12/6/2015

La liberté religieuse, baromètre de la liberté d’une société


Intitulé « Bâtir ensemble la société inclusive : contribution à la réunion de Sarajevo sur la dimension religieuse du dialogue interculturel », un séminaire a été organisé par la Mission permanente du Saint-Siège au Conseil de l’Europe, en préparation de la réunion sur des sociétés inclusives tenue à Sarajevo les 8 et 9 septembre prochain. Le secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États a évoqué les défis de la multipolarité de la société moderne et de la liberté religieuse comme un élément essentiel de la liberté dans une société…



La liberté religieuse comme baromètre de la liberté réelle des sociétés a été au coeur de l’intervention de Mgr Gallagher à Strasbourg, au Conseil de l’Europe.

 

Le secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États a évoqué les défis de la multipolarité de la société moderne et de la liberté religieuse comme un élément essentiel de son développement.

 

« La liberté religieuse est comme un baromètre qui indique avec précision le niveau réel de la liberté dans une société », a déclaré Mgr Paul Richard Gallagher.

 

Le secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États a appelé à « redécouvrir » une « valeur politique de la liberté religieuse » lors du séminaire qui a eu lieu le 8 juin en France, à Strasbourg, annonce un communiqué du Saint-Siège.

 

Intitulé « Bâtir ensemble la société inclusive : contribution à la réunion de Sarajevo sur la dimension religieuse du dialogue interculturel », le séminaire de haut niveau a été organisé par la Mission permanente du Saint-Siège au Conseil de l’Europe, en préparation pour la réunion sur des sociétés inclusives tenue à Sarajevo les 8 et 9 septembre.

 

« La liberté religieuse est un élément clé dans le développement d’une société démocratique », a dit Mgr Gallagher : elle est « non seulement un droit fondamental pour chaque personne, mais le contexte juridique qui permet aux communautés religieuses à contribuer activement au débat démocratique et à la promotion d’une culture commune des droits humains ».

 

Le secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États a également souligné que le Saint-Siège « attache une grande importance à la liberté religieuse et espère que les Etats et les organisations internationales peuvent embrasser sa valeur politique, en tant que développeur de la liberté ».

 

La liberté religieuse est un « principe exigeant », a-t-il ajouté. Cela signifie non seulement le respect « des idées personnelles de l’autre », mais aussi la reconnaissance du « droit des communautés et des confessions différentes de la nôtre d’être présent sur le même territoire et de coopérer dans la construction de notre société ».

 

Pour l’État, le principe de la liberté religieuse « représente une limite inhérente à l’exercice » de son « pouvoir », a souligné Mgr Gallagher. « Dans un contexte multiculturel, la coexistence de différentes appartenances religieuses nécessite un effort substantiel de la part des autorités civiles et acteurs de la société ».

 

« La multipolarité est une réalité » de la société moderne, estime Mgr Gallagher. En même temps, c’est un « contexte relativement nouveau de l’histoire de l’humanité ».

 

Mgr Gallagher explique que « dans la situation politique actuelle de l’Europe, le dialogue simplement interne entre les organisations (qu’elle soit politique, religieuse ou culturelle) à laquelle on appartient, finit par être improductif. Nos temps exigent la capacité de sortir des structures qui « contient » notre identité et de rencontrer les autres ».

 

Il a fait un bilan provisoire des initiatives pour le dialogue interculturel qui  « ont multiplié au cours des dernières années » : « Je pense, par exemple, de la promotion de la paix et du rejet de toute forme de violence au nom de Dieu ou de la religion. »

 

En même temps, il ne faut pas « sous-estimer les défis posés par le contexte contemporain de la multipolarité » : « Je pense certainement aux différents concepts du mariage et de la famille, a dit Mgr Gallagher, mais aussi de la défense de la vie humaine en situation d’extrême fragilité, de la compréhension de la responsabilité sociale et les défis posés par l’immigration. »

 

En concluant, le secrétaire du Saint-Siège a souligné qu’ « édifier des sociétés inclusives » et les construire « ensemble » est « une tâche ardue ». Mais « des cultures ou des visions du monde qui sont religieuses » ne peuvent pas être exclues « arbitrairement » de cette construction.

 

« Un pluralisme qui ne comprend pas les défis offerts par les religions du monde à des perspectives laïques ne sera jamais le pluralisme authentique, et sera plutôt risquer de tomber dans un simple d’esprit uniforme, l’ennemi de la liberté », a-t-il conclu.

