24/7/2012

Jean-Pierre Ribaut : “La terre et nous, c’est pour la vie”


Jean-Pierre Ribaut, membre de Pax Christi France, est un des premiers chrétiens à s’être intéressé aux questions des rapports entre les chrétiens et l’environnement, entre le croyant et la Création. Depuis de nombreuses années, il s’est investi dans ce travail, aujourd’hui très présent dans les réflexions de l’Eglise. “Ce qui est essentiel, c’est la conversion personnelle, conversion qui doit s’opérer en nous totalement, en affectant tous les domaines de notre vie, de notre comportement, notre consommation, nos achats, nos modes de déplacement.”



« La terre et nous, c’est pour la vie »

 

Un témoignage de vie par Jean-Pierre Ribaut

 

 

Il y a 64 ans, un certain collégien de 14 ans, nommé Jean-Pierre Ribaut, était initié à l’observation des canards sur le lac Léman par son copain de classe Jean-Paul Humm. En cette froide journée  d’hiver le tableau s’avérait intéressant, puisque composé de flottilles de Canards colvert, Fuligules morillon et milouin, Grèbes huppés et castagneux, Foulques et au large quelques Harles bièvre.

 

Comme le virus de l’ornithologie trouva un terrain d’expansion très favorable, le jeune ornithologue  évolua en zoologiste, puis en écologiste qui entreprit un doctorat sur la dynamique d’une population de Merles noirs, et donna un cours sur l’écologie des Vertébrés à la Faculté des Sciences  de l’Université de Lausanne. Nous sommes en 1964 !

 

Voilà donc plus de cinquante ans que je suis tombé dans la « marmite de l’écologie » et j’ajouterai  que j’ai eu la chance de tomber dans une marmite aux multiples facettes, à savoir : recherche scientifique, mouvements associatifs et politiques, coopérations intergouvernementale, spirituelle et éthique !

 

A l’Université de Lausanne, à côté du recensements d’oiseaux forestiers, j’entrepris, avec le service cantonal de la pêche, une étude originale sur la dynamique des truites du lac en capturant les femelles qui toutes remontaient un seul cours d’eau du lac, l’Aubonne, pour aller se reproduire en amont. Elles étaient pesées,  mesurées, nous prélévions des écailles pour déterminer leur âge et les marquions en fixant sous la nageoire dorsale une petite étiquette métallique pour qu’en cas de capture ultérieure par un pêcheur, par exemple, elle  nous soit retournée. Passionnant travail malheureusement interrompu par ma nomination en 1969 au Conseil de l’Europe pour assumer la direction de la division de l’environnement nouvellement créée.

 

Auparavant j’eus la chance de participer à la création de la « Ligue vaudoise pour la protection de la nature ». Expérience extrêmement enrichissante, car nous vivions le début de la conscience de la protection de la nature : il fallait s’opposer à l’assèchement de telle zone humide, à l’extension de telle zone industrielle, etc. Nous avons rapidement appris que la meilleure manière d’obtenir des résultats, d’être écouté des autorités ne résidait pas dans la politique des « Nein sager », c’est-à-dire de  pratiquer l’opposition systématique, mais dans le dialogue. C’est ainsi qu’un climat d’écoute réciproque s’est rapidement développé avec les autorités tant communales que cantonales – nous sommes dans les années 60 ! – au point que nous avons par exemple été consultés   sur les aménagements à entreprendre sur l’autoroute Berne – Lausanne le long du lac de Neuchâtel pour  aménager des tunnels pour faciliter les déplacements saisonniers  des amphibiens entre le lac et les  forêts attenantes ! La Ligue a également très rapidement pris conscience de l’importance de l’information; de l’éducation de l’opinion publique par des campagnes et autres initiatives. C’est ainsi qu’un  concours scolaire a été organisé auprès des classes primaires du Canton de Vaud où nous proposions que l’on  observe, pendant le déroulement d’une année, le cycle de la végétation et de la vie animale sur « le  bel arbre » au centre du village ou un petit étang à proximité de l’école.

 

Mon arrivée au Conseil de l’Europe, en juillet 1969, coïncida avec les ultimes préparatifs de l’Année européenne de la Nature. Ce fut la première, et probablement la plus vaste campagne de sensibilisation entreprise sur le continent, quoique les pays du bloc communiste aient été pratiquement absents. N’oublions pas que nous étions en pleine guerre froide. Quelque 200.000 actions furent entreprises dans les différents pays, associant tous les milieux de la société.

