08/10/2015

Hommage à Paul VI pour sa politique diplomatique en faveur de la paix


Le 8 octobre 2015, Mgr Paul Richard Gallagher, secrétaire pour les relations avec les Etats, a rendu hommage au pape Paul VI lors d’une rencontre organisée à Brescia, dans la région natale de Giovanni Battista Montini, pour commémorer le 50e anniversaire du discours historique de Paul VI à l’Onu, le 4 octobre 1965. Il a notamment rappelé l’importance de l’encyclique ‘Ecclesiam Suam’, publiée en août 1964, dans laquelle Paul VI proposait le dialogue entre l’Eglise et le monde contemporain comme un pivot de son pontificat…



Le secrétaire pour les relations avec les Etats, Mgr Paul Richard Gallagher, a rendu hommage à Paul VI ce jeudi matin lors d’une rencontre organisée à Brescia, dans la région natale de Giovanni Battista Montini, pour commémorer le 50e anniversaire du discours historique de Paul VI à l’Onu, le 4 octobre 1965.

 

En présence notamment du ministre italien des Affaires Etrangères, Paolo Gentiloni, Mgr Gallagher a évoqué la vision diplomatique de ce pape dont l’Église redécouvre l’héritage depuis sa béatification l’an dernier par le Pape François.

 

« La culture du dialogue et de la rencontre » : ce leitmotiv de l’actuel souverain pontife était aussi celui du Bienheureux Paul VI. Mgr Gallagher a notamment rappelé l’importance de l’encyclique Ecclesiam Suam, publiée en août 1964, « dans laquelle Paul VI proposait le dialogue entre l’Eglise et le monde contemporain comme un pivot de son pontificat ». Un dialogue qui n’allait pas de soi.

 

« Nous ne devons pas oublier que dans le contexte de cet engagement de Paul VI pour la paix se déroulait une menace d’une guerre nucléaire totale, la course effrénée aux armes, les crises difficiles et parfois tragiques de la Guerre froide, comme la construction du mur de Berlin, la crise des missiles de Cuba, le début de l’intervention américaine au Vietnam… »

 

Dans ce contexte, « la richesse des 15 ans du pontificat de Paul VI est extraordinaire » a rappelé Mgr Gallagher. « De nombreuses décisions furent historiques et sont le fruit d’un engagement héroïque du Pape, souvent marqué par de grandes douleurs dans son âme. »

 

Son discours devant l’ONU a ainsi marqué la feuille de route de la diplomatie pontificale pour Jean-Paul II, Benoît XVI et François, avec la défense d’un « esprit de paix » qui soit axé sur la « défense de la vie ».

 

En participant à une série de conférences internationales, comme celle d’Helsinki en 1975 sur la sécurité et la coopération en Europe, le Saint-Siège a contribué à la promotion de la liberté religieuse et de la concorde entre les peuples, établissant même des canaux de dialogue avec l’URSS, une démarche risquée et alors très contestée au sein de l’Eglise. « Mais l’action de Paul VI en partie incomprise sur le moment, fut l’une des causes du processus qui a culminé en 1989 avec la chute du mur de Berlin », a rappelé Mgr Gallagher.

 

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Intervention de Mgr Gallagher

 

Je vous remercie tout d’abord pour cette cordiale invitation qui me permet de participer à ce « dialogue entre les peuples au nom de Paul VI », organisé dans le cadre des célébrations marquant les 50 ans de sa visite historique aux Nations Unies.

 

Un an et quelques mois après son élection au siège de Pierre, le 6 août 1964, Le pape Paul VI publia l’encyclique  Ecclesiam Suam, dans laquelle il proposait le dialogue entre l’Eglise et le monde contemporain comme un des points cardinaux de son pontificat. Animé d’un profond amour pour l’Eglise de Jésus Christ, mère aimante de tous les hommes et dispensatrice du salut (Ecclesiam Suam, 1), le bienheureux Paul VI voulait montrer de mieux en mieux à tout le monde combien, d’une part, il importe au salut de la société humaine et combien, d’autre part, il tient à cœur à l’Eglise qu’il y ait, entre l’une et l’autre, rencontre, connaissance et amour réciproques (idem, 3), c’est-à-dire qu’ils dialoguent entre eux. Ce dialogue qui jaillit de l’amour réciproque, doit ensuite s’étendre à tous les peuples.