 

 

* * *

« Construire des sociétés inclusives »

 

Intervention de Mgr Gallagher,

secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États  

 

 

Madame la Secrétaire générale adjointe, chers ambassadeurs, Mesdames et Messieurs,

 

C’est un honneur pour moi de me joindre à vous tandis que vous réfléchissez ensemble aux moyens de contribuer à la rencontre sur la dimension religieuse du dialogue interculturel, organisée par le Comité des ministres et qui aura lieu à Sarajevo les 8 et 9 septembre prochains, sur le thème : « Construire ensemble des sociétés inclusives ». Je désire tout particulièrement remercier Madame Gabriella Battaini-Dragoni, secrétaire générale adjointe, d’avoir accepté de présider ce séminaire, et je vous prie de transmettre ma gratitude au secrétaire général, Monsieur Thorbjørn Jagland, qui soutient cette initiative.

 

Ma présence aujourd’hui s’inscrit dans le contexte de la visite de Sa Sainteté le pape François le 25 novembre dernier. À cette occasion, l’accent avait été mis sur la reconnaissance par le Saint-Siège du travail du Conseil de l’Europe et de la diligence avec laquelle il est mené. Je peux personnellement en témoigner, ayant vécu ici, à Strasbourg, en tant qu’observateur permanent du Saint-Siège de 2000 à 2004.

 

J’ai structuré ma conférence autour de quatre thèses concernant la dimension religieuse du dialogue interculturel, que je vais essayer de présenter de manière concise. Je vous offre ces réflexions comme une contribution à la fois aux discussions avec le professeur Bielefeldt, rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté de religion ou de conviction, et au débat qui suivra nos interventions. Je voudrais ici remercier particulièrement le professeur Bielefeldt qui a accepté de prendre la parole dans ce séminaire en l’enrichissant de son expérience et de son expertise.

 

Première thèse : Dans un contexte de multipolarité croissante, les religions sont un sujet/acteur incontournable dans le domaine du dialogue interculturel.

 

Dans son discours au Conseil de l’Europe, le pape François a demandé un débat sur le défi de la multipolarité, en disant : « Aujourd’hui, nous pouvons légitimement parler d’une Europe « multipolaire ». Ses tensions – qu’elles construisent ou qu’elles divisent – se situent entre des pôles culturels, religieux et politiques multiples. Aujourd’hui, l’Europe est confrontée au défi de la « mondialisation » de cette multipolarité, mais d’une manière créative […]. Mondialiser la multipolarité dans un esprit créatif… demande que l’on s’efforce de créer une harmonie constructive, libre de ces prétentions au pouvoir qui, tout en paraissant rendre les choses plus simples d’un point de vie pragmatique, finissent par détruire la spécificité culturelle et religieuse des peuples. »

 

La multipolarité est une réalité. Elle implique la présence concomitante et les relations de différents acteurs : les États, les organisations internationales, les sociétés nationales structurées différemment selon les pays, les communautés religieuses nationales et supranationales, les organisations non gouvernementales et les réseaux sociaux informels. Chacun de ces acteurs est, à son tour, influencé par des cultures et des visions du monde distinctes qui peuvent parfois être complémentaires mais aussi nettement contradictoires. Les mêmes communautés religieuses, après un examen attentif, sont perçues non pas comme des objets monolithiques mais comme des corps vivants qui acceptent, à différents degrés, une pluralité d’expressions. Dans ces circonstances, le dialogue entre les cultures est une condition sine qua non pour permettre la coexistence, favoriser l’inclusion de tous et formuler un projet social commun. Pour que ce dialogue entre les cultures ait lieu, les religions sont des acteurs indispensables.

