13/1/2014

La guerre dans tous ses états : repères éthiques chrétiens


Dans le cadre d’une conférence le 13 janvier 2014 à Bar-le-Duc, le Père Yves Gérard a voulu présenter quelques repères éthiques chrétiens à la guerre “dans tous ses états”… Dans son approche morale, le conférencier positionne d’abord des notions sur la guerre et la paix puis expose les repères éthiques élaborés par la réflexion chrétienne.



Bar le duc guerre janvier 2014“Dans tous ses états” – c’est par ce jeu de mots que le Père Yves Gérard introduit le sujet de la troisième conférence des “Lundis de la Médiathèque” du 13 janvier à Bar-le-Duc. Dans son approche morale, le conférencier positionne d’abord des notions sur la guerre et la paix puis expose les repères éthiques élaborés par la réflexion chrétienne.

 

“Il n’y a pas de guerre entre les hommes ; il n’y en a qu’entre les États” écrit Jean-Jacques Rousseau. Les états de guerre ne manquent pas : classique, mais aussi guerre froide, nucléaire, chimique, bactériologique, de dissuasion, terrorisme, embargo, génocide et guerres inavouées. La guerre ne peut s’envisager sans référence à la paix. L’individu n’a pas une perception unique de la guerre : certaines relèvent du fatalisme, du cynisme, du fanatisme, d’un pacifisme absolu ; sans oublier que les jeunes générations n’ont jamais connu la guerre.

 

Guerre et paix : quelques points de réflexion

 

Selon la perception moderne, la guerre est la continuation d’un rapport politique par d’autres moyens que la diplomatie. Cette approche est développée dans les pensées de Clausevwitz ou de Hegel, ce dernier considérant que la guerre est une grande accoucheuse d’humanité permettant à l’Etat de renforcer sa mission à l’égard de l’ordre public et du bien commun. A l’inverse pour les pacifistes, la paix est au prix de l’abolition de l’État Nation, pourvoyeur de guerres.

 

Chez les Grecs anciens ou les philosophes du 18e et 19e la guerre est intrinsèquement liée à la nature imparfaite de l’humanité. Elle lui offre le moyen de se grandir, de dépasser ses imperfections (Héraclite, Nietzche, Marx…).

 

La paix quant à elle, a souvent été un ordre imposé par les plus puissants : “pax romana, britannica, americana…”. Dans une approche plus moderne, la paix est une position d’équilibre dans les relations entre des États plus ou moins égaux qui cherchent des modèles de communication. Elle s’inscrit dans des traités ou dans des organisations étatiques comme le fédéralisme. Pourquoi les guerres ? Les hommes sont-ils fous ? Aiment-ils la guerre ? “Non, répond Saint Augustin : tous les hommes veulent la paix”. La paix dans l’ordre et la tranquilité ; cette conception a inspiré entre autres Érasme, Tolstoï et Gandhi.

 

Vous avez-dit “guerre juste” ?

 

L’expression est déjà utilisée dans l’antiquité païenne par Aristote ou Cicéron et par des auteurs chrétiens comme St Augustin ou St Thomas d’Aquin à qui l’on doit une réflexion systématique sur la guerre.

 

Quelle attitude adopter ? Le choix est large, il va du refus pur et simple de porter les armes, comme les premiers chrétiens, à la loi dite “des curés sac au dos” (1ère guerre mondiale). Au Moyen-âge l’activité essentielle du seigneur est la guerre. L’Église est présente pour bénir les armées (croisades), adouber les chevaliers, instituer des ordres comme celui des templiers et par là moraliser le comportement des guerriers. En instituant la “trêve de Dieu” elle réduit le temps de guerre et protège les populations civiles.

 

Le jugement moralement admis pour faire recours aux armes se fonde sur le : 

 

“Jus ad bellum” – droit à la guerre – les six conditions pour entrer en guerre sont :

 

o Une cause juste : face à un danger “réel et certain”, protéger des innocents injustement agressés, assurer les droits fondamentaux de l’Homme.
 

o Une autorité légitime : les gouvernements, une autorité compétente responsable du bien commun aussi longtemps qu’il n’y aura pas d’autorité internationale à laquelle aspirait le pape Jean XXIII.

