05/9/2011

Fr. Pierbattista Pizzaballa : Le contact avec le monde juif m’a poussé à relire mon expérience


Le Custode de Terre sainte, Pierbattista Pizzaballa, est intervenu le 24 août à la rencontre de Rimini. Il propose une réflexion inattendue, profonde, humaniste où la tolérance est la rencontre, l’écoute des différences et non l’uniformisation des idées ou l’assimilation des identités. En soulignant le lien entre la Genèse et l’Evangile selon Saint Marc, en retournant dans les pas de Jésus à la synagogue de Capharnaüm, en racontant son immersion dans le monde juif, il fait toujours un seul et même éloge : celui du contact, du dialogue, de la rencontre avec l’Autre.

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Je voudrais commencer en disant tout d’abord que ce qui m’a été demandé n’est absolument pas simple. Il m’a en effet été demandé de vous parler de Capharnaüm – un Lieu très beau et fascinant – en rapport avec mon expérience de foi dans le Christ et en montrant combien cette expérience nourrit encore aujourd’hui ma vie de franciscain en Terre sainte. Je suis inquiet parce que – comme toutes les expériences racontées, c’est-à-dire transmises – cela m’oblige à faire la synthèse en entrant au cours de la relation qui nourrit et soutient mes pas en Terre Sainte. Cette rencontre m’oblige donc à redéfinir, avec l’évolution de l’âge et des circonstances, mon rapport personnel avec la certitude (qui constitue le fil conducteur de cette Rencontre de Rimini) qu’est le Christ, vécu à cette école réellement concrète que sont Capharnaüm et la Terre Sainte. C’est cela, je crois, vivre la vie et la foi « avec les yeux des Apôtres » : avant et au-delà de la fidélité à un dépôt statique et immuable, la « apostolica vivendi forma » de franciscaine mémoire, dit justement la profonde conviction qu’ici et maintenant, dans le petit fragment de nos biographies et de nos géographies, nous pouvons voir et rencontrer « une immense certitude » parce qu’elle a déjà habité « en ce temps-là » et « dans cette région ». Quelle est donc mon expérience du Christ ? Que dit Capharnaüm, un champ de ruines, de cette expérience ? Comment mon expérience du Christ dans la vie quotidienne nourrit-il cette terre encore aujourd’hui ? Ce sont des questions simples mais à la fois exigeantes.

 

Avant d’arriver à Capharnaüm, je voudrais cependant partir d’un autre Lieu, plus lointain, à savoir le premier lieu que Dieu habita sur la terre, Lieu qui ne fut pas Capharnaüm et pas même Nazareth ou Jérusalem mais le jardin de l’Eden. Et je voudrais rapprocher et écouter avec vous un certain nombre de chapitres de la Bible qui semblent très éloignés les uns des autres : les premiers chapitres de la Genèse et les premiers chapitres de l’Evangile selon Saint Marc. Des chapitres qui semblent très éloignés mais qui ont quelque chose en commun à savoir le fait d’être tous deux un début.

 

Première partie

 

Le livre de la Genèse parle de début, de bereshit, non seulement pour dire ce qui vient avant tout le reste mais pour annoncer l’intention profonde qui anime le cœur de Dieu lorsqu’Il crée le monde et l’homme. Il veut être, librement certes et non par nécessité (« pour sa gloire » dirait le Catéchisme) un Dieu avec le monde et pour le monde, avec l’homme et pour l’homme : un monde et un homme pensés, voulus, créés et aimés. Il n’est pas hasardeux d’affirmer que si l’homme est capax Dei ceci est possible parce que Dieu a voulu être capax hominis et donc capax mundi. La première vérité de l’homme est celle d’être fait pour cette rencontre, pour cette relation vivante et réelle dans laquelle la vie naît et grandit.

 

Le péché est ici d’imaginer que la vie ne se trouve pas dans la relation entre Dieu et l’homme mais au-dehors ou contre celle-ci, dans la fuite dans un monde imaginaire de puissance et d’auto affirmation. Avec Adam et Eve, l’homme a accueilli en soi ce doute. Ce qui était simplement réel, à savoir Dieu et l’homme et leur relation, est désormais marqué par le doute. Il ne reste plus qu’une vie qui doit être inventée chaque jour de nouveau et par nous seuls parce que l’homme ne connaît plus Dieu et ne sait pas que tout est déjà donné. Le Salut consiste dans le fait qu’il y a eu une nouvelle rencontre qui donne à nouveau lumière et vie à ce monde et à cet homme blessé que Dieu n’a pas abandonné.