 

Ce contexte relativement nouveau dans l’histoire de l’humanité signifie que tous les acteurs, et à un degré bien plus élevé que dans le passé, doivent se situer en relation avec les autres dans ce que l’on peut décrire comme une approche transversale. Depuis un certain temps maintenant, les États sont non seulement engagés dans un dialogue avec d’autres États mais aussi avec des institutions internationales, avec des organisations dans la société civile et avec des confessions religieuses. À leur tour, ces organisations religieuses font partie d’un échange permanent avec la société dans laquelle elles vivent, avec les autres religions et avec les autorités civiles. Nous avons là le second défi indiqué par le pape François dans son allocution devant le Conseil de l’Europe, à savoir celui de la transversalité : « Dans la situation politique actuelle de l’Europe, un dialogue purement interne aux organisations (qu’elles soient politiques, religieuses ou culturelles) auxquelles on appartient, se révèle stérile. Notre époque exige une capacité à sortir des structures qui « contiennent » notre identité pour rencontrer les autres, afin de rendre cette identité plus solide et plus féconde dans la confrontation fraternelle de la transversalité. Une Europe qui ne peut dialoguer qu’avec des groupes restreints s’arrête à mi-chemin ; cela nécessite cette jeunesse d’esprit capable de s’élever à la hauteur du défi de la transversalité ».

 

Après une longue et parfois difficile période de réflexion, l’Église catholique a développé lors du concile Vatican II un nouveau cadre de règles en matière de relations « extérieures », c’est-à-dire avec les autres religions, avec les États et, plus profondément, avec la société et la culture d’aujourd’hui. Cela n’a pas simplement impliqué un changement de politique, mais plutôt un authentique renouveau, rendu possible – comme cela se produit toujours avec les processus de réforme dans l’Église – par une réflexion théologique plus profonde sur sa propre identité. Le résultat a été une nouvelle compréhension des relations de l’Église avec le monde, une tension saine que nous pouvons encore expérimenter aujourd’hui, entre la reconnaissance des contributions positives apportées par notre société moderne et la capacité à identifier ce qui, en elle, n’est pas cohérent avec l’Évangile et la raison droite.

 

Dans ce contexte, le droit à la liberté religieuse est reconnu comme un droit civil enraciné dans la dignité de la personne humaine, et a été exprimé explicitement il y a cinquante ans dans la déclaration du concile Vatican II, Dignitatis Humanae. En ce qui concerne les relations avec les autres religions, il suffit de citer la déclaration du Concile, Nostra Aetate, publiée aussi en 1965 : l’Église « considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (n.2). Une riche réflexion théologique post-conciliaire s’en est suivie, offrant des conseils par le biais du magistère du pape et des évêques.

 

Où en sommes-nous de ce dialogue interculturel en termes de multipolarité ? Même si, d’une part, de nombreux pas positifs ont été faits, d’autre part, les difficultés ne manquent pas. Du côté des confessions religieuses, des initiatives de dialogue interreligieux se sont multipliées ces dernières années. Elles sont importantes, et même essentielles, non seulement pour les hauts responsables, mais aussi au niveau local. De telles initiatives sont nécessaires pour assurer une plus grande compréhension et une plus grande confiance mutuelles dans les relations, et pour faciliter un engagement commun dans des projets au bénéfice de la société. Je pense, par exemple, à la promotion de la paix et au rejet de toute forme de violence au nom de Dieu ou de la religion. La route devant nous est longue et requiert une détermination de la part de tous les hommes et femmes des différentes religions pour s’opposer aux signes troublants d’un chemin inverse dans lequel sont forgées des identités exclusives et menant à un extrémisme violent.

 

Des signes d’oppositions sont aussi visibles dans le cadre du dialogue qui existe entre les confessions religieuses et les institutions publiques. D’un certain point de vue, en particulier celui des États, on observe une prise de conscience du besoin urgent de gérer la réalité de la religion telle qu’elle apparaît dans les systèmes politiques multiculturels. De l’autre, les autorités civiles ont souvent du mal, dans un environnement profondément sécularisé, à comprendre les caractéristiques spécifiques de la dimension religieuse.

 

Des rencontres ouvertes et respectueuses entre les traditions religieuses et entre celles-ci et le monde social et politique sont fondamentales pour la cohésion sociale. La dimension religieuse continue d’être une référence vivante pour des millions de personnes en Europe, affectant leurs choix et, dans une certaine mesure, leur identité. C’est une dimension qui est en continuelle transformation, due aux nouvelles formes de vie religieuses et aux profonds changements expérimentés à l’intérieur des communautés religieuses qui sont depuis longtemps présentes en Europe. Dans les communautés religieuses, on trouve des éléments de déclin mais aussi les signes d’une vitalité inattendue. Pour que le dialogue interculturel porte du fruit, non seulement il doit faire face à la dimension religieuse en général, mais il doit aussi interagir avec des confessions religieuses particulières dans toutes leurs caractéristiques historiques.