 

o Une intention droite : pas d’intérêts privés sous-jacents (pas de motif de haine ou de vengeance ou de profit égoïste/chauvinisme)

 

o Le dernier ressort : en dernier recours, après que toutes les négociations et diplomaties aient échoué.

 

o Une probabilité de succès : avoir un espoir de succès, donc pas de cause perdue qui implique simplement des destructions.

 

o Une proportionnalité : peser soigneusement les conséquences prévisibles avant d’avoir recours à un remède qui pourrait se révéler pire que le mal.

 

“Jus in bello” – le droit dans la guerre – contrôle la conduite de la guerre, se définit sur deux critères :

 

o discrimination  : ne viser dans les attaques que les combattants, respecter la distinction entre combattant et non combattant. Or la guerre totale ou les guérillas avec les milices ne permettent plus cette discrimination. Le paragraphe 80 de Gaudium et Spes condamne ces pratiques : “Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’Homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation”.
 

o Proportionnalité  : les biens poursuivis doivent dépasser les dommages causés par les actions destructrices. Les effets directs ou collatéraux de la violence en termes de destruction de biens matériels ou de vies humaines doivent être réduits. La bataille doit s’arrêter avant de tourner au massacre.

 

Ces principes de guerre sont-ils toujours d’actualité ? Une guerre actuelle, avec les énormes “progrès” dans les capacités de destruction des armements, génère des dommages qui excèdent de loin les avantages qu’elle produit en termes de justice et de droit. Il ne peut y avoir de “bonne guerre”, elle reste toujours un mal même si c’est pour éviter un plus grand mal (Hiroshima, Nagasaki). Les États manifestent un intérêt croissant pour une résolution non violente des conflits. La conscience chrétienne favorise le “jus ad non violentia”, une manière d’épuiser la violence devant soi dans des proportions adaptées comme ont pu le faire Gandhi ou Nelson Mandela dans la recherche de dialogue. Actuellement la théorie de la guerre juste n’est pas abandonnée, elle est repensée pour limiter au maximum les conflits alors qu’elle a longtemps été invoquée pour les légitimer.

 

Du pacifisme à la non violence

 

Les premiers chrétiens respectaient au premier degré les textes évangéliques qui condamnaient tout recours à la violence guerrière. Sous l’empereur Constantin, le christianisme devint religion d’état et des chrétiens comme St Martin s’engageaient dans les légions romaines. Le pacifisme resurgit chez les Cathares, les Franciscains et plus récemment chez les Mennonites ou les Quakers aux États-Unis. Depuis la seconde guerre mondiale, avec Gandhi ou Martin Luther King, la conscience humaine s’oriente vers une recherche d’alternatives à l’usage de la violence. Peu de philosophes sont convaincus de la force de la non violence dans un monde où se déchainent cruauté, soif de pouvoir et de gains. Pourtant les notions de violence et non violence font un chemin l’une vers l’autre dans l’idée de l’ultime recours par exemple.

 

Un terrorisme ou des terrorismes ?

 

Le terrorisme correspond à l’état de guerre le plus actuel. Il est exercé à l’origine (11e s) par une secte chiite ismaélienne de l’époque des croisades contre les ottomans et les croisés. Mais les historiens le date de la Terreur révolutionnaire inspirée des “Montagnards” (massacres de septembre 1792, “colonnes infernales” des guerres de Vendée, guillotine, déportations…), les condamnations à mort seront estimées à 16 000. 

 

Les trois âges du terrorisme :

o Le terrorisme anarchiste du XIXe siècle dont a été victime le président Sadi Carnot. Il atteint tout ce qui représente l’autorité légitime, la monarchie, les chefs d’Etats, les bâtiments officiels.
o Le terrorisme lié à la décolonisation dans sa rencontre avec le marxisme, avec des groupes armés dont les exemples ne manquent pas : l’IRA , l’OLP , le FNL , les FARC etc.
o Le terrorisme transnational avec des états parrains, des organisations écrans qu’on voit apparaître dès 1989.

