13/10/2011

La blessure




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Le soleil déclinait doucement derrière l’étang des Vacarrés. Un subtil parfum de pieds de lavande et d’iris des eaux, magnifiquement épanouis, se fondait dans le calme du ciel azuré. L’étang offrait un horizon flou et sans limites. Ses eaux calmes s’étiraient en larges bandes d’argent parmi les joncs.

 

Mira s’appliquait à ramasser des brassées de bois morts pour le dernier feu de camp. Les caravanes en effet allaient repartir vers Millau, le pèlerinage aux Saintes-Marie–de-la-mer étant désormais terminé.

 

Soudain un « Plouf ! » retentissant la fit sursauter. Troublée, Mira se redressa, abandonnant son dernier fagot pour courir vers le bosquet d’arbres où elle avait laissé dormir sa petite Sara, âgée de deux ans. Elle l’avait enveloppée de son grand châle, noué solidement à un tronc protecteur.

 

Elle ne trouva que le tissu dénoué gisant au sol… L’enfant n’était plus là !

 

Affolée la mère courut dans tous les sens cherchant des traces de pas sur la berge boueuse, défoncée par les sabots des chevaux et des taureaux. Elle voulait se persuader que le bruit entendu ne pouvait être celui de sa petite Sara tombant dans cette eau dormante réputée si dangereuse !

 

N’était-ce pas plutôt celui d’un canard piquant une tête à la poursuite de quelques ablettes !

 

Mais, si Mira ayant vécu au plus près de la nature, la trouvait merveilleuse, celle-ci l’avait très tôt éveillée aux dures réalités de ses caprices et de ses pièges.

 

Aucune trace de son enfant…

 

La malheureuse mère s’effondra sur le sol, le cœur brisé, ne pouvant se résigner à s’éloigner de cet endroit devenu maudit. C’est là que Pedro la trouva alors que scintillaient déjà les étoiles dans le ciel. La tribu décida de lever le camp immédiatement tandis qu’une aïeule berçait la jeune mère, la serrant dans ses bras en lui chantonnant une complainte tzigane.

 

 S’étant réveillée, Sara avait aperçu dans l’herbe deux petites grenouilles bondissante et aurait bien voulu les attraper ! Alors de ses doigts agiles, elle avait réussi à dénouer le châle.

 

A peine avait-elle cru atteindre les grenouilles que celles-ci avaient disparu. Un vol de libellules avait attiré l’enfant plus loin encore là où des poules d’eau apeurées s’enfuirent en direction de l’étang pour y chercher bruyamment refuge.

 

 Et l’enfant avait continué de courir au milieu des buissons d’ajoncs, s’éloignant de la berge, amusée de faire s’envoler quantités d’oiseaux, quand, tout à coup, le sol s’ouvrit sous ses petits pieds.

 

La petite se retrouvait enfouie dans un amoncellement de chaume et de paille de riz. Longtemps, elle avait sanglotait puis, suçant son pouce, elle avait fini par s’endormir.

 

Au petit jour, comme chaque matin, Blaise partit jeter ses filets au large puis il regagna la terre ferme. Il avait besoin de paille pour renouveler la litière d’une jument blessée qui ne pourrait courir pendant un certain temps.

 

 Il s’arrêta d’abord pour consommer un petit en-cas, savourant la solitude de ce lieu magnifique où il pouvait oublier son corps estropié et sa tête difforme.

 

Mais, lorsqu’il vint se pencher sur le trou de séchage où s’accumulaient ses plantes, qu’elle ne fut pas sa surprise d’y trouver, recroquevillée, une bien petite fille toute brune.

 

– « Encore heureux que les plantes soient sèches car, ainsi, l’enfant ne s’est pas enfoncée ! » pensa-t-il.

 

 Il se maudit de n’avoir pas remis en place le lourd couvercle de roseaux. – «Avec ce soleil, tout séchera bien mieux ! » s’était-il dit, sans plus réfléchir.

 

– « D’où sort cette enfant ? – Ce ne peut être une petite de la ville… Sans doute est-elle fille de gitans ! Il y a un campement pas loin. Va falloir que je l’y porte. Vrai, ça m’ennuie… Je n’aime pas me montrer et puis que vont-ils penser ? Oui, mais ils doivent la chercher. Ils doivent plier le camp… Ils vont s’apercevoir qu’elle n’est pas dans son lit. Alors, allons-y… »

 

Blaise se laissa glisser sur la couche d’herbes sèches et souleva l’enfant qui, ouvrant les yeux, lui offrit un grand sourire.

 

– « Pas peureuse la Pitchounette. Qu’elle est mignonne ! »

 

Blaise se hâta jusqu’au camp des gitans mais il trouva l’emplacement désert. Il en fut tout interdit. « Comment des gens réputés pour tant aimer leurs enfants… ? Enfin savoir comment les choses se sont passées… et puis maintenant que faire ?  La voici qui pleurniche et veut manger. A la barque et puis à la maison où la biquette lui donnera son lait. Après on avisera… »

 

C’est ainsi que Sara se retrouva chez Blaise qui, d’heure en heure, puis, de jour en jour, différait le moment de l’emmener à la gendarmerie. Ensuite, il réalisa qu’il avait trop attendu et que cela ne pouvait que lui attirer de graves ennuis aux yeux de la loi. Il se dit que ce serait aussi bien de prendre soin de l’enfant jusqu’au retour des gitans l’an prochain à la même époque.

