18/2/2021

Je pense donc j’enfouis


Le monde de l’extractivisme contemporain a une face cachée : que faire de ces milliers de kilomètres de galeries souterraines creusées depuis des siècles dans les montagnes et les sous-sols ? Le plus simple, pour éviter tout accident ultérieur, est d’en obturer l’accès, en espérant qu’ils seront vite oubliés. D’autres, pour raisons de sécurité, préfèrent […]

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Manifestation dans les rues de Wittelsheim contre le stockage de déchets dans l’ancienne mine située sur la commune. 

Le monde de l’extractivisme contemporain a une face cachée : que faire de ces milliers de kilomètres de galeries souterraines creusées depuis des siècles dans les montagnes et les sous-sols ? Le plus simple, pour éviter tout accident ultérieur, est d’en obturer l’accès, en espérant qu’ils seront vite oubliés. D’autres, pour raisons de sécurité, préfèrent inonder les galeries, offrant une relative stabilité des sous-sols et limitant les effondrements en surface. D’autres encore y voient une opportunité économique.

Prenez l’exemple de l’ancienne mine de sels de potasse d’Alsace. Exploitée pour produire des engrais minéraux, le site possède des galeries à plus de 500 mètres de profondeur, sous une couche de 300 mètres de sel gemme. Et aussi sous 25 mètres d’une des plus grandes nappes phréatiques d’eau douce d’Europe. Tant que les accès à ces galeries sont bien entretenus et maintenus étanches, ces souterrains ont semblé être une bonne solution pour enfouir plus de 40 000 tonnes de déchets ultimes, résidus d’incinération et déchets amiantés en tous genres, ainsi qu’un cocktail de déchets toxiques, mélange de pesticides, d’arsenic, de chrome et de mercure.

En 2002, un incendie s’y déclare. Il faudra plus de deux mois pour y mettre fin, par étouffement. La décision d’arrêter l’utilisation de cette installation minière sera ainsi accélérée. Reste une question redoutable : faut-il aller jusqu’au bout de la réversibilité de ces installations qui vieillissent toujours mal ? Faut-il aller rechercher ces fûts métalliques dont la décomposition crée un vrai problème sanitaire pour les générations à venir ? Pour l’heure, seules 2 000 tonnes de déchets dangereux ont été remontées.

Mais récemment, l’actuelle ministre de l’environnement a décidé d’y mettre fin. Elle opte ainsi pour un « confinement dans des conditions optimales » pour assurer « la protection de la nappe d’Alsace ». L’argent dégagé servira aussi, promet-elle, à dépolluer d’autres sites industriels de la région, situés en surface et qui stockent des tonnes de produits dangereux, tels que le lindane, un insecticide redoutable. Entre l’opportunisme économique des uns et le pragmatisme politique des autres, l’utilisation d’un tel patrimoine minier ne laisse pas beaucoup de place pour les demi-mesures : après avoir créé cet espace en exploitant une ressource naturelle au service du développement industriel et agricole, voilà qu’on le remplit avec leurs ultimes et plus dangereux déchets.

On est bien loin d’une économie circulaire annoncée à grands cris par nos politiques. L’autre exemple, encore plus flagrant, est celui de Bure (Meuse). Là où n’était annoncée, pendant des années, que l’installation d’un laboratoire de recherche minière, voilà que s’y révèle un centre d’enfouissement des déchets nucléaires les plus dangereux de nos centrales. Des travaux d’ingénierie colossaux sont en cours pour créer des galeries nouvelles dans la craie meusienne espérée inerte, pour stocker, durant quelques millions d’années, les restes ultimes et radioactifs de nos modes de vie énergivores.

L’autorité environnementale a eu beau critiquer le dossier d’utilité publique du projet, rien n’y fera. Tant pis pour la privatisation en surface de 665 ha de terres agricoles et de forêts. Tant pis pour les fausses promesses de réversibilité de ce genre de stockage qui ne servent qu’à faire accepter socialement le projet. À moins que la mobilisation du monde associatif et militant nous sorte de nos ornières… et de nos cavernes ?

source : Dominique Lang, Lacroix, 16-02-2021

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