 

Ces terrorismes sont de quatre types :
o Communautaire : une faction contre une communauté nationale ;
o Révolutionnaire : il remet en cause globalement le système capitaliste : “Bande à Baader-Meinhof”.
o Religieux : depuis les années 1980, raciste, fondamentaliste (Al Queada), il réagit contre la laïcité sécularisante, la dégradation morale occidentale.
o Terrorisme d’État : le plus meurtrier de tous, il fait usage de la torture, des éliminations physiques en masse (Goulag) avec leurs états parrains qui les alimentent en argent et en armes.

 

La définition est difficile car on n’est jamais neutre dans l’analyse. C’est aussi un sujet à réversibilité -comme l’illustre l’action de Mandela- et à interprétation – les résistants considérés par les allemands comme des terroristes. Le terrorisme se distingue par trois traits de caractéristiques :
o Armée minoritaire (jeunes très souvent)
o Action clandestine
o Imprévisibilé et médiatisation maximale des frappes aveugles sans discrimination pour entretenir un climat d’insécurité.

 

Appréciation morale du terrorisme
Le terrorisme n’est pas légitime, cependant on distinguera :
o le terrorisme patriotique comme la Résistance française pendant la seconde guerre, l’ANC en Afrique du Sud qui cherche à reconstruire la patrie ;
o le terrorisme criminel qui sème la déstabilisation, le chaos
o la guerre inavouée qui a recours aux génocides, persécutions religieuses, comme dans les Balkans où 70 000 femmes ont été violées dans le but de mettre la population à genou.

 

Le terrorisme est immoral. L’insécurité fait place à la loi de la jungle. Il doit être réprimé par une autorité légitime qui respecte la personne humaine du terroriste. La riposte (et non les représailles) consiste à punir les commanditaires, détruire les armées même si il y a des dommages collatéraux. L’Église accepte cette solution comme concession au principe du moindre mal.

 

Aspects économiques de la guerre

 

Dans la morale de l’Église, il existe trois points de vigilance :

 

Le principe de suffisance : chaque Etat a le droit de se doter de moyens nécessaires pour se défendre, porter secours à des peuples agressés. Se doter de moyens supérieurs aux besoins peut laisser supposer d’autres motivations. En termes de développement, les préparatifs motivés par la peur ou l’orgueil sont les plus grands ennemis. Paul VI avait suggéré la mise en place d’un grand fond mondial à but humanitaire, alimenté par une partie des dépenses militaires mondiales.

 

La course aux armements : La conception de la paix fondée sur la dissuasion traversée par la hantise de la percée technologique chez l’autre est un engrenage diabolique. La nécessité de la recherche entraîne les nations puissantes, pour financer cette recherche, dans un commerce des armes auprès des pays pauvres, pourtant déjà endettés, et qu’ils doivent donc subventionner avec l’argent de leurs contribuables !! (Cf. Science et vie n° 808).

 

Des recherches sont menées au CNRS sur des alternatives à la violence. L’argument du chômage qu’entrainerait l’arrêt de fabrication d’armement ne tient pas. Les emplois de ce secteur d’activité est minime par rapport au BTP, à la santé ou l’enseignement. Avec un milliard de dollars on finance aux USA 67 000 emplois de l’armement contre 760 000 dans les autres domaines ! L’accroissement des armes entraîne celui des guerres. Il faut parvenir à un désarmement graduel, réciproque et contrôlé.

 

En conclusion :

 

Le phénomène est indéniablement complexe. L’Église lutte pour une “délégitimisation” maximale de la guerre, qui n’est jamais le bon moyen de résoudre les conflits, et doit devenir le recours le plus ultime possible. Elle reconnaît et soutient toutes les alternatives à la violence.

 

Le recours à la guerre et au terrorisme est à analyser dans un contexte géopolitique de pauvreté, de choc des cultures et des civilisations.

 

Au regard de l’Église, l’humanité forme une seule famille, un seul peuple issu d’un même Père. Nous devons être vigilants sur les germes d’intolérance et de violence qui sont en nous, comme sur les dérives fondamentalistes, les caricatures ou l’ignorance à l’égard des autres religions.

 

 

 

© Source : Diocèse de Verdun. 13 janvier 2014