29/2/2016

En France, l’Église en lutte contre la solitude des agriculteurs


Le 29 février 2016, pour la première fois, une délégation de quinze évêques français a parcouru les travées du Salon de l’agriculture à Paris. Il s’agissait pour l’Église de manifester son soutien aux agriculteurs et au monde rural, confrontés aujourd’hui à de nombreux défis et mutations. “L’agriculture pose la question du mode de vie, du mode de consommation et du mode sociétal que nous voulons. En ce sens, les agriculteurs ont un rôle important à jouer”, a déclaré Mgr Philippe Mousset, évêque de Périgueux et Sarlat.

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Quinze évêques à la rencontre du monde agricole

 

 

Pour la première fois, une délégation épiscopale a parcouru les travées du Salon de l’agriculture, lundi 29 février 2016.

 

Tout sourire, l’homme tapote l’encolure d’une vache limousine sous les crépitements des flashs. Puis il discute races de bovinés avec l’éleveur. « En Savoie, nous avons la tarine », précise-t-il.

 

Une scène banale au Salon de l’agriculture, à ceci près que celui qui s’enquiert des caractéristiques de l’animal n’a rien d’un homme politique. Il s’agit de Mgr Philippe Ballot. L’archevêque de Chambéry fait partie de la délégation de quinze évêques qui s’est rendue lundi porte de Versailles, une première depuis la création de l’événement en 1964.

 

L’Église face à la souffrance du monde agricole

 

Leur venue répondait au désir de l’Église de faire entendre sa voix dans un contexte de grande souffrance chez les agriculteurs. « Nous avons bien sûr publié des textes sur la crise agricole, mais il faut reconnaître qu’ils sont peu lus », remarquait Mgr Laurent Percerou, évêque de Moulins.

 

Généralement issus de diocèses ruraux, ces évêques ont d’abord insisté sur l’urgence de rompre l’isolement des agriculteurs. Ils ont aussi rappelé que l’Église pouvait véhiculer un message d’espérance auprès d’eux. « Nous leur répétons que la vie est devant eux et que Dieu n’abandonne pas ses enfants », insistait Mgr Denis Moutel, évêque de Saint-Brieuc.

 

Pas de solutions techniques, mais un dialogue

 

Ils ont aussi souligné qu’ils n’étaient pas là pour proposer des solutions techniques ni prendre la place des politiques. Après les sifflets et insultes essuyés par François Hollande, samedi 27 février, au Salon et la mise à sac du stand du ministère de l’agriculture, la délégation épiscopale a voulu placer sa visite sous le signe de l’apaisement et du dialogue.

 

Elle est ainsi passée dans de nombreux stands, dont ceux de deux syndicats agricoles, saluant Xavier Beulin, président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), comme les membres de la Confédération paysanne. « Tous les syndicats sont complémentaires, chacun, à sa manière, cherche des solutions », a relevé Mgr Philippe Mousset, évêque de Périgueux.

 

« Quinze évêques, ce n’est pas assez pour sauver le monde agricole, mais c’est une heureuse initiative », a apprécié André Bouchut, cultivateur de champignons et de myrtilles dans la Loire. Bien que « de moins en moins pratiquant », Nicolas, éleveur laitier dans le Jura, s’est dit aussi « réconcilié avec la foi par les propos sur la terre de l’Église et notamment du pape François ».

 

 

Pierre Wolf-Mandroux
© Source : La Croix. 29 février 2016
Crédit photo : Philippe Huguen/Afp
 
 
 
 
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L’Église en lutte contre la solitude des agriculteurs
 
 
Quinze évêques fouleront lundi 29 février les allées du Salon de l’agriculture de Paris. Dans le diocèse de Périgueux et Sarlat (Dordogne), Mgr Philippe Mousset favorise les rencontres entre agriculteurs, pour les aider à affronter la crise.
 
Éleveur de brebis laitières « bio » à Saint-Martial-de-Valette (Dordogne), Hervé Cadart a parfois le sentiment d’être « tout seul dans sa campagne ». Département rural de l’Aquitaine, la Dordogne est celui qui offre la plus large diversité de production de France : 23 filières, du lait au foie gras en passant par la fraise ou la noix. Touché par plusieurs crises sanitaires, il a perdu un quart de ses exploitations agricoles en une décennie et se consacre de plus en plus exclusivement au tourisme. Aujourd’hui, ce département du Sud-Ouest, aux allures de carte postale, est ébranlé comme ses voisins par une crise sans précédent.

