25/11/2015

En France, les nouveaux chantiers du dialogue judéo-chrétien


Le 24 novembre 2015, chrétiens et juifs français ont voulu marquer à Tours les 50 ans de la déclaration conciliaire ‘Nostra aetate’ qui a radicalement modifié les relations judéo-chrétiennes, et qui recommandait la connaissance et l’estime mutuelles entre les fidèles des deux religions. Le choix de Tours n’est pas anodin : la ville de saint Martin était importante pour souligner combien les rapports judéo-chrétiens, passés du mépris à l’estime, sont aujourd’hui appelés à approfondir la fraternité esquissée par Jean-Paul II.



Chrétiens et juifs français ont voulu marquer, mardi 24 novembre à Tours, les 50 ans de la déclaration conciliaire « Nostra aetate » qui a radicalement modifié les relations judéo-chrétiennes.

 

Juifs et chrétiens avaient choisi Tours pour célébrer, mardi 24 novembre, les 50 ans de la déclaration conciliaire Nostra aetate qui recommandait « la connaissance et l’estime mutuelles » entre les fidèles des deux religions. Après les attentats de Paris et Saint-Denis, la question s’est posée d’annuler l’événement. « Mais considérer que nous n’avons pas à célébrer ce moment de partage aurait été cédé à ceux qui veulent nous pousser à nous recroqueviller sur nous-mêmes », a insisté le grand rabbin de France, Haïm Korsia, en ouvrant le colloque sur « le temps de la fraternité ».

 

Le choix de Tours n’est pas anodin : la ville de saint Martin, le soldat qui partagea son manteau, était importante pour souligner combien les rapports judéo-chrétiens passés, avec Vatican II, du « mépris » à l’« estime » puis à la « reconnaissance mutuelle », sont aujourd’hui appelés à approfondir la « fraternité » esquissée par Jean-Paul II.

 

Une déclaration signée par les responsables juifs

 

« Mais sommes-nous suivis par nos fidèles ? », tempère Jean-François Bensahel, président de l’Union libérale israélite de France. « Je remarque un manque d’information dans le monde juif. Des fidèles se demandent si les catholiques sont sincères dans leur démarche », relève ce responsable de la synagogue de la rue Copernic, où il relève toujours une méfiance vis-à-vis du monde catholique. « Notre rôle est de convaincre que c’est une injustice de ne pas reconnaître le chemin parcouru par l’Église », martèle-t-il. D’où l’idée d’une déclaration signée par les principaux responsables juifs et remise lundi 23 novembre au soir, au Collège des Bernardins, au cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris.

 

Côté catholique, si on mesure le chemin parcouru, on n’élude pas les efforts à poursuivre. « Nous sommes revenus de la théologie de la substitution (1), mais nous devons être vigilants sur les mots », a ainsi expliqué Mgr Jérôme Beau, évêque auxiliaire de Paris, donnant l’exemple du mot « pharisien », qui garde une connotation péjorative, ou de la façon dont la loi juive peut être mal comprise par les catholiques.

 

« Il faut aussi lutter contre un antisémitisme qui resurgit derrière des propos anti-israéliens », ajoute cet engagé de longue date dans le dialogue judéo-chrétien qui insiste surtout sur le « devoir de fraternité ». « Au nom même de la relation d’élection de Dieu avec son peuple, et de Dieu avec l’Église, nous avons le devoir de manifester que Dieu est unique pour tous et à avoir une fraternité entre juifs et chrétiens pour vivre une fraternité universelle », explique-t-il.

 

Juifs et chrétiens appelés à travailler avec les musulmans

 

Et pour Jean-Pierre Denis, directeur de l’hebdomadaire La Vie, les chantiers sont nombreux. « Nous pouvons travailler ensemble sur la loi, qui nous oppose souvent à une société contemporaine qui ne connaît plus que le contrat temporaire, avance-t-il. Mais aussi sur ce qu’est un être humain, sur l’indifférence vis-à-vis des pauvres, le combat contre la torture… » Plus globalement, le journaliste appelle juifs et chrétiens à « passer, dans un contexte de peurs communes à une espérance commune ».

 

Un chantier que relève aussi la sociologue des religions Martine Cohen pour qui juifs et chrétiens doivent travailler avec les musulmans, notamment sur les textes qui posent problème : « Alors que certains utilisent les religions pour le pire, d’autres croyants doivent prendre explicitement leurs responsabilités, s’engager dans l’interprétation des textes révélés à la lumière de leur raison, avec une importance extrême aux relations de fraternité. »

 

 

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« Un tournant décisif »

 

« Dans une démarche dont la sincérité a été éprouvée, l’Église a accompli un tournant décisif », relèvent les responsables juifs français dans un texte remis lundi 23 novembre au cardinal André Vingt-Trois. Rédigé par le judaïsme libéral, mais signé par le judaïsme orthodoxe, ce texte salue l’« heureuse prise de conscience » de l’Église et sa« capacité inaccoutumée à se remettre en cause au nom des valeurs religieuses et éthiques les plus fondamentales ». « Nos voies, bien qu’irréductiblement singulières, sont complémentaires et convergentes », ajoute le texte, appelant juifs et chrétiens à« œuvrer ensemble à la construction de cette fraternité universelle et à l’actualisation d’une éthique commune, valable pour le monde entier ».

 

Lire la ‘Déclaration pour le Jubilé de fraternité à venir’ du 23 novembre 2015 >>

 

 

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Note

 

(1) Selon cette doctrine, aujourd’hui abandonnée par l’Église, l’Église se substituait à Israël dans l’Alliance divine.

 

 

 

Nicolas Senèze, à TOURS (Indre-et-Loire)

© Source : La Croix. 25 novembre 2015