 

Mais le dialogue voulu par le pape n’était pas une nouveauté. Dès ses origines, l’Eglise, voulue par Dieu comme outil fondamental de dialogue entre la Trinité et les hommes, n’a jamais cessé de dialoguer avec les réalités temporelles. Etant dans le monde sans être du monde (cf. Ecclesiam Suam, 44, 51, 60, etc.; cf. Jn, 17, 15-16), l’Eglise a dialogué avec le monde pour transformer, au fil des siècles, toutes les réalités en Jésus Christ avec amour et pour porter, à travers Lui, toutes les réalités au Père (Cf. Jn, 12, 32 e Ef, 1, 10). Toutefois, à chaque étape historique, ce dialogue doit être renouvelé et reproposé, pour répondre aux développements de l’histoire et aux attentes des peuples. Paul VI l’entendait ainsi et s’était engagé dans un dialogue performatif avec toutes les réalités et avec tous les hommes, pour le bien des hommes et de l’Eglise (cf. idem, n. 13).

 

Tout en reconnaissant que les acteurs du dialogue entre l’Eglise et le monde sont tous les membres de l’Eglise, hiérarchie et fidèles chrétiens, et que le champ de dialogue avec le monde est toute la réalité humaine (Ecclesiam Suam, 19-26), Paul VI proposait ce dialogue entre l’Eglise et le monde moderne comme une vocation particulière et personnelle de sa part (idem, 15), à l’intérieur de laquelle il donnait une place fondamentale à la promotion du dialogue entre les peuples, pour garantir la paix et un développement humain équitable.

 

Paul VI voyait le thème de la paix comme un devoir impérieux et urgent, mis en évidence par les approfondissements doctrinaux sur le rôle de l’Eglise dans le monde contemporain et par le développement des institutions internationales, réapparues après l’interruption provoquée par la seconde guerre mondiale et qui connurent un rapide essor en nombre et qualité (idem, 17). Le pape sentait l’urgence de contribuer au développement dans l’humanité de sentiments et de procédés opposés à tout conflit violent et homicide, favorables au contraire à tout règlement pacifique, civil et rationnel des rapports entre les nations. Si bien qu’il se déclarait attentif également à soutenir la cœxistence harmonieuse et la collaboration fructueuse entre les peuples par la proclamation des principes humains supérieurs, capables de tempérer les égoïsmes et les passions dont procèdent les affrontements militaires (idem). D’autre part, dans le sillage des précédents pontificats, il se déclarait prêt à intervenir quand l’opportunité s’en présentera, pour aider les parties en opposition à trouver des solutions honorables et fraternelles (idem). Et puis n’oublions pas qu’en toile de fond de cet engagement de Paul VI – et en contraste – flottait le spectre d’une guerre nucléaire totale, la course effrénée aux armements et les difficiles, et parfois tragiques, « crises » de la guerre froide, comme la construction du mur de Berlin, la crise des missiles à Cuba, le début de l’intervention américaine au Vietnam et tant d’autres conflits mineurs.

 

Face à ce monde, le bienheureux Paul VI espérait que son dessein de cultiver et de perfectionner le dialogue entre l’Eglise et le monde, puisse servir à la cause de la paix entre les hommes, en s’imposant comme méthode,, qui cherche à régler les rapports humains à la noble lumière du langage raisonnable et sincère et de la part de l’Eglise comme contribution d’expérience et de sagesse, car ce dialogue peut raviver chez tous la considération des valeurs suprêmes. L’ouverture d’un dialogue… est en soi  une déclaration pour une paix libre et honnête… Donc, telle ouverture ne peut pas ne pas dénoncer comme un crime et comme une ruine la guerre d’agression, de conquête ou de domination ; elle ne peut pas ne pas s’étendre des relations au sommet des nations à celles qui existent dans le corps des nations elles-mêmes et aux bases, aussi bien sociales que familiales et individuelles (Ecclesiam Suam, 110).