 

Deuxième thèse : Les religions sont appelées à offrir une contribution spécifique au progrès d’une culture des droits humains

 

La codification des droits humains a été conçue en Europe comme l’affirmation de la dignité de chaque personne humaine individuelle, indépendamment de ses idées, ses convictions religieuses ou ses traditions. À partir de cette origine, l’affirmation des droits de l’homme était basée sur des principes considérés comme évident et commun à tous les êtres humains. Il devrait suffire de rappeler l’article 1 de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789, qui déclare que « les hommes sont nés et restent libres et égaux en droits » et affirme par conséquent la liberté de pensée et de religion et l’égalité de tous devant la loi. De tels principes gardent leur signification jusqu’à présent et sont encore le fondement d’une culture des droits humains.

 

Nous ne devrions toutefois pas sous-estimer les défis présentés par le contexte contemporain de la multipolarité. Si les principes fondamentaux reconnus internationalement demeurent un heureux point de référence commun, leur application aux nombreuses circonstances de la vie personnelle et sociale est de plus en plus exposée à des interprétations conflictuelles qui reflètent les différentes perspectives philosophiques et religieuses et interprétations humanistes qui coexistent dans notre société. Je pense bien sûr aux différentes conceptions du mariage et de la famille, mais aussi à la défense de la vie humaine dans les situations d’extrême fragilité, à la compréhension de la responsabilité sociale et aux défis posés par l’immigration.

 

Les organismes auxquels il est fait appel dans les situations spécifiques pour juger en matière de droits humains – la Cour européenne des droits de l’homme, en premier lieu – se trouvent quotidiennement confrontés à une tâche ardue, comme lorsque des problèmes sont soulevés sur la compréhension commune de valeurs, ou bien sûr sur une compréhension partagée des droits. De ce point de vue, si la tâche propre aux juges est essentielle, il est tout aussi important d’accorder un soin à la construction et au maintien d’une culture commune robuste des droits humains, dont personne ne devrait se sentir exclu. Une telle culture commune aujourd’hui est difficile, mais nécessaire. Une compréhension religieuse de la personne humaine peut et doit apporter une contribution spécifique à cette culture partagée, en dialogue avec des philosophies de l’homme qui tendent à exclure toute référence à la transcendance.

 

Je parle de la contribution particulière donnée par des perspectives religieuses sur la personne humaine, dans la mesure où, sans celles-ci, c’est toute la culture des droits humains, même ceux des non-croyants, qui serait grandement appauvrie. Je ne peux pas prétendre parler au nom d’autres cultures religieuses ; mais je crois que la contribution spécifique de l’Église catholique à une culture commune des droits humains peut être vue de manière concrète et je me limiterai à donner quelques exemples qui ne sont en rien exhaustifs. Tout d’abord, il y a la conscience de la radicale égalité et fraternité entre toutes les personnes humaines, crées à l’image et à la ressemblance de Dieu. Deuxièmement, la reconnaissance de la valeur du plus petit d’entre nous, du pauvre et de la personne  marginalisée, de la dignité de toute vie humaine, peu importe sa faiblesse ou sa précarité, de la conception jusqu’à la mort naturelle. Troisièmement, la capacité à transmettre une identité religieuse qui est à la fois ferme et respectueuse des autres, ouverte au dialogue avec les autres religions et les autres visions du monde. Comme on le voit aisément, ce sont des valeurs universelles, et si elles ne sont pas l’exclusivité de la foi catholique, celle-ci a offert et continue d’offrir une contribution unique.

 

Toutes les traditions religieuses peuvent et doivent apporter leur contribution spécifique, même quand il devient important de trouver une voie pour être honnêtement en relation les uns avec les autres, en embrassant le bien qui existe dans toutes les traditions et aussi en invitant à une discussion sincère sur les limites perçues de toute tradition de pensée, qu’elle soit religieuse ou non.  Mais comment est-il possible de se rencontrer vraiment aux carrefours de la culture, comment est-il possible d’affronter le défi de la « mondialisation de la multipolarité de manière créative », de la réalisation d’une « harmonie constructive libre de toute prétention au pouvoir » dont a parlé le pape François dans son allocution au Conseil de l’Europe ?

