15/6/2015

Justice : allier répression et éducation


Le 13 juin 2015, le pape François a reçu les membres du Conseil supérieur de la magistrature italien au Vatican. La justice ne se fait pas de façon abstraite, mais en considérant toujours l’homme dans sa valeur réelle, déclare le pape qui encourage les juges à intervenir non seulement par la répression, mais aussi par l’éducation, particulièrement envers les jeunes générations. Il a souligné la responsabilité des juges, alors que le droit revêt aujourd’hui une complexité croissante.



« La justice ne se fait pas de façon abstraite, mais en considérant toujours l’homme dans sa valeur réelle », déclare le pape qui encourage les juges à « intervenir non seulement par la répression, mais aussi par l’éducation, particulièrement envers les jeunes générations ».

 

Le pape François a rencontré les membres du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) italien, samedi dernier, 13 juin 2015, au Vatican.

 

« La justice ne se fait pas de façon abstraite, mais en considérant toujours l’homme dans sa valeur réelle, comme être créé à l’image de Dieu et appelé à en réaliser, ici sur terre, la ressemblance », a-t-il affirmé durant son discours.

 

Il a souligné la responsabilité des juges, alors que le droit « revêt aujourd’hui une complexité croissante, avec la multiplication des intérêts et des droits qui demandent d’être affrontés et qui ne peuvent pas toujours trouver dans la législation une réponse précise et complète face à la variété des cas concrets ».

 

« La globalisation porte en effet avec elle des aspects de possible confusion et de désorientation, comme lorsqu’elle devient un véhicule pour introduire des usages, des conceptions, et même des normes, étrangères à un tissu social », a-t-il constaté. 

 

Ces usages ont pour conséquence « la détérioration des racines culturelles de réalités qui doivent au contraire être respectées », a-t-il ajouté en dénonçant les « colonisations idéologiques », appartenant « à des cultures, économiquement développées mais éthiquement affaiblies ».

 

Dans ce contexte de « secousse profonde des racines culturelles », le pape a encouragé « les autorités publiques, et parmi elles juridictionnelles », à « utiliser leur domaine pour rendre plus solides les bases de la coexistence humaine en retrouvant les valeurs fondamentales », auxquelles « le christianisme a offert le vrai fondement : l’amour de Dieu, qui est inséparable de l’amour pour le prochain ».

 

Sur les bases de ces valeurs, « des phénomènes comme l’expansion de la criminalité, dans ses expressions économiques et financières, et la plaie de la corruption, dont sont affectées même les démocraties les plus évoluées, peuvent trouver une barrière efficace ».

 

Pour le pape, les institutions doivent « intervenir non seulement par la répression, mais aussi par l’éducation, particulièrement envers les jeunes générations, en offrant une anthropologie qui ne soit pas relativiste et un modèle de vie en mesure de répondre aux inspirations élevées et profondes de l’âme humaine ». Il s’agit de « retrouver une stratégie de longue haleine, orientée vers la promotion de la personne humaine et la cohabitation pacifique ».

 

Si les juges « sont appelés à intervenir en présence d’une violation de la règle », cependant « la réaffirmation de la règle n’est pas seulement un acte concernant l’individu, elle dépasse toujours le cas individuel pour concerner la communauté dans son ensemble », a souligné le pape : « tout jugement dépasse les limites du personnel pour s’ouvrir et devenir l’occasion où le peuple se retrouve autour de cette règle, en réaffirme la valeur et, encore plus important, s’identifie à elle ».

 

Enfin, le pape a noté actuellement « un accent particulier sur le thème des droits humains, noyau fondamental de la reconnaissance de la dignité essentielle de l’homme ». Il a exhorté à « ne pas abuser de cette catégorie en voulant y faire rentrer des pratiques et comportements qui, au lieu de promouvoir et garantir la dignité humaine, en réalité la menacent ou même la violent ».

 

* *

 

Discours du pape François

 

Monsieur le Vice-Président, Messieurs les Conseillers,

Chers frères et sœurs, bonjour !