 

Peut-être arriverait-il alors à savoir si une mère avait perdu son enfant au bord du Vacarrés.

 

Sara était heureuse avec Blaise. Elle le suivait partout. Elle ne craignait ni les tournois des étalons, dressés sur leurs pattes arrières, ni les troupeaux de noirs taureaux pataugeant sur la berge.

 

L’envol des ibis, féerie de rose et blanc, lui faisait battre des mains !

 

 * * *

 

L’été suivant, Blaise se rendit plusieurs fois au lieu du campement jusqu’au jour où il entendit les caravanes arriver.

 

Il jugea préférable de raccompagner la Pitchounette chez lui… Une fois celle-ci endormie, il fermerait bien sa porte et pourrait ainsi aller espionner les arrivants.

 

Ayant ancré sa barque, il longea la berge et tandis qu’il progressait, le son d’une bien triste mélopée parvint à ses oreilles. Il s’approcha sans bruit et vit une jeune femme assise au bord de l’eau, contemplant des fleurs éparpillées sur l’onde. En un instant, Blaise eut tout compris.

 

Il ne pouvait se résoudre à l’approcher. Il était si laid et, elle, si belle !

 

Il avait le sentiment que c’était bien la mère de « sa » fillette et pas seulement à cause des mêmes cheveux bruns ondulés…

 

La femme se sentant observée se retourna brusquement et poussa un cri puis bondit afin de s’enfuir au plus vite.

 

Blaise cria – « Arrêtez ! Ecoutez-moi ! »

 

Comme il ne la poursuivait pas pour la rattraper, elle se retourna et put lui dire :

– « Que me voulez-vous, Je ne vous connais pas et… heureusement …Vous êtes …Vous êtes… »

 

Mira n’osa terminer sa phrase tant elle lut de chagrin dans les yeux de cet homme. Ne souffrait-elle pas, elle aussi, et le fait d’être belle n’enlevait rien à sa douleur. Elle avait accepté de revenir dans ce lieu qui lui avait enlevé Sara… Elle avait essayé de retrouver la paix avec le soutien de tous les siens mais c’était si cruel !

 

Blaise s’assit… La gitane fit de même à quelques distances.

 

– « Votre chant était bien triste… J’ai eu envie de vous parler. »

– « Que cherchez- vous ici à cette heure ? Etes-vous employé d’une manade ? »

– « Non, je vis seul depuis des années dans une cabane bâtie sur un îlot. Je pêche. »

– « Tout seul ? Vraiment tout seul ? Comment peut-on vivre tout seul ? »

– « Depuis mon enfance, j’ai été tant moqué que je ne me sens bien que seul… enfin presque car maintenant… »

– « Moi, si j’avais été seule, il y a longtemps que je me serais noyée », dit-elle sans écouter la fin de la phrase.       

– « Si jeune et si belle ! Pourquoi, mon Dieu ? »

 

Mira le considéra, hésitant à lui confier son deuil. Ce gadjé qui l’avait effrayée, si elle avait été heureuse, elle ne lui aurait pas accordé ni un regard ni une parole. Et voilà qu’il lui parlait avec tellement de gentillesse qu’elle ne trouvait plus son visage aussi laid. Comment tourner le dos à cet homme si seul ?

 

– « Je souffre moi aussi… pas comme vous… mais parce que l’année dernière, à cet endroit même, ma petite fille chérie, ma petite Sara s’est noyée. » dit Mira en sanglotant. Les craintes de Blaise de se séparer de sa Pitchounette, de tout ce qui pourrait lui être reproché, s’évanouirent devant ces larmes.

 

– « J’ai essayé de vous dire que je n’étais plus seul depuis un an, jour pour jour. »

 

La gitane se leva d’un bond et s’avança vers lui :

– « Que voulez-vous dire ? »

– « Je dis qu’il y a un an j’ai trouvé une minuscule fillette qui dormait là-bas dans un trou. J’ai été à votre campement, il n’y avait plus personne… Alors j’ai gardé l’enfant jusqu’à votre retour. »

Les yeux écarquillés, sans voix, Mira le regardait incrédule puis, dans un cri intense : – « Où est-elle ? »

– « Venez que je vous mène… Elle ne va pas tarder à se réveiller. » répondit Blaise.

 

 * * *

 

Laissons Sara et sa mère à la joie de se retrouver… Les gitans ont préparé un grand feu pour la veillée. L’hôte d’honneur de ce beau soir sera Blaise, accueilli et fêté comme jamais il n’aurait osé l’espérer dans les plus fous de ses rêves…

 

Qu’importe sa laideur ! Il n’avait écouté que son cœur en rendant Sara qui lui était devenue si précieuse .Tous l’avaient adopté comme un des leurs. S’accompagnant de sa guitare, Pedro composa une nouvelle chanson, celle de l’éternelle amitié qui gardera unis Mira et sa fillette, et Blaise et toute la tribu.

 

 

 

Marie-France Faure

27/12/2005

© “Saveurs de paix” – Pax Christi France

 

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