 

L’Église catholique a toujours indiqué que l’instrument qui permet cette recherche commune, ce dialogue entre les cultures, est la raison humaine dont nous sommes tous dotés. Mais la raison doit aussi s’ouvrir à la totalité de l’expérience humaine. Réfléchissant sur le dialogue entre les cultures, le pape Benoît XVI disait « Dans le monde occidental domine largement l’opinion que seule la raison positiviste et les formes de philosophie qui s’y rattachent seraient universelles. Mais les cultures profondément religieuses du monde voient cette exclusion du divin de l’universalité de la raison comme un outrage à leurs convictions les plus intimes. Une raison qui reste sourde au divin et repousse la religion dans le domaine des sous-cultures est inapte au dialogue des cultures […] Dans ce grand Logos, dans cette amplitude de la raison, nous invitons nos interlocuteurs au dialogue des cultures » (Rencontre avec les représentants du monde des sciences, Université de Ratisbonne, 12 septembre 2006).

 

Le dialogue généré dans ce « grand Logos » est sain pour les religions et pour la raison elle-même. Dans le cas des religions, il en est ainsi parce qu’être engagé dans un dialogue à l’intérieur des sociétés démocratiques et ouvert à la raison argumentative est une antidote à toutes les formes de fondamentalisme. Dans le cas de la raison, c’est sain parce que l’ouverture à la transcendance, qui reste une réalité constitutive pour de nombreuses cultures et pour la vie d’une grande proportion de l’humanité, aide la raison à éviter les formes simplistes de réductionnisme. En réalité, personne n’a de monopole sur la culture des droits humains. Nier ou effacer les différences ne sert à personne. Ce qui est important, toutefois, c’est de faire des efforts concertés pour redécouvrir ce que nous avons en commun, sans oublier que la capacité à reconnaître les différences l’un de l’autre dans un noyau partagé de valeurs humaines fondamentales est la condition pour la survie et pour un authentique progrès de toutes les sociétés.

 

En conclusion de cette thèse, « construire des sociétés inclusives » et les construire « ensemble », comme le stipule le titre de la rencontre de Sarajevo, est une tâche ardue mais à laquelle nous ne pouvons pas échapper. C’est pour cette raison même que dans un dialogue centré sur les questions de droits humains, nous devons éviter la tentation d’exclure arbitrairement des cultures ou des visions du monde qui sont religieuses, ou de les accuser de ne pas respecter des standards définis ou de réduire la compréhension de la personne humaine au plus petit dénominateur commun. Céder à cette tentation serait échouer à incorporer la dimension religieuse dans les thèmes importants en débat. Un pluralisme qui n’inclut pas les défis offerts par les religions du monde à des perspectives laïques ne sera jamais un pluralisme authentique et court au contraire le risque de tomber dans une pensée unique et uniforme, ennemie de la liberté.

 

Troisième thèse : la liberté religieuse est un élément clé dans le développement d’une société démocratique

 

La liberté religieuse n’est pas seulement un droit fondamental pour chaque personne, mais le contexte juridique qui permet aux communautés religieuses de contribuer activement au débat démocratique et à la promotion d’une culture partagée des droits humains.

 

Si l’un des points essentiels de la démocratie est la présence d’une société civile caractérisée par la participation active de tous, individus et communautés, nous ne pouvons alors pas oublier le rôle joué par les religions. Elles offrent une contribution directe en éduquant les consciences et en apportant une lumière sur les situations humaines, ou indirecte quand elles inspirent la création de nombreuses organisations et associations qui travaillent pour la société dans son ensemble. Même si les religions ne sont généralement pas considérées comme les protagonistes de la « société civile », elles sont néanmoins le fondement de nombreuses organisations qui travaillent dans la société, et elles créent aussi un réseau d’associations informelles en soutenant des groupes qui ne sont pas d’importance secondaire pour le tissu de la société.

 

Accorder de l’importance à la société civile signifie, même ici, accepter sa multipolarité : pour chaque religion, cela signifie consentir à partager sa liberté avec d’autres religions, et avec ces hommes et ces femmes qui ne reconnaissent pas le transcendant ; pour la société, cela implique de reconnaître les communautés religieuses comme des sujets participant, à part entière, à la construction de cette même société.

 

Le Saint-Siège accorde une grande importance à la liberté religieuse et espère que les États et les organisations internationales peuvent embrasser sa valeur politique en tant qu’inspiratrice de la liberté. Lors des négociations à la « Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe », qui ont conduit, en 1975, à l’adoption de l’Acte final d’Helsinki, c’est le Saint-Siège qui a invité les États participants à reconnaître explicitement le droit à la liberté religieuse, voyant dans ce droit fondamental la protection de la liberté et de la démocratie, ainsi qu’un moyen d’accepter ses propres responsabilités face à des régimes socialistes tyranniques.