 

Je désire avant tout vous exprimer mes vœux les plus sincères pour la charge qui a été assignée à chacun de vous à la suite du renouvellement du Conseil supérieur de la Magistrature. Cette charge est une responsabilité dont vous avez pleinement conscience et qui constitue un point d’équilibre et de stabilité fondamental pour l’exercice de la fonction juridictionnelle.

 

La juridiction revêt aujourd’hui une complexité croissante, en considération de la multiplication des intérêts et des droits qui demandent à être comparés et qui ne peuvent pas toujours trouver dans la législation une réponse précise et pleine devant la diversité des cas concrets.

 

La mondialisation elle-même – comme cela a été rappelé de façon opportune – porte en effet avec elle des aspects de confusion et de désorientation possibles, comme quand elle devient un moyen pour introduire des usages, des conceptions, et même des normes, étrangères à un tissu social, entraînant la détérioration des racines culturelles de réalités qui doivent au contraire être respectées ; et ceci est l’effet de tendances appartenant à d’autres cultures, économiquement développées mais éthiquement affaiblies (cf. Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, 62). J’ai bien souvent parlé des colonisations idéologiques en me référant à ce problème.

 

Dans un tel contexte de secousses profondes des racines culturelles, il est important que les autorités publiques et, parmi celles-ci, les autorités juridictionnelles, utilisent l’espace qui leur est accordé pour donner une stabilité et rendre plus solides les bases de la coexistence humaine en se réappropriant les valeurs fondamentales.

 

Le christianisme a offert à ces valeurs le fondement véritable et le plus adéquat : l’amour de Dieu, qui est inséparable de l’amour du prochain (cf. Mt 22,34-40).

 

À partir de ces bases, des phénomènes comme l’expansion de la criminalité, dans ses expressions économiques et financières, et le fléau de la corruption qui affectent même les démocraties les plus évoluées, peuvent trouver un frein efficace. Il est nécessaire d’intervenir non seulement dans le moment de la répression, mais aussi dans celui de l’éducation, adressé en particulier aux nouvelles générations, en offrant une anthropologie – qui ne soit pas relativiste – et un modèle de vie en mesure de répondre aux aspirations élevées et profondes de l’esprit humain. Dans ce but, les institutions sont appelées à retrouver une stratégie de longue haleine, orientée à la promotion de la personne humaine et de la coexistence pacifique.

 

Tous ceux qui sont investis d’une fonction juridictionnelle contribuent à cette œuvre de construction, et je crois même en première ligne. Bien que, comme vous l’avez justement souligné, les juges soient appelés à intervenir en cas de violation de la règle, il est aussi vrai que la réaffirmation de la règle n’est pas seulement un acte adressé à la personne en tant que telle, mais qu’elle dépasse toujours le cas individuel pour concerner la communauté dans son ensemble. En ce sens, tout verdict judiciaire dépasse la limite du procès singulier pour s’ouvrir et devenir l’occasion pour toute la communauté (« le peuple » au nom duquel sont prononcées les sentences) de se retrouver autour de cette règle, d’en réaffirmer la valeur et ainsi, ce qui est encore plus important, de s’identifier à elle.

 

Justement, ensuite, en cette période, un accent particulier est mis sur le thème des droits de l’homme, qui constituent le noyau fondamental de la reconnaissance de la dignité essentielle de l’homme. Cela doit être fait sans abuser de cette catégorie en voulant y faire rentrer des pratiques et des comportements qui, au lieu de promouvoir et de garantir la dignité humaine, en réalité la menacent ou la violent carrément.

 

La justice ne se fait pas de manière abstraite mais en considérant toujours l’homme dans sa valeur réelle, comme être créé à l’image de Dieu et appelé à en réaliser, sur cette terre, la ressemblance.

 

Parmi ceux qui ont été fascinés par cette tâche – et qui ont donné leur vie pour elle – je veux moi aussi évoquer, en m’associant à vous, Monsieur le Vice-Président, la figure de Vittorio Bachelet, qui a occupé votre charge et a été tué il y a trente-cinq ans. Que son témoignage d’homme, de chrétien et de juriste continue d’animer votre engagement au service de la justice et du bien commun.

 

 

 

© Traduction de Zenit, Constance Roques

© Source : Zenit. 15 juin 2015