 

La richesse des 15 années du pontificat de Paul VI est extraordinaire. Il y a eu beaucoup de moments et de décisions que l’on pourrait dire « historiques ».  Tout en signifiant une grande joie pour l’Eglise et pour le monde, ces moments et décisions sont le fruit d’un engagement héroïque du pape, pour lequel son âme a souvent beaucoup souffert. Au lieu de me lancer dans un travail de synthèse – il serait impossible de résumer tout le pontificat en une brève intervention – je voudrais m’arrêter sur certains aspects liés à l’activité internationale du Saint-Siège, qui ont eu leur part dans ce grand engagement de dialogue avec le monde proposé par Paul VI dès son élection.

 

Cela amène quelque commentaire sur deux documents clefs : le discours aux Nations Unies, le 4 octobre 1965, centré sur la paix, et l’Encyclique Populorum Progressio, du 26 mars 1967, avec le développement pour thème central. Je voudrais aussi souligner l’action internationale des trois pontificats successifs de Jean Paul II, Benoît XVI et François qui suivent fidèlement les grandes lignes tracées par le Paul VI. Faire allusion à certains moments de l’activité internationale du Saint-Siège  qui sont la manifestation et la concrétisation de ce dialogue avec le monde voulu par Paul VI,  servira à cela.

 

Il y a quelques jours, le 25 septembre dernier, le pape François, a ouvert son discours à la 70ème séance de l’assemblée générale des nations unies, en se rapportant idéalement à la première visite de son prédécesseur et a conclu en citant des paroles de l’intervention de Paul VI, après avoir cité, ici et là dans son discours,  les visites au Palais de verre de Jean Paul II et de Benoît XVI. Une manière pour le pape de souligner la continuité des propos tenus par Paul VI.

 

Pour ce qui est du dialogue entre les Etats et de la paix à construire, le mémorable message de Paul VI en 1965 pourrait se résumer en quatre propositions pour l’organisation :

 

a) L’ONU offre aux Etats, comme formule de cohabitation pacifique, une sorte de citoyenneté internationale, qui s’articule en un système ordonné et stable de vie internationale (Discours à l’Assemblée Générale des Nations Unies, 4 octobre 1965, 2);

 

b) L’Organisation existe et œuvre pour unir les nations, pour relier les Etats, pour mettre les uns et les autres ensemble, sans jamais laisser personne dehors (idem, 3);

 

c) L’ONU doit suivre la formule de l’égalité, c’est-à-dire qu’aucun Etat ne pourra être supérieur aux autres (idem, 4);

 

d) Le pacte juridique qui unit les nations à l’ONU doit être vu comme un serment solennel qui doit changer l’histoire future du monde ; jamais plus la guerre, jamais plus la guerre! C’est la paix, la paix, qui doit guider le destin des peuples et de toute l’humanité ! (idem, 5).

 

Toutefois, Paul VI ajoute deux éléments relatifs au développement et à la dignité de l’homme.

 

1°) la paix ne se construit pas seulement au moyen de la politique et de l’équilibre des forces et des intérêts. Elle se construit plutôt avec l’esprit, avec les idées, les œuvres de la paix. Le sommet positif [de l’ONU] n’est pas seulement… de travailler pour conjurer les confits entre les Etats, mais pour rendre les Etats capables de travailler les uns pour les autres… On travaille pour le développement et pour les droits et devoirs fondamentaux de l’homme, sa dignité, sa liberté et, et avait tout la liberté religieuse. C’est de cette façon, selon Paul VI, que la communauté internationale organisée interprète la sphère supérieure de la sagesse humaine voire même la sacralité de l’homme.

 

2°) Dans le dialogue international c’est, avant tout, de la vie de l’homme qu’il s’agit : …la vie de l’homme est sacrée : personne ne peut oser y attenter. Le respect de la vie, même en ce qui concerne le grand problème de la natalité, doit trouver ici sa plus haute profession et sa plus raisonnable défense(idem, 7).

 

On voit très bien que le discours de Paul VI à l’ONU est un document phare qui guidera aussi les paroles de Jean Paul II, Benoît XVI et François aux Nations Unies. Ces paroles, prononcées en octobre 1965, sont aussi les lignes conductrices sur lesquelles repose toute l’activité internationale du Saint-Siège jusqu’à nos jours.

 

* *

 

Concernant le développement et les activités du Saint-Siège, rappelons que la deuxième partie de l’encyclique Populorum Progressio, intitulée « vers le développement solidaire de l’humanité », suggérait des pistes très claires et concrètes pour « travailler les uns pour les autres et réaliser la fraternité universelle tant souhaitée » (idem, 6). Le Saint-Père avait une grande compréhension des rapports économiques. D’un côté il parlait de finances et de crédit, de l’autre de commerce international, des domaines prioritaires pour travailler ensemble (Populorum Progressio, 43-65).