 

La liberté religieuse est comme un baromètre qui indique avec précision le niveau de liberté réel dans une société. Les systèmes despotiques de tous les temps ont toujours visé à exercer un contrôle strict sur les Églises et, de même qu’il n’existe pas de régime autoritaire qui épouse une authentique liberté religieuse, de même toutes les restrictions à la liberté religieuse mènent à un affaiblissement de la fibre démocratique de la société.

 

Dans le contexte actuel des sociétés multiculturelles, le respect de la liberté religieuse est l’un des facteurs fondamentaux par lesquels la santé d’un démocratie donnée peut être évaluée comme étant réellement un foyer pour tous. Promouvoir la liberté religieuse apparaît particulièrement important dans la prévention et la lutte contre les phénomènes de la violence extrémiste et de la radicalisation, contre lesquels les gouvernements et les organisations internationales sont actuellement engagés, en particulier le Conseil de l’Europe. Toutefois, la liberté religieuse est un principe exigeant, tant pour les religions que pour les autorités civiles.

 

Pour les religions, la reconnaissance de la liberté religieuse comme droit fondamental implique de reconnaître pleinement l’autre tel qu’il est, ou telle qu’elle est. Cela signifie, sur la base de notre dignité humaine partagée, ouvrir un espace non seulement pour la tolérance mais pour une appartenance commune, pour le partage de nos convictions les plus profondes avec ceux qui sont différents de nous, sans compromettre nos croyances respectives. Cela signifie non seulement de respecter les idées personnelles de l’autre, mais aussi de reconnaître le droit des communautés et des confessions différentes de la nôtre à être présentes sur le même territoire et à coopérer à la construction de notre société. Cela signifie, enfin, admettre qu’il ne peut jamais y avoir d’identification absolue entre d’une part une ethnicité ou un peuple et, d’autre part l’affiliation religieuse.

 

Pour les autorités civiles, et en particulier pour l’État, le principe de la liberté religieuse représente une limite inhérente à l’exercice du pouvoir de l’État, un pouvoir qui est nécessaire mais qui est souvent, en général, envahissant. Il faut reconnaître à l’histoire du christianisme d’avoir, en séparant ce qui appartient à César de ce qui appartient à Dieu, créé la possibilité de l’existence de l’État séculier. Le terme d’ « État séculier » ne doit pas être compris comme un État indifférent à la religion ou, pire, un État agnostique. Cela signifie plutôt un État qui, étant conscient de la valeur de la croyance religieuse pour beaucoup de ses citoyens et du rôle important des communautés religieuses dans la société, permet à chacun de vivre selon sa propre conscience religieuse, à la fois individuellement et collectivement, tout en respectant également ceux qui ne professent aucun système de croyance.

 

Comme nous l’avons déjà noté, les instruments internationaux entérinent non seulement l’inviolabilité de la conscience humaine, mais aussi la dimension religieuse dans sa spécificité en tant que phénomène socialement organisé. En conséquence, les droits des confessions religieuses à exister en tant qu’organisations autonomes est déjà reconnu dans les instruments internationaux, ce qui a été souligné à juste titre dans de nombreuses décisions de la Cour européenne des droits de l’homme.

 

Au cours des dernières années, le respect du droit à la liberté religieuse a été remis en question sur la scène internationale pour un certain nombre de raisons. En premier lieu, en raison de la propagation du fondamentalisme et du maintien d’États autoritaires et non-démocratiques, on a assisté à une diminution déconcertante du respect de la liberté religieuse dans de nombreux pays, une détérioration qui, en plus d’un endroit, a malheureusement atteint des proportions de persécution pure et simple, et où les chrétiens sont fréquemment parmi les premières victimes. En second lieu, dans beaucoup de pays de vieille tradition démocratique, la religion tend à être vue avec un certain soupçon : en raison des défis soulevés dans un contexte multiculturel, mais aussi à cause d’une vision du monde profondément laïque, selon laquelle la religion représente une vision des êtres humains et de la société en concurrence directe avec la pleine affirmation des droits des hommes et des femmes, la religion est vue comme un résidu du passé qu’il faut surmonter.