 

L’Evangile de Saint Marc, en son chapitre premier, nous raconte que Jésus, lorsque Jean Baptiste est arrêté, commence sa prédication et entre à Capharnaüm. L’Evangéliste Saint Matthieu est encore plus précis et nous dit que Jésus alla habiter à Capharnaüm. Jésus vient exactement habiter dans cette terre blessée et fragmentée, devenue hostile pour Dieu et pour l’homme. Et Il le fait d’une manière ordinaire, simple, en entrant dans la vie concrète de son peuple, dans leurs maisons.

 

Je voudrais m’attarder sur cet aspect banal et pourtant important. Aujourd’hui encore, à Capharnaüm, on voit les routes que Jésus a parcourues, le seuil de la maison de Saint Pierre. Nous pouvons comprendre comment se déroulait la vie des habitants de l’époque. Nous voyons les cuisines avec les fours, les dallages, les escaliers. Nous pouvons comprendre comment étaient faits les toits de paille. Parmi ces maisons se trouve également celle de Jésus. Nous la voyons et quelques privilégiés peuvent également la toucher, là, sur la rive de la Mer de Galilée. Ces habitants n’avaient pas fait une expérience émotive ou théorique. Jésus était là, au milieu d’eux, dans leurs maisons mêmes. Les signes qui ont bouleversé leur vie étaient intervenus là, à l’intérieur de leur contexte de vie réel et ordinaire, en le transformant.

 

Mais revenons au texte de Saint Marc.

 

La première journée de Jésus à Capharnaüm n’est pas une journée quelconque. C’est le shabbat, jour de fête qui célèbre l’amour de Dieu pour l’homme, qui célèbre l’alliance, le lieu profond entre nous et Lui. Et au cours de cette première journée, se trouvent quatre moments importants. Nous les écoutons décrits par l’Evangéliste Saint Marc.

 

* Le premier (Mc 1, 21-28) est l’entrée de Jésus dans la synagogue où Il parle. Sa parole ne peut être qu’un enseignement, répétant de nouveau à l’homme la vérité de Dieu. Et voici qu’immédiatement à côté de la voix de Jésus s’élève celle du démon. Comme dans l’Eden, à côté de la voix autorisée de Dieu, se trouve celle du démon. Et le démon crie. Sa voix cherche à être plus forte de celle de Jésus, plus forte de la Parole. Il veut que l’homme écoute de nouveau sa voix et non pas celle de Dieu. Et il crie la distance entre nous et Lui : “Que nous veux-tu ?”. Le démon crie sa vérité, crie sa victoire : Tu es un Dieu lointain. Pourquoi es-Tu ici ? Ton Etre ici nous ruine, Tu es venu pour nous perdre…

 

Mais aujourd’hui, à Capharnaüm, la voix de Jésus est capable de faire taire cette voix antique. Il enlève à l’homme ce doute, que Dieu ne peut désormais qu’être un Dieu lointain : « Tais-toi et sors de lui ». Là où la Parole parle, le mal doit se taire. Là où Jésus entre, le mal doit sortir. Et alors, lorsque finalement le cri du mal se tait, renaît en l’homme la véritable question : Qui est celui qui parle et fait taire en nous la voix du mal, la voix du doute ? Qui nous sauve ainsi ? Dieu s’est-Il de nouveau fait proche ?

 

* Sorti de la synagogue (Mc 1, 29-31), Jésus entre dans la maison, la maison de Saint Pierre et en guérit la belle-mère qui était au lit avec de la fièvre. Et la belle-mère, guérie, se met à les servir. C’est ici que Jésus va habiter une autre fracture non pas celle qui sépare l’homme de Dieu mais celle qui divise l’homme de son propre frère, celle qui bloque l’homme dans sa solitude, incapable de servir. Jésus vient habiter là. Il ne fait rien sinon arriver jusque là. De nouveau, simplement, Il entre.

