises évangéliques qui mettent en avant le péril islamique importé de l’extérieur. Le contexte géopolitique de la région a ainsi été rappelé sous l’angle des tentatives de déstabilisation que connaissent plusieurs pays voisins et où l’élément religieux est utilisé à des fins qui n’ont rien à voir avec les enseignements de l’Islam mais s’abrite derrière ces derniers. Une remarque a également été faite sur la place que tiennent la culture traditionnelle et les croyances et pratiques fétichistes. Leur profond ancrage relativise d’autant les antagonismes relevés entre Islam et Christianisme mais donne du même coup un substrat de nature religieuse aux comportements de certains.

 

Que peut faire la Communauté internationale pour inverser cette spirale de violences dont la pratique induit ou favorise des identifications religieuses ? Les membres de la délégation rejoints par les intervenants de la salle ont souligné l’importance du dialogue, à mener notamment avec les intellectuels et ceux qui peuvent contribuer à une réconciliation fondée sur l’établissement d’une cohésion nationale. Ecouter pour comprendre est un impératif mais comment donner une espérance d’avenir à une jeunesse désemparée dans un pays où l’état de droit n’existe pas et où les règles d’une bonne gouvernance ne sont pas respectées par ceux qui sont chargés de les mettre en œuvre ? Comme l’a souligné un des participants, penser la violence extrême c’est aussi la « panser » mais le chemin de la guérison passe inévitablement par la mise en place d’un Etat digne de ce nom capable d’assumer ses responsabilités régaliennes. Peut-être les prochaines élections, présidentielles et législatives, plusieurs fois reportées et prévues cet été, permettront-elles d’avancer dans cette voie ?

 

 

 

Dominique Chassard

Service National de la Mission Universelle de l’Eglise (SNMUE)

 

 

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Table ronde animée par Françoise Parmentier, présidente de Confrontations, membre de la délégation/Bangui.

 

– Mgr Marc Stenger,évêque de Troyes, président de Pax Christi France et vice-président de l’Observatoire Pharos.

 

– Jean-Arnold de Clermont,pasteur, théologien, ayant vécu en Centrafrique où il a créé le centre protestant pour la jeunesse, tout en étant chargé de mission par le Conseil Œcuménique des Eglises, auprès des Soudanais réfugiés en RCA ; il est vice-président de l’Observatoire Pharos.

 

– Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux.

 

– Antoine Garapon, magistrat, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la Justice, ancien juge des enfants.

 

– Jacques Sémelin, historien et politologue, professeur à Sciences-Po et directeur de recherche au CNRS (CERI).

 

– Laurent Larcher, journaliste à La Croix, grand reporter pour la région Afrique, membre fondateur de l’observatoire Pharos et de l’association Liberté pour l’esprit.

 

 

 

© Source : Eglise catholique en France. 18 février 2015

Crédit photo : Eve/DCC