 

Les peuples doivent mettre leurs richesses au service de tous (idem, 48-49), et l’outil adapté pour cela serait un grand fonds mondial, alimenté avec le superflu des nations riches, mais surtout en restreignant les dépenses militaires. Cela donnerait aux Etats une assistance financière généreuse et équitable, sans intérêts ou avec des intérêts minimum, empêchant d’être criblés de dettes. Ces crédits seraient garantis par le contrôle de l’emploi sur la base d’un plan convenu, en instaurant une collaboration volontaire… une participation efficace des uns avec les autres, dans une égale dignité, pour la construction d’un monde plus humain. (idem, 54).

 

En matière de commerce international Populorum Progressio, après 50 ans, a gardé toute son actualité. Paul VI soulignait en effet que les efforts pour aider au plan financier et technique les pays en voie de développement seraient illusoires, si leurs résultats … étaient partiellement annulés par le jeu des relations commerciales entre pays riches et pays pauvres (idem, 56)… Les nations hautement industrialisées exportent… surtout des produits fabriqués, tandis que les économies peu développées n’ont à vendre que des produits agricoles et des matières premières. Grâce au progrès technique, les premiers augmentent rapidement de valeur et trouvent un marché suffisant. Au contraire, les produits primaires en provenance des pays sous-développés subissent d’amples et brusques variations de prix, bien loin de cette plus-value progressive. Il en résulte pour les nations peu industrialisées de grandes difficultés,…  (idem, 57).

 

Il faut donc un système d’échanges commerciaux, fait de mesures et accords appropriés, qui rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité de chances et puisse créer une réelle égalité dans les discussions et négociations et à long terme…posant des normes générales en vue de régulariser certains prix, de garantir certaines productions, de soutenir certaines industries naissantes… un tel effort commun vers plus de justice dans les relations commerciales entre les peuples apporterait aux pays en voie de développement une aide positive, dont les effets ne seraient pas seulement immédiats, mais durables (idem, 61).

 

Et puis tout le monde sait que Paul VI voyait le nationalisme et le racisme comme des obstacles fondamentaux à la formation d’une communauté internationale solidaire, fondée sur la Charte des Nations Unies, sur un même système de réglementation financière et commerciale multilatéral et sur le respect des droits de l’homme (idem, 62-63).

 

Depuis le pontificat de Paul VI jusqu’à nos jours, l’histoire révèle une opposition constante entre tous les efforts déployés pour édifier et entretenir la paix, promouvoir le développement, et tous les obstacles qui se posent au fur et à mesure. Il y a eu d’abord l’opposition idéologique entre le communisme et l’occident capitaliste, dont parle Ecclesiam Suam (nn. 103-105). Puis, les murs sont tombés et l’opposition idéologique est devenue politiquement insignifiante, mais sont réapparus les nationalismes, les racismes et les prétendues guerres « culturelles ». Du point de vue du Saint-Siège, en revanche, la concorde et la vie pacifique entre les peuples fondée sur la suprématie du droit, les grands rapports économiques bâtis sur le développement solidaire et le respect des droits humains, reste une orientation à part entière, en partie atteinte mais toujours à améliorer et approfondir. Si, dans cette optique, on retourne à la lecture des discours aux Nations Unies de Jean Paul II (deux fois), de Benoît XVI, et du pape François, et à la lecture des grandes encycliques sociales des successeurs de Paul VI – la dernière la Laudato Si’ – et retrouve facilement une profonde harmonie et continuité avec l’action et les enseignements de Paul VI.