 

* Ensuite de quoi, se trouve un autre passage très intéressant (Mc 1, 32-34). Il s’agit d’un troisième miracle. L’Evangéliste Saint Marc nous dit que, vers le soir, après le coucher du soleil, toute la ville était réunie devant la porte et les gens portèrent à Jésus tous les malades et les démoniaques. Et ceci est le troisième miracle, à savoir que toute une ville soit réunie… Jésus est passé dans la synagogue et a guéri l’homme dans sa relation avec Dieu. Il est entré dans la maison et a guéri l’homme dans ses rapports les plus intimes, les rapports familiaux. Et le troisième miracle, qui va de soi après que les deux premières relations aient été assainies, est qu’un village tout entier se trouve là, tous ensemble, dans une nouvelle solidarité de la douleur qui demande le salut au Seul qui soit en mesure de Le donner.

 

* Enfin, il existe un quatrième et dernier passage (Mc 1, 35-39) et c’est celui où Jésus s’en va. En cachette, de nuit. Il s’en va prier. Et quand ils s’en aperçoivent, ils s’étonnent qu’Il ne soit plus là, ils le cherchent et le trouvent. Mais Lui répond qu’il n’existe pas seulement Capharnaüm, qu’il existe un ailleurs qui l’attend et l’appelle. Capharnaüm n’est pas tout. Ce n’est pas un lieu fermé, isolé mais c’est une porte qui ouvre sur autre chose, sur tout le reste. Le salut de Capharnaüm est celui par lequel l’homme retrouve sa solidarité avec tout autre homme. Ce qui s’est passé ici à Capharnaüm est ce qui s’y passera maintenant, partout, pour tout homme, pour toute famille, pour toute ville. Cet ailleurs est donc tous les autres villages de la Galilée. Mais cet ailleurs est surtout le Père et c’est dans la prière que Jésus revient à Lui avec l’homme qu’Il a rencontré et avec lequel Il a habité. Lui qui a habité avec les hommes, Il peut désormais conduire l’homme à sa vraie demeure, pour vivre en Dieu. Capharnaüm a une porte ré-ouverte sur la terre des hommes et sur le ciel du Père.

 

Seconde partie

 

Alors Capharnaüm nous dit que la vie réelle de l’homme demeure la véritable Terre Sainte de la rencontre avec Dieu. On rencontre Dieu en vivant la vie avec Son style qui est celui de la relation, de la rencontre ouverte à Lui. Il existe de nouveau un lieu de rencontre entre Lui et nous et ce lieu est la réalité simple, telle qu’elle est. La vie vécue avec et pour les autres est le seul lieu de rencontre avec Lui. Et quand je dis vie, je ne parle pas de quelque chose d’abstrait, d’idyllique, de propre. Non je parle bien de vie et même ceux qui connaissent seulement un peu leur propre cœur, savent combien il est marqué par l’ambiguïté, par le péché. Et bien, c’est justement cette vie et cette terre qui sont le lieu de la rencontre avec Lui. Il n’est d’expérience de Dieu qui ne passe par le drame, douloureux et très beau, de la vie de chacun. Ici, dans nos rencontres, entre nos maisons intervient le salut. C’est ce qu’ont vu et contemplé les yeux des Apôtres.

 

Etant en Terre Sainte, je me suis progressivement convaincu de cela. Non pas parce que l’ai compris en l’étudiant dans des livres mais parce qu’il m’a été donné de le vivre. En cela la Terre Sainte est un lieu formidable. Garder les Lieux n’est pas une simple œuvre d’archéologie. Demeurer en Terre Sainte en tant que Franciscain et garder la mémoire des Lieux nous oblige surtout à conserver le témoignage et l’expérience à laquelle les Lieux font référence. Le Lieu de la rencontre qui arrive jusqu’à se faire pardon doit devenir témoignage de rencontre et de pardon. Si Jésus a habité une terre en donnant une épaisseur de vérité et de divinité à l’humanité concrète, il est possible d’habiter la Terre avec et comme Lui. S’il existe une Terre Sainte cela veut dire qu’il existe une manière sainte d’habiter la Terre. Pour le dire avec Rahner : si le Verbe s’est fait homme, tout homme peut en puissance être le Verbe !

