17/11/2010

En Turquie, la minorité alévie demande le respect de sa religion


Représentant entre 10% et 20% de la population turque, les musulmans alévis revendiquent de ne pas se voir imposer les cours de religion sunnite et de bénéficier des mêmes droits que les autres confessions du pays, où des dispenses sont accordées aux élèves chrétiens et israélites. “L’État doit se tenir à égale distance de toutes les religions et ne pas faire la promotion d’une seule confession. On enseigne ce qu’est l’islam sunnite mais il n’y a presque rien sur notre foi et notre culture”, explique le président de la Fédération des fondations alévies.



Représentant entre 10 % et 20 % de la population turque, les musulmans alévis revendiquent de ne pas se voir imposer les cours de religion sunnite et de bénéficier des mêmes droits que les autres confessions du pays.

 

Face à la mer de Marmara, sur la principale place de l’arrondissement de Kadikoy, à Istanbul, Esra Oztürk harangue la foule. La jeune femme appelle les quelques centaines de personnes réunies en ce samedi après-midi à « lutter tant qu’il faudra » contre « la politique d’assimilation » menée par l’État contre les alévis. Durant une nuit et une journée entière, la semaine passée, ces manifestants ont occupé l’esplanade, alternant discours revendicatifs et danses folkloriques, un portrait de l’imam Ali épinglé sur le revers de la veste.

 

La principale demande du collectif d’associations présentes ce jour-là concerne les cours de religion du primaire et du secondaire. « Nos enfants sont obligés d’y assister, s’emporte Esra Oztürk, membre de l’association culturelle Pir Sultan Abdal. On leur enseigne ce qu’est l’islam sunnite mais il n’y a presque rien sur notre foi et notre culture. »

 

La confession alévie, courant particulier de l’islam, regroupe pourtant entre 10 % et 20 % de la population turque. Depuis le coup d’État militaire de 1980, l’obligation des cours de religion est inscrite dans la Constitution. Si des dispenses sont accordées aux élèves chrétiens et israélites, elles le sont rarement pour les alévis, malgré une décision de la Cour européenne des droits de l’homme qui a condamné la Turquie en 2007.

 

Si l’association Pir Sultan Abdal s’oppose à l’existence même de ces cours de religion, d’autres représentants alévis se disent prêts à les accepter si leur contenu est modifié. « L’État doit se tenir à égale distance de toutes les religions et ne pas faire la promotion d’une seule confession » , explique Dogan Bermek, président de la Fédération des fondations alévies.

 

Cet ostracisme à l’égard des alévis remonte au XVIe siècle, lorsque l’empire ottoman s’est fait le défenseur du sunnisme face à l’empire perse chiite. « Nous avons toujours été sous pression et pourtant nous n’avons jamais été assimilés, constate Dogan Bermek. Mais si la politique actuelle se poursuit, nous risquons de le devenir. »

 

Avec la création de la République en 1923, la question alévie a pris une autre dimension : au lieu de prôner la séparation entre la religion et l’État, la laïcité turque impose en effet un contrôle étatique sur l’islam, via la direction des affaires religieuses (Diyanet) . Pour les organisations alévies les plus radicales, la Diyanet doit être abolie. « Nous voulons une véritable laïcité, explique Esra Oztürk. L’État doit construire des routes, pas des mosquées. » La direction des affaires religieuses gère en effet la construction de mosquées (on en compte 80 000) et la formation des imams. Rien en revanche pour la construction des cemevis, les lieux de culte alévis, ni pour la formation de leurs chefs spirituels, les dedes . Les cemevis jouissent d’un simple statut de centres culturels et ne bénéficient d’aucun des avantages d’une mosquée, comme la gratuité de l’eau et de l’électricité.

 

Le Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002 et issu de la mouvance islamiste, a fait un pas en lançant une «ouverture alévie » alors que le sujet était encore tabou. Mais rien de concret n’en est ressorti. L’association d’Esra Oztürk a refusé de participer à ces consultations destinées, selon elle, à gagner le cœur des électeurs alévis et des Européens. Même les associations qui ont participé au processus restent sur leur faim. « Le gouvernement est coincé face à ses électeurs et à son propre subconscient sunnite», analyse Dogan Bermek.

 

Tarhan Erdem, journaliste et directeur de l’institut de sondage Konda, a assisté à l’une de ces réunions. « La question alévie est un problème de mentalité et de droits de l’homme qui ne peut être résolu en changeant des lois. Rien de concret n’est sorti de ces consultations, hormis un débat dans toute la société. Ce qui est une avancée majeure. » Quant au gouvernement, il a annoncé que des modifications seraient apportées au contenu des cours de religion. Des détails seront fournis en janvier, soit six mois avant les élections législatives.

 

 

Delphine NERBOLLIER, Correspondante à Istambul

© Source : La Croix. 17 novembre 2010

Crédit photo : http://www.bm-lyon.fr/expo/10/ebru/galerie.php

 

 

 

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Alévi

 

 

Le mot fait référence au calife Ali, premier imam du chiisme, mort au VII siècle. De fait, l’alévisme, né en Asie centrale, est empreint d’islam chiite, comme le culte d’Ali et des douze imams qui lui ont succédé, mais il mêle aussi des éléments mystiques et des influences chamanistes. Ce qui explique notamment son interprétation très large du Coran et des cinq piliers de l’islam. Ainsi les alévis ne pratiquent pas les cinq prières quotidiennes et ne se rendent pas à la mosquée mais dans leurs lieux de culte propres, les cemevis , où ils dansent (le semah ), hommes et femmes côte à côte. Pas non plus de pèlerinage à La Mecque ni de ramadan. Ils jeûnent en revanche à plusieurs reprises dans l’année, notamment pour commémorer le martyre d’Hussein, fils d’Ali. Ces dérogations, ajoutées à la tolérance envers la consommation d’alcool poussent certains, parmi les alévis eux-mêmes, à douter de leur identité musulmane. Les alévis sont souvent qualifiés de « progressistes » de l’islam.