 

Hervé Cadart y voit la conséquence de ce « vent de libéralisme » qui souffle sur les campagnes depuis quelques années. Qui incite les agriculteurs à « s’étendre à tout prix, et tant pis pour la ferme d’à côté ». Dans ce contexte de tensions économiques, humaines, sociales, ce catholique pratiquant attend beaucoup de l’Église. « Certes, elle ne pourra pas changer la situation économique, mais elle peut porter une parole forte pour aider la société à prendre conscience de nos problèmes », avance-t-il.

 

L’Église cherche de nouveaux moyens de soutenir les agriculteurs

 

La première visite lundi 29 février d’une quinzaine d’évêques au Salon de l’agriculture témoigne de cette sollicitude de l’Église pour une profession profondément déstabilisée. Une profession dont elle a toujours reconnu la noblesse – l’agriculture « nourrit les hommes » – mais confrontée aujourd’hui à de multiples mutations : urbanisation des campagnes, mobilité, apparition des agricultures raisonnée et biologique, etc. À distance des syndicats professionnels comme des politiques, et alors que ses relais traditionnels de l’action catholique en monde rural sont en perte de vitesse, l’Église cherche aujourd’hui de nouveaux moyens de soutenir les agriculteurs.

 

Depuis plusieurs mois, Mgr Philippe Mousset, évêque de Périgueux et Sarlat, consacre beaucoup de temps et d’énergie à sa mission de référent pour le monde rural à la Conférence des évêques de France. C’est d’ailleurs ce fils d’agriculteur originaire de Charente-Maritime qui guidera la délégation d’évêques dans les allées du Salon de l’agriculture. Inspiré aussi bien par la « sobriété heureuse » de Pierre Rabhi que par la notion de « Maison commune » chère au pape François, il tient à se mettre à l’écoute de cette profession en crise, qui s’exprime peu mais lance régulièrement des appels de détresse : un agriculteur se suicide tous les deux jours en France, selon l’Institut de veille sanitaire.

 

Croire « pas seulement en Dieu, aussi en ce que l’on fait »

 

Sa priorité est justement de les aider à sortir de l’isolement. Pour cela, il souhaite voir se développer des équipes de jeunes issus du monde rural, qui leur permettent d’échanger sur leur travail et, le cas échéant sur leur foi. « Le moment est venu d’oser susciter des rencontres », souligne Mgr Mousset. Oser ? Oui, car la facilité serait plutôt l’entre soi. « Nous devons arrêter d’avoir des préjugés les uns sur les autres », renchérit l’évêque, qui dit soutenir les nouvelles formes de productions sans pour autant « juger » l’agriculture traditionnelle ni le modèle industriel.

 

Éleveur de vaches laitières à Saint-Front-d’Alemps, Claude Ladoire reconnaît que de telles rencontres seraient précieuses, « pour y croire encore ». Croire en quoi ? « Pas seulement en Dieu, aussi en ce que l’on fait ! Ne croire en rien, ça doit être infernal. Quand j’entends certains de mes collègues, je réalise qu’ils n’ont plus aucun horizon », glisse l’éleveur.

 

Mais, conscient des contraintes énormes qui pèsent sur ses collègues, il craint aussi que les rencontres désirées par son évêque n’attirent pas les foules. « La Chambre d’agriculture organise déjà des réunions, mais personne ne vient, déplore-t-il. Comme on a tous de gros problèmes de trésorerie, on ne délègue plus nos tâches et on travaille sans arrêt. » Lui-même ne peut pas se rendre à la messe célébrée dans son village un samedi par mois : elle est à 17 heures, l’heure de la traite des vaches… Il n’en reste pas moins prêt à s’impliquer pour aider ses collègues : « On m’a tellement aidé quand j’ai débuté. J’aimerais rendre ce qu’on m’a donné. »

 

 

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Quinze évêques au Salon de l’agriculture

 

Pour la première fois, une délégation composée de quinze évêques se rend lundi 29 février au Salon de l’agriculture, qui se tient jusqu’au 6 mars au Parc des expositions de Paris. Pour l’Église, c’est une manière de manifester sa proximité et son soutien aux agriculteurs, et plus largement au monde rural. Parmi les quinze évêques seront présents Mgr Philippe Ballot (diocèse de Chambéry), Mgr Denis Moutel (Saint-Brieuc) ou encore Mgr Michel Pansard (Chartres). Dans l’après-midi, chacun passera un moment dans les stands consacrés à sa région.

 

 

 

Mélinée Le Priol
© Source : La Croix. 26 février 2016

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