 

Capharnaüm dit donc que sur cette terre parmi les hommes, la rencontre avec Dieu est encore possible. On ne se rencontre cependant pas à partir des idées. Ou mieux, on ne se rencontre pas si les idées de chacun n’ont pas un poids, une épaisseur, un terrain réel de vie vécue dans l’ouverture à l’autre et à l’Autre. Parce que les idées sans la vie, tu devras les défendre et l’autre sera un ennemi qui te renverras à ton manque de vie. Mais si tes idées ont en elles la vie, il n’est pas nécessaire que tu les défendes parce que la vie elle-même les défend, leur permettant de dire leur vérité… Et ce n’est pas tout. La rencontre avec l’autre et avec la diversité de l’autre te contraint en quelque sorte à vérifier la réalité de ton expérience. Sont-ce seulement des idées ? Sont-ce seulement de belles pensées et de belles paroles ou bien y-a-t-il autre chose ?

 

Pour nous donc, demeurer en Terre Sainte ne devrait être que cela : faire ce que Jésus Lui-même a fait, à savoir habiter avec vitalité ce monde fracturé, être le prolongement de Sa vie hospitalière et donnée. Comment y sommes-nous ? D’une manière très simple, en cherchant simplement à vivre l’Evangile. La mission en effet n’est pas d’abord et avant tout faire quelque chose mais vivre l’Evangile dans le lieu et les conditions dans lesquelles tu te trouves de fois en fois.

 

Vivre l’Evangile est justement cette possibilité de ne pas avoir peur de la réalité, de la vie, cette possibilité d’être dedans, sans fuir, en reconnaissant en elle une Présence. Une Présence qui peut être rencontrée seulement en se remettant à la vie telle qu’elle est. L’Evangile est la stupeur de pouvoir vivre tout ce qui se passe seulement parce que Quelqu’un est là avec toi.

 

Vivre l’Evangile, c’est tout d’abord faire cette expérience sur soi, c’est-à-dire être là concrètement, dans sa propre histoire sans s’inventer d’autres voies de salut sinon celle qui vient de la croix du Christ. Rester seul là, dans la pauvreté et laisser que Dieu te sauve continuellement. Vivre seulement de cela et n’avoir rien d’autre, demeurer au cours du mystère. Vivre l’Evangile en Terre Sainte où souvent se rencontrer devient compliqué, où le passé (et le présent) de violence a marqué la mise de communautés entières, qu’elles soient sociales ou religieuses jusqu’à devenir l’unique critère de lecture des relations actuelles est alors, pour un franciscain, essayer d’interrompre ce cercle vicieux de violence et la peur en rendant témoignage au salut.

 

Parfois, nous avons une idée vague et abstraite du salut. Nous en parlons comme s’il s’agissait de quelque chose qui surviendra un jour, ce qui fait qu’en attendant, on cherche à faire du mieux que l’on peut. Cela n’est pas le salut chrétien. Les pages de l’Evangile de Capharnaüm nous parlent d’un salut très concret, et d’un Dieu qui vient habiter exactement l’espace de notre quotidien, ce qui fait que ce quotidien, comme il est, devient la voie de notre rencontre avec Lui. Il ne faut rien s’inventer.

 

Si la foi n’est pas cela, si elle demeure liée à une pratique quelconque ou à quelques moments de la journée, si elle ne devient pas un rester à l’intérieur de la vie en compagnie du Seigneur, un regard attentif et curieux permettant de reconnaître son pas sage dans l’histoire, si elle ne transforme donc pas l’ensemble de notre existence, la réalité sera toujours une menace dont il faut nous défendre. « Ta foi t’a sauvé… » déclare le Seigneur à ceux qu’Il rencontre. Jésus habite Sa Terre au travers d’une série concrète d’attitudes telles que la paix, la gratuité, l’accueil et le pardon. Jésus ne pourrait habiter notre péché si sa manière d’y demeurer n’était le pardon. Lorsqu’à Capharnaüm, les gens du lieu présentent à Jésus un paralytique (Mc 2, 1-12) en le faisant passer par le toit, Jésus d’abord et avant tout le pardonne. C’est seulement de là que naît la possibilité de rencontrer l’autre dans sa diversité et de découvrir comment cette rencontre te donne et te révèle quelque chose de toi, de ta relation avec Dieu qu’autrement tu n’aurais jamais découvert.