 

Au Royaume-Uni, la compagnie pétrolière BP soutint activement les actions de son Comité national ad hoc pour la campagne, ce qui fut critiqué par certains pays, mais allait avoir des conséquences imprévues à l’origine : BP exploitait un petit gisement d’hydrocarbures dans le très beau paysage de  la « Purbeck Heritage Coast », site qui avait reçu le diplôme européen, haute distinction attribuée en catégorie C aux zones illustrant la cohabitation harmonieuse  des beautés naturelles avec une certaine activité humaine. Or, BP a rapidement découvert que le gisement était beaucoup plus important que prévu et permettait de décupler la production ! Mais il fallait alors bien sûr agrandir sérieusement les installations d’extraction, d’où retrait du diplôme européen! Ce retrait s’est avéré problématique pour cette multinationale qui cultivait une image de marque favorable à l’environnement. Résultat : BP atteint les projets d’extraction désirés, mais toutes les installations furent enterrées de sorte qu’il n’y eut pratiquement aucun impact sur le paysage. Les milieux naturels dégradés pendant la phase d’agrandissement ont furent reconstitués ! Cet exemple illustre à merveille le poids que peut revêtir l’opinion publique lorsqu’elle s’exprime et exige une protection concrète de la nature. Cela me fait penser à cet autre cas -impensable aujourd’hui encore en France, je pense – où, dans mon pays, la Suisse, pour préserver une zone humide, certes importante, l’on a construit l’autoroute sous terre sur plus d’un km !

 

Au  Conseil de l’Europe, serviteur des gouvernements membres, j’ai bien entendu du exécuter leurs volontés. Les situations les plus aiguës sont apparues dans l’application de la «  Convention  sur la protection de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe », dite Convention de Berne,  dans les problèmes de chasse. Le Secrétariat s’est par exemple longuement battu, avec l’appui de certains pays, pour que la loutre figure sur la liste des animaux totalement protégés, alors que le turbulent délégué de l’Irlande – mais combien sympathique – a opposé un ferme veto à cette interdiction, se référant à une chasse traditionnelle extrêmement bien réglementée dans son pays qu’il n’était pas question d’interdire. Idem pour la Finlande avec la chasse du lagopède dans le Nord du pays. L’Allemagne, quant à elle, a annoncé à l’ouverture des travaux, que si tous les passereaux n’étaient pas totalement protégés (Ordre qui comprend des espèces très communes tels les moineaux ou les grives), elle ne ratifierait jamais la Convention. Toutes ces situations illustrent le poids des traditions et d’une opinion publique sensible par exemple aux papillons, mais prête à laisser écraser les araignées ou maudire un beau crapaud. Autre exemple qui illustre l’attitude de l’homme par rapport à la Nature : je me souviendrai toujours très précisément de l’interjection d’un délégué du Comité des ministres, organe qui devait approuver les crédits pour une étude sur les reptiles menacés: « Comment ! Allons-nous maintenant payer pour protéger les vipères ? » 

 

Or, il est bien évident, pour nous écologistes, que toute vie animale mérite le respect au vu de sa fonction écologique dans la nature, et, pour nous chrétiens, parce qu’elle est créature de Dieu. Il y a là un grand travail d’éducation à entreprendre auprès du public, tant auprès des jeunes que des adultes.

 

C’est en travaillant au Conseil de l’Europe qu’a mûri ma vocation de diacre, dont l’un des facteurs déclenchant a été de vouloir apporter une  contribution aux prises de position que  l’Eglise devait prendre dans des problèmes aussi complexes et délicats que sont par exemple le sida, la PMA (procréation médicalement assistée) et les problèmes de bioéthique en général. Je souhaitais aussi contribuer à convaincre l’ensemble des responsables de notre Eglise que les problèmes d’environnement devaient figurer au premier plan de leurs préoccupations, puisqu’ils concernent non seulement l’avenir de la création de Dieu, mais aussi celle de l’homme.  Car si les papes, surtout Jean-Paul II et Benoit XVI, ont prirent de cette importance, un grand nombre d’ évêques n’en sont encore guère  persuadés !

 

Grâce à mon ordination de diacre en 1988 , j’ai ainsi pu participer, avec  Mgr René Coste, alors président de Pax Christi, à la préparation du Rassemblement oecuménique européen de Bâle, en mai 1989, où figurait pour la première fois au programme l’environnement, grâce à notre action concertée.Déjà à la retraite, le Saint Siège me demanda de le représenter aux réunions de la Convention dite de Berne et à la Convention européenne du paysage. Cela me permit d’informe les délégués des 47 pays membres des activités du Saint-Siège en matière d’environnement, qui sont loin d’être négligeables.Inversement, cela me permit d’informer le Vatican de ce qui se déroulait à l’échelle européenne et de l’encourager à oeuvrer encore plus activement pour la préservation de la planète bleue. 