 

Dans sa très récente intervention à l’ONU, le Saint-Père, en faisant résonner les paroles prononcées cinq ans auparavant par son prédécesseur, a réaffirmé la demande d’une vraie participation et  d’une incidence réelle et équitable de tous les Etats sur les décisions de l’ONU et d’autres organismes multilatéraux, en particulier  le Conseil de Sécurité et les organismes financiers, qui doivent servir au développement durable de tous. Il a rappelé que le devoir des Nations Unies doit être vu comme le développement et la promotion de la souveraineté du droit, car la justice est un préalable indispensable pour réaliser l’idéal de la fraternité universelle. Le pape, en parlant de l’Agenda  2030 de développement, a rappelé le lien entre  les mots «  développement » et «  paix », et a appelé les Etats  à  être concrets, pour que tout le monde puisse avoir accès à l’alimentation de base, à un toit et à un travail digne, dans le respect des droits humains, dont font partie la liberté religieuse et le droit des familles et de l’Eglise à éduquer. En parfaite harmonie avec Paul VI, le pape François a condamné lui aussi tout type de guerre, y compris, aujourd’hui, le terrorisme et les guerres dictées par le trafic de drogue, et il a demandé un nouvel effort pour un monde sans armes nucléaires, dans lequel le Traité de non prolifération trouve sa pleine application.

 

L’action internationale de Paul VI a eu une autre importante manifestation, de nature plus technique et, donc, moins connue dans ses détails, mais tout aussi importante. Je pense à la présence internationale du Saint-Siège, qui a connu, à partir du pontificat de Paul VI, une croissance ferme et consolidée.

 

Comme tout le monde sait, la présence internationale du Saint-Siège, comme sujet souverain et indépendant de droit international a des origines lointaines, mais à partir de 1945, avec le développement des organisations internationales, sa présence dans les échanges multilatéraux n’a cessé de grandir. Déjà comme collaborateur de Pie XII, Mgr  Giovanni Battista Montini, avait eu un grand rôle à jouer dans le développement de cette présence, qui ne fit que s’accentuer après son élection au siège de Pierre, en suivant les lignes tracées dans Ecclesiam suam, dans le discours à l’ONU, du 4 octobre 1965, et dans Populorum Progressio.

 

En 1964, le Saint-Siège devint membre de l’Assemblée générale des nations unies comme « Pays observateur ». La même année, il participa activement, en sa qualité de membre, à la I conférence des nations unies sur le commerce et le développement (UNCTAD) – avant de devenir un organe permanent de l’assemblée générale –.  Il est intéressant de voir la coïncidence entre les idées fondatrices de l’UNCTAD et ses premiers programmes, et les orientations sur le commerce international énoncées dans les paragraphes 56-64 de Populorum Progressio. L’UNCTAD, en effet, spécialement lors de ses premières grandes conférences (1964, 1968, 1972) essaya de créer un cadre juridique général pour le commerce international, qui aurait équilibré les inconvénients des pays les plus pauvres. L’organisme essaya aussi de devenir une plate-forme pour les négociations commerciales multilatérales et pour la promotion d’accords régionaux. Le Saint-Siège, qui fait toujours partie de l’UNCTAD, collabora activement au plan du dit «  système des préférences généralisées ». Divers facteurs, dont le nationalisme dénoncé par Paul VI, empêchèrent l’UNCTAD d’aller jusqu’au bout de ses grands objectifs et beaucoup de ses fonctions ont été éliminées u absorbées par l’organisation mondiale du commerce (OMC), créé en 1994. Mais le Saint-Siège, a continué à collaborer activement –  aussi comme membre observateur de l’OMC à partir de 1998 – dans la mesure de ses possibilités et de sa nature, à la formation d’un système commercial favorable au développement des pays les plus défavorisés.

 

A l’époque de l’encyclique Populorum Progressio il existait déjà ce que l’on appelait «  le Groupe d’organisations de la Banque Mondiale (World Bank Group, ou tout simplement World Bank), créé en 1944 pour porter assistance aux Etats détruits par la guerre. Toutefois, les audacieuses et clairvoyantes propositions de Paul VI n’ont pas eu dans la communauté internationale le même écho que celui provoquées par celles eues dans le domaine commercial. Les Etats n’ont jamais donné de ressources suffisantes à la Banque Mondiale pour travailler comme le suggérait Paul VI. Au contraire, dans les dernières décennies du siècle passé, cela devint une des causes du grave problème de la dette des pays les plus pauvres. Saint Jean Paul II reprit avec force les orientations de Paul VI, en appelant vigoureusement et sans démordre à annuler ou réduire substantiellement la dette des pays les plus pauvres. Ainsi, aux alentours des années 2000, le dialogue entre le Saint-Siège et les autorités de la Banque Mondiale a pu s’ouvrir, spécialement pour le plan et la promotion du programme international HIPC (Heavily Indebted Poor Countries). Et dans son très récent discours à l’ONU, le pape François est revenu lui aussi avec force sur le problème.