 

Je voudrais maintenant présenter une expérience personnelle qui a marqué fortement ma permanence en Terre Sainte. Initialement, au cours de mes premières années à Jérusalem, mon contact avec les réalités non catholiques et non chrétiennes se limitait au fait de croiser dans la rue des juifs, des musulmans, des chrétiens d’autres dénominations, à la prise de conscience des différentes traditions qui, d’une manière ou d’une autre avaient une influence sur la vie de la vieille ville. Il n’y eut pas de rencontres personnelles particulières à part les habituels épisodes plus ou moins sympathiques dont tous les habitants de Jérusalem font l’expérience : ceux qui te bénissent, ceux qui te maudissent, ceux qui te crachent dessus, ceux qui s’arrêtent pour te parler… Ma vie se déroulait tranquillement à l’intérieur des couvents. Je n’eus en somme aucune occasion particulière de « dialogue » comme nous le disons aujourd’hui. Je demeurais et je vivais dans le monde qui, depuis toujours, était le mien : chrétien, catholique, religieux. J’avais mes questions, je me donnais mes réponses.

 

Les choses changèrent lorsque je fus envoyé étudier à l’université juive de Jérusalem. Ce fut la première véritable exposition, le premier vrai contact avec une réalité qui m’était complètement différente et étrangère. J’étudiais la Bible et je me trouvais donc dans le Département de Bible de l’Université où tous étaient plus ou moins religieux. A cette période, j’étais le seul chrétien dans l’ensemble du Département. Après les premières difficultés, inévitables, naquirent de véritables amitiés. Dans les relations et dans les très longues discussions auxquelles ils se livraient, je me rendis compte que nous n’avions pas un langage commun. Je ne me réfère pas à la langue parlée mais à la manière de penser, aux concepts. En parlant de ma foi – parce que cela était presque exclusivement de cela que l’on parlait avec moi – je ne parvenais à faire passer presque rien, non pas parce que je n’avais pas les mots pour le faire mais parce que nous constituions deux mondes différents : Eucharistie, Trinité, Incarnation, pardon, famille, vie sociale, etc. Le concept même de Messianisme, que je croyais consolidé, est très différent tout comme est complètement différente la lecture de l’histoire.

 

L’Ancien Testament, dont nous déclarons toujours qu’il nous rassemble, est en réalité lu et vécu de manière différente et ne nous unit pas autant que cela. Progressivement, je compris que plus que ma réflexion sur le Christ, ce qui intéressait mes collègues était mon expérience du Christ. Ma réflexion ne leur parlait pas, ne leur disait rien. Mon expérience en revanche si. Mes camarades étaient en majorité des colons, provenant des établissements occupés par Israël ou dans tous les cas liés à ce monde. Leur expérience de foi et la lecture de la Bible les avaient portés à des choix forts même s’ils étaient discutables. Quelle était la mienne ? Il n’y avait aucun défi ou hostilité dans leur attitude mais une curiosité simple et sincère. Face à laquelle j’étais initialement plutôt maladroit. Quelle était mon expérience du Christ et comment en parler de manière compréhensible et crédible ?

 

Jusqu’alors, j’avais toujours vécu dans un environnement chrétien et ecclésial et ma manière d’être reflétait ce monde. Mais il était évident qu’avec l’effort de communication qui devait être fait, devait également être réalisé un effort de purification de mes propres motivations. Je compris alors concrètement ce que signifiait le mot « témoignage », sa difficulté et son charme. Et je me rendis compte que le témoignage devient vrai et vécu lorsqu’il se fait effort sincère pour le communiquer. Il n’est pas d’expérience sans témoignage. Il n’est de témoignage qui demeure renfermé en lui-même.

 

Cette période marqua pour moi une sorte de refondation de ma vocation. Le contact – ou le dialogue si vous voulez – avec le monde juif m’avait poussé à relire mon expérience, à la confronter avec celle d’autres personnes, à la partager en quelque sorte d’une manière qui m’était jusqu’alors inconnue. Je parlais du Christ à des personnes qui ne l’acceptaient pas comme Seigneur. Et pourtant, cela non seulement ne nous divisait pas mais renforçait même nos liens. Je n’oublierai jamais la lecture continue du Nouveau Testament que nous faisions ensemble les après-midi ou les soirs. Certains venaient de loin pour ne pas perdre ces rencontres. Et ce n’était pas moi à faire pression pour que nous nous rencontrions. Je subissais plutôt ces rencontres. Du moins initialement. Presque à chaque page, mes camarades me demandaient : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que cela te dit ? Pourquoi… » et ils me trouvaient toujours un parallèle conceptuel dans la lecture rabbinique.