 

C’est à la suite du Rassemblement de Bâle en 1989 que Pax Christi  décida  d’adjoindre à ses activités l’environnement. Cela ne fut pas évident et continue encore aujourd’hui à faire question encore à plus d’un de ses membres! Comment un mouvement créé pour la défense et la promotion de la paix peut-il se préoccuper de la qualité de l’air, de l’eau et des mille-pattes ? La réponse nous est donnée par François d’Assise  lui qui n’a pas vécu la paix dans le sens restreint du mot, mais dans le sens le plus large, le plus ouvert : vivre la paix totale implique vouloir vivre en harmonie, en pleine communion d’abord avec son Dieu, puis avec soi-même, puis avec ses frères et soeurs, et, last but not least, avec toute la Création de Dieu. En effet, comment pourrais-je prétendre vivre le shalom (mot hébreu, beaucoup plus dense, plus juteux, pour utiliser le langage du Cardinal Etchegaray, que le mot français de paix)  si en même temps je détruis les ressources que Dieu m’a confiées ? N’oublions jamais qu’après chaque jour de la création, Dieu vit que cela était bon !

 

Aussi ai-je applaudi des deux mains lorsque le collectif « Vivre autrement », animé si efficacement par notre ami Xavier Monmarché, a décidé de centrer sa campagne d’été sur la terre.

 

Le sol, la terre, sont en effet trop souvent le parent pauvre des questions d’environnement. Lutter contre les gaz à effet de serre, pour la qualité de l’eau, contre l’amoncellement des déchets, oui ! mais qu’en est-il des sols? Et pourtant, les sols sont aussi importants pour la vie sur terre que l’eau ou l’air que nous respirons. Nous oublions trop souvent qu’il s’agit d’un milieu vivant, d’une incroyable diversité de millions de micro-organismes végétaux et animaux, sans oublier les insectes et leurs larves ; et surtout les vers de terre, véritables laboureurs de ce milieu et décomposeurs, éléments essentiels dans la formation de l’humus! Sans humus, pas de plantes; pas de plantes, pas d’animaux !

 

Par ailleurs, pour nous chrétiens,  qu’en est-il de la formation de l’homme ? « Alors Dieu modela l’homme avec la glaise du sol » (Gn 2.7). L’homme est donc fondamentalement le terreux, le glaiseux et il est destiné à retourner à la terre d’où il a été tiré (Gn 3.19)

 

Le slogan de la campagne « La terre et nous, c’est pour la vie » souligne avec bonheur cette interdépendance que nous ne devons jamais oublier.

 

Comme nous savons nous émerveiller  devant  un beau paysage, apprenons à regarder un lopin de terre avec un regard neuf, et, pourquoi ne pas rendre grâce pour ce don de Dieu ?

 

Conclusion

 

Mais cette terre, l’homme saura-t-il la préserver ? Que penser de la multiplication des grandes sécheresses, des tornades, des inondations et autres orages dévastateurs, sans oublier les conséquences sournoises et pernicieuse beaucoup plus graves provoquées par le réchauffement climatique ? Exagération, dramatisation, s’écrieront certains,  ayons confiance dans le génie de l’homme ! La science ne nous apporte-t-elle pas tous les jours une nouvelle découverte ? Ce matin je lis que l’on va lutter contre cette terrible maladie tropicale qu’est la dengue grâce à la fabrication de millions de moustiques transgéniques !

 

La terre est hélas limitée, certaines dégradations sont vraiment irréversibles, certaines ressources risquent d’être définitivement épuisées ou définitivement polluées  et, pour compléter le tableau,  n’oublions pas ce besoin du « toujours plus » qui sommeille plus ou moins en chacun de nous. Alors,  faut-il désespérer ou baisser les bras? ou penser que l’Homo scientificus nous apportera le bonheur et la garantie d’un avenir meilleur pour nos enfants ?

 

Pour  nous chrétiens, la réponse est simple, car dictée par l’Evangile. Ce qui est essentiel, c’est la conversion personnelle, conversion qui doit s’opérer en nous totalement, en affectant tous les domaines de notre vie, de notre comportement, notre consommation, nos achats, nos modes de déplacement. Regroupons-nous! L’Union fait la force! Assumons  des responsabilités là où nous le pouvons, sur le plan paroissial, dans un syndicat, dans une association de quartier ou de défense des consommateurs. Bref, devenons élément actif de cette société civile qui elle seule réussira à obliger les responsables de la finance et des multinationales à changer de politique pour placer l’homme au centre des débats et non plus l’argent; puis promouvoir un développement vraiment durable et du même coup  préserver la Création !

 

Pour nous chrétiens, que la Parole de Dieu, la prière et la capacité d’émerveillement devant les beautés de la Nature constituent la référence prioritaire pour agir avec conviction, joie et optimisme.

 

Vous me permettrez d’ajouter que ce parcours personnel n’aurait jamais pu être accompli sans l’accompagnement et la compréhension infinie de Christiane, mon épouse, qui a accepté bien des sacrifices (et continue à en faire !)

 

 

 

Jean-Pierre Ribaut

Pax Christi France

© Cherchonslapaix.org