26/6/2017

ÉTRANGER QUI ES-TU ?


Ton statut de venu d’ailleurs tint récemment le rôle de pré-texte choisi pour alimenter les réflexions d’une session sur Penser par soi-même avec l’aide des autres. L’un des bénéfices collatéraux de l’entreprise fut la découverte que tous, plus ou moins étrangers les uns aux autres, n’en sommes pas moins frères et sœurs, appelés à œuvrer en artisans d’amitié et de paix.



Ton statut de venu d’ailleurs tint récemment le rôle de pré-texte choisi pour alimenter les réflexions d’une session sur Penser par soi-même avec l’aide des autres. L’un des bénéfices collatéraux de l’entreprise fut la découverte que tous, plus ou moins étrangers les uns aux autres, n’en sommes pas moins frères et sœurs, appelés à œuvrer en artisans d’amitié et de paix.

Dépaysé, l’étranger se trouve confronté à une culture et à des normes, à des personnes et à des groupes différents de ceux qu’il fréquentait jusqu’alors. Différent ! Voilà bien un mot clé caractéristique de la situation. Mais de quelles différences s’agit-il au juste ?

Celle d’un corps étranger, comme poussière dans l’œil, gênante et agressive ? Symbole de comportements déviants, de points de vue inconciliables, de confrontations blessantes. Alors, en prenant dans les meilleurs cas mille prudences, nous faisons tout pour neutraliser ces gênes, pour les écarter, pour les chasser !

Heureusement qu’à étranger ne correspond pas toujours agression et nocivité. Même s’il dérange, celui qui vient d’ailleurs, a rarement pour projet de déstabiliser, abîmer, détruire. Le comportement des participants au stage en donnait un exemple : ils venaient du Maghreb, du Canada, de Belgique ou de régions de France éloignée de l’Occitanie. Leurs différences, fédérées par un projet commun se proposaient comme de espaces nouveaux à découvrir, des cadeaux à échanger., des richesses à partager. Un apprentissage de langues étrangères, au-delà des vocables par la rencontre d’autres sensibilités, d’émotions inattendues, d’ouverture des esprits à de nouvelles grammaires. Une expérience proposée d’abord à des enfants scolarisés mais aussi à d’adultes, au service d’un apprentissage à l’accueil attentif et au dialogue respectueux, au ras des violettes.

Ce fut l’occasion de vérifier que chacun est porteur de désirs et d’attentes, de craintes et de projets … de préjugés venus de la famille, de l’éducation, de la profession : autant de composantes qui définissent et marquent en profondeur les personnalités. Ces caractéristiques se présentent et interagissent comme des écrans colorés et déformants. Elles touchent les façons d’être et de voir, comme des cadres de références plus profonds qu’on ne croit. Ils nous rendent étrangers les uns au autres. Et pas la peine d’aller bien loin pour se confronter à ces différences.

Il est possible de prendre le parti de les rejeter, au risque de ne se retrouver qu’en face de soi-même, de se cantonner à des relations avec des clones, pétris des mêmes façons de voir, de penser et de vivre ! Certes c’est confortable, mais du confort confiné des boites de conserve. Mieux vaut donc courir le risque de changer tout en étant soi-même. C’est là pour beaucoup une utopie de rêveurs désireux de goûter au bon pain de frères sans frontières.

Une question se pose en effet, très concrète en un temps où des immigrés s’invitent au pays. Jusqu’où peut-on aller en recevant de l’autre, tout en restant soi-même. Tant qu’il s’agit d’idées nous nous en tirons bien … quoiqu’en changer demande parfois du courage et de l’humilité. Ce fut le cas au cours de la session où selon le mot Montaigne, frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui faisait partie du programme. Mais lorsque il s’agit convictions touchant aux certitudes intimes, l’affaire se complique. Nous avons pu à l’occasion toucher cette limite, subtile mais pourtant bien réelle. Quelle alchimie trouver alors qui permette à la fois de l’accepter et de la dépasser ? Au cours de la session c’est en s’attachant ensemble à un projet commun que nous l’avons trouvée.

N’est-ce pas dans ce sens qu’il faudrait travailler, en se concertant, étrangers et locaux, pour des perspectives d’entraide et d’intégration, aux antipodes tant du rejet que de l’assistanat ?

Et si finalement une fraternité, généreuse et critique, traduite dans les faits, vécue pas à pas, ouvrait un chemin d’espérance ? A la lumière, pour les chrétiens, de cette parole du Christ à entendre au plus intime : J’étais un étranger et vous m’avez recueilli2 ? Une parole qui lave le regard et agrandit le cœur. Un souffle spirituel à prendre à pleins poumons !

Père Michel Dagras