 

Ensuite de quoi, j’écoutais leurs impressions, je m’émouvais de leur propre émotion. Lorsque parfois je me permettais amicalement de faire quelques remarques quelque peu critiques sur des questions d’Eglise, peut-être inconsciemment comme captatio benevolentiae, je les embarrassais. Eux aimaient Israël et moi, je devais aimer l’Eglise. Mes questions internes, je ne devais pas en discuter avec eux. Le témoignage n’était plus seulement mon obligation mais une de leur nécessité. Il m’était en quelque sorte « imposé » par leur amitié.

 

C’est donc sur le terrain du réel que j’ai rencontré mes amis. Et j’ai également découvert que l’amitié est cette expérience qui te reporte au réel, à ce que tu es, qui te contraint simplement à être toi-même. Cette expérience de rencontre avec des personnes radicalement différentes, suivi par d’autres rencontres de genre différent mais de même intensité, a transformé mon rapport avec Jésus. Depuis lors, les choses à faire n’ont pas changé mais ce qui a changé est mon rapport avec elles. Ces rencontres m’ont contraint à prendre une décision personnelle en rapport avec Jésus d’une manière totalement nouvelle. Dans ce sens, je peux dire que grâce à ces amis, j’ai rencontré Jésus de manière nouvelle et plus intime.

 

Comment est-ce que je rencontre le Christ aujourd’hui ? Je ne suis pas toujours prêt à la rencontre. Mais je sais quelles sont mes certitudes : la Parole, la prière, le Lieu et les personnes. Ensemble. Le rapport avec le Lieu rappelle continuellement l’Evénement duquel nous parlent les Ecritures, en faisant une mémoire proche, concrète. Le rapport avec les personnes t’oblige à certifier la vérité de ton expérience. Les relations en Terre Sainte sont terriblement blessées. Mais c’est en demeurant là, à l’intérieur de ces relations, que tu trouves la provocation quotidienne au rapport avec le Christ et tout alors devient concret, difficile et pourtant nécessaire : le pardon, la gratuité, la liberté, la charité, la modération, la patience, l’accueil… deviennent une nécessité. Refuser ces attitudes serait Le refuser.

 

Conclusion

 

En conclusion, en tant que Franciscains de Terre Sainte, nous faisons plus ou moins ce que font tous les autres : nous prions, nous étudions, nous enseignons, nous faisons des fouilles, nous gardons les Lieux, nous accueillons les gens, nous construisons des maisons, nous travaillons, nous faisons des affaires, nous vendons et nous achetons… Mais le sens de ce que nous faisons ne se trouve pas dans ce que nous faisons mais dans la possibilité qui en dérive d’aimer la vie de l’homme en sachant que toute vie est la possibilité de la Présence de Dieu. C’est le sacrement d’une rencontre. La fin n’est par le produit mais la relation, la rencontre : c’est l’Evangile de la présence, le faire de demeurer là, d’être là.

 

De la rencontre avec cette terre, nous recevons la grâce du devoir d’une expérience réelle du Christ parce qu’ici les mots ne suffisent pas. Ou peut-être parce qu’ici les mots sont trop nombreux et que personne n’y croit plus. Ce qui reste, en revanche, c’est l’expérience concrète d’une descente au plus profond de sa propre humanité, au-delà des apparences, dans un chemin de vérité qui n’est pas simple.

 

Nous faisons donc plus ou moins ce que font tous les autres et nous ne sommes ni meilleurs ni pires de tous les autres. Nous avons seulement cette certitude : que le Seigneur continue à cheminer dans l’histoire de l’homme, qui demeure une histoire difficile mais habitée et pardonnée. Donc précieuse. Nous sommes là avec le goût de ceux qui veulent porter en tout ce qu’il fait la nouveauté unique de notre foi, qui est le salut, et un salut personnel, qui touche tout homme en particulier. Nous sommes là donc en tenant la porte ouverte, comme l’était la maison de Saint Pierre qui a accueilli le Seigneur Jésus. Nous ouvrons à Dieu la porte du réel et nous donnons à Dieu ce que souvent l’homme n’a pas le courage de Lui donner, à savoir sa douleur, son propre péché, son besoin de salut. Et avec la ténacité et l’espérance de ceux qui veulent voir la réalisation de ce salut, qui veut voir l’aube de Capharnaüm même là où il semblerait encore faire nuit.

 

 

 

© Source : Custodie de Terre Sainte, 25/8/2011

in http://www.jerusalem-religions.net – 5 septembre 2011

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