 

L’action internationale du Saint-Siège pour la paix, le développement et les droits de l’homme, ne se limitait pas à l’UNCTAD mais, en 15 ans de pontificat de Paul VI, prit la forme d’un «  dialogue » à 360°. A cette période le Saint-Siège adhérait parfois comme membre, plus souvent comme Observateur, à beaucoup d’agences internationales et beaucoup de conventions. En particulier, en 1967, le Saint-Siège accrédita un observateur au Bureau des nations unies à Genève. Puis il commença à participer comme observateur au séances de l’ECOSOC (Conseil économique social de l’ONU), près les commissions économiques régionales de l’organisme, et près tant d’autres agences spécialisées, dont l’organisation international du travail (OIT) et l’organisation mondiale de la santé (OMS).

 

* *

 

Dans la série des actions internationales voulues par Paul VI, le Saint-Siège participa aux deux grandes conférences diplomatiques pour la codification du droit international : la Conférence de Vienne sur le droit diplomatique et la conférence de Vienne sur les traités, qui donneront lieu à deux conventions auxquelles il adhèrera. La présence du Saint-Siège au sein des plus importantes organisations régionales, comme le Conseil de l’Europe et l’Organisation des Etats Américains, remonte à la même période. Tout comme remonte aux années 1963-1978 sa participation au développement du système international des droits de l’homme marquée par son adhésion à la Convention contre la discrimination raciale, celle liée au Traité de non-prolifération des armes nucléaires et sa participation à la Conférence pour la coopération et la sécurité en Europe.

 

Le bienheureux Paul VI, suite aux propositions faites dans l’encyclique Ecclesiam suam (n. 110), a poursuivi les efforts d’ouverture de Jean XXIII en faveur des pays d’Europe de l’Est, ajoutant à l’objectif de reconnaissance des droits du Saint-Siège le désir de promouvoir la liberté religieuse – y compris la liberté de l’Eglise catholique – et de favoriser la paix et la concorde entre les peuples. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, ratifié par le Saint-Siège le 25 février 1971, s’inscrit dans le cadre des efforts visant à mettre un frein à la course au nucléaire et à la course aux armements en général. Il permettait aussi d’instaurer des mécanismes de dialogue avec les autorités de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS).

 

La participation commune du Saint-Siège et de l’URSS à certains traités multilatéraux supposait déjà une reconnaissance juridique internationale du Saint-Siège de la part de l’Union, et une opportunité de dialogue. Toutefois, l’importance politique du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, vient aussi du fait qu’avec la conférence d’Helsinki, il introduit le Saint-Siège au centre des négociations politiques de la guerre froide et justifie un dialogue direct avec les autorités soviétiques. Comme nous le savons, le cardinal Casaroli s’est rendu personnellement à Moscou pour remettre les instruments de ratification et a été reçu officiellement par les autorités soviétiques.

 

Paul VI tenait à ce que le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires soit vu comme un nouveau pas en avant, porteur de nouveaux engagements, comme : a) l’égalité d’accès aux applications pacifiques de la technologie nucléaire en faveur des Etats qui ne sont pas des puissances nucléaires ; b) la poursuite des négociations pour un programme de désarmement général et complet. En phase avec cette ambitieuse perspective, le Saint-Siège demanda une accélération des négociations pour obtenir des résultats rapides et concrets, et le brouillon d’un accord à présenter à la conférence sur le désarmement, concernant le désarmement nucléaire, l’interdiction des armes chimiques et bactériologiques, la limitation des armes conventionnelles et un programme de désarmement général et complet soumis à un rigoureux contrôle international. Ces propositions firent l’objet d’un plan de travail du Saint-Siège qui se traduisit, sous le pontificat de Jean-Paul II, par une active participation aux négociations et une adhésion aux plus importants traités de désarmement1.

 

Ainsi, ce qui est aujourd’hui l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) représente la consolidation d’un processus commencé en 1969 par une série de négociations et réunions pour la paix, la sécurité et la coopération en Europe : les principaux acteurs étaient les deux blocs opposés, occidental et communiste, et l’issue l’Acte final d’Helsinki en août 1975. Dans ce processus, le Saint-Siège eut une active participation, sous le signe de ce dialogue international voulu et encouragé par Paul VI, qui n’excluait pas le dialogue avec les autorités du bloc communiste (Ecclesiam suam, n. 110).