 

Dans le contexte d’une société hautement sécularisée, les démonstrations publiques de foi sont rapidement considérées comme étant problématiques : il y a la tentation de restreindre le droit à la liberté religieuse sur les lieux de travail, dans les institutions d’enseignement ou dans les établissements de santé. Avec une fréquence croissante, ceux qui désirent légitimement travailler selon les principes qui découlent de leurs croyances religieuses courent le risque d’être accusés de discrimination. Ceci attire davantage l’attention internationale : le rapporteur spécial Heiner Bielefeldt a consacré son rapport intérimaire d’août 2014 au thème de la liberté religieuse sur le lieu de travail, maintenant, entre autres, l’utilité de l’application du principe d’« accommodement raisonnable ». Bien d’autres idées intéressantes sont aussi apparues dans la recherche menée par la Commission de l’égalité et des droits humains du Royaume-Uni, publiée en mars 2015 sous le titre « Religion ou croyance sur le lieu de travail et dans les prestations de service ».

 

Dans un contexte multiculturel, la coexistence de différentes affiliations religieuses exige un effort substantiel de la part des autorités civiles et des acteurs dans la société. Le principe d’ « accommodement raisonnable » peut être appliqué dans de nombreux domaines de la vie publique. Ce processus requiert beaucoup de réflexion et de patience, mais il peut porter du fruit en encourageant plus efficacement une plus grande intégration.

 

Quatrième thèse : la promotion et la protection du droit à la liberté religieuse sont une tâche fondamentale des États et des organisations internationales

 

La liberté religieuse ne doit pas être comprise comme quelque chose d’extrinsèque : exactement comme pour tout droit fondamental, il y a une connexion stricte et vitale entre celle-ci et les autres droits fondamentaux, qui forment un tout cohérent reflétant la dignité intrinsèque de la personne humaine qui, à son tour, est le sujet de ces droits. Dans son rapport intérimaire 2013, « Liberté de religion ou de croyance et égalité entre les hommes et les femmes », le rapporteur spécial Bielefeldt a souligné la valeur d’une compréhension holistique des droits de l’Homme, comme ceux qui sont rappelés dans la Déclaration de Vienne adoptée en 1993 lors de la Conférence mondiale sur les droits de l’homme. La Déclaration de Vienne affirmait que « tous les droits de l’homme sont universels, indissociables, interdépendants et intimement liés. La communauté internationale doit traiter des droits de l’homme globalement, de manière équitable et équilibrée, sur un pied d’égalité et en leur accordant la même importance ».

 

Il est vrai qu’il peut y avoir à certains moments des tensions dans l’exercice de l’un en opposition avec un autre de ces droits, par exemple dans la tension entre le droit à la liberté d’expression et le droit au respect pour ses propres convictions religieuses, comme cela s’est vu récemment. Dans certains cas, il est inévitable que l’État ait à identifier des solutions pour trouver le juste équilibre. Cependant, percevoir les droits fondamentaux comme pouvant être en conflit direct entre eux serait une erreur. Si les droits individuels de l’homme sont l’expression de la dignité de la personne humaine, les droits de l’homme ne peuvent pas être opposés les uns aux autres. Ce sont plutôt les personnes, les sujets de ces droits, qui ont besoin d’apprendre quotidiennement à comprendre les droits qu’ils détiennent en commun avec les autres. Pour employer les mots de la devise de la République française, on ne peut effectivement promouvoir la liberté et l’égalité – LIBERTÉ-ÉGALITÉ – sans accepter le défi de la fraternité – FRATERNITÉ.

 

Les institutions internationales sont ainsi appelées non seulement à combattre toute discrimination contre les croyances religieuses mais aussi, dans une perspective positive, à promouvoir la liberté religieuse. D’une manière particulière, la protection et la promotion de la liberté religieuse, au même niveau que tous les autres droits fondamentaux, sont une tâche propre à une institution comme le Conseil de l’Europe qui, en sauvegardant et en promouvant les droits de l’homme, établit sa véritable raison d’être.

 

La liberté religieuse est, en effet, étroitement liée à de très nombreux autres aspects de la sauvegarde des droits de l’homme : je pense à des thèmes comme la non-discrimination, les domaines de l’éducation à l’école et dans la famille, la bioéthique, la citoyenneté démocratique. Je pense à des domaines comme la prévention de la radicalisation et du terrorisme, le traitement des prisonniers, la relation délicate entre la liberté d’