 

Le Saint-Siège, mis sur un même pied d’égalité que les autres Etats, reçut une invitation du Pacte de Varsovie, que Paul VI sut immédiatement saisir. En participant activement au processus d’Helsinki, de 1969 à 1975, le Saint-Siège réussit à obtenir que l’Acte d’Helsinki pose les bases d’un minimum d’exercice de la liberté de pensée, de conscience, de religion ou de croyance religieuse pour les citoyens d’Europe de l’Est.

 

La signature de l’Acte final, en retour, montra l’intérêt du Saint-Siège à ne pas rester en dehors d’une initiative de coopération, de paix, de développement, à laquelle adhérait la quasi-totalité des Etats européens. La participation du Saint-Siège ne se limitait du reste pas au processus d’Helsinki, mais constitua une manière concrète d’interpréter, dans un contexte historique inédit, marqué par l’opposition de deux blocs au niveau européen et mondial, sa mission dans le monde au service de la paix et de la sécurité en Europe. Après la signature de l’Acte final d’Helsinki, Paul VI exprima l’appui du Saint-Siège aux résolutions de la conférence relatives à la protection des droits et des libertés fondamentales de l’homme comme piliers pour garantir à l’Europe une paix stable et une coopération réciproque. Aujourd’hui on comprend plus facilement que l’action de Paul VI, en partie incomprise sur le moment, ait été une des causes du processus qui culmina en 1989 avec la chute du mur de Berlin.

 

Avant de terminer, je voudrais rappeler la récente intervention du pape François à l’ONU qui, dans le sillage de Paul VI, a formulé des propositions concrètes pour la conjoncture historique actuelle. Le pape François a dit : « J’ai commencé cette intervention en rappelant les visites de mes prédécesseurs. Je voudrais à présent que mes paroles soient surtout comme une suite des paroles conclusives du discours de Paul VI, prononcées il y a exactement 50 ans, mais qui sont d’une valeur perpétuelle, je cite : “Voici arrivée l’heure où s’impose une halte, un moment de recueillement, de réflexion, presque de prière : repenser à notre commune origine, à notre histoire, à notre destin commun. Jamais comme aujourd’hui, […] n’a été aussi nécessaire l’appel à la conscience morale de l’homme. Car le péril ne vient, ni du progrès, ni de la science, qui, bien utilisés, pourront […] résoudre un grand nombre des graves problèmes qui assaillent l’humanité” (Discours aux représentants des Etats, 4 octobre 1965). La maison commune de tous les hommes doit continuer de s’élever sur une juste compréhension de la fraternité universelle et sur le respect de la sacralité de chaque vie humaine… La maison commune de tous les hommes doit aussi s’édifier sur la compréhension d’une certaine sacralité de la nature créée. Cette compréhension et ce respect exigent un niveau supérieur de sagesse, qui accepte la transcendance – la transcendance de soi-même –, qui renonce à la construction d’une élite toute-puissante, et qui comprend que le sens plénier de la vie individuelle et collective se révèle dans le service dévoué des autres et dans la prudente et respectueuse utilisation de la création, pour le bien commun. Pour reprendre les paroles de Paul VI, “l’édifice de la civilisation moderne doit se construire sur des principes spirituels, les seuls capables non seulement de le soutenir, mais aussi de l’éclairer” (ibid.). »

 

 

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1 La Convention sur l’interdiction ou la restriction de l’usage de certaines armes conventionnelles qui peuvent être considérées comme excessivement destructrices ou avoir des effets sans distinction, la Convention sur l’interdiction d’utiliser, stocker, produire et transporter des mines antipersonnel et sur leur destruction ; la Convention sur l’interdiction de développer, produire, stocker et utiliser des armes chimiques et sur leur destruction ; le Traité sur l’élimination totale des tests nucléaires et la Convention sur l’interdiction de développer, produire et stocker des armes bactériologiques (biologiques) et toxiques et sur leur destruction.

 

 

 

© Traduction de Zenit, Océane Le Gall

© Source : Radio Vatican. 8 octobre 2015 – Zenit. 13, 14 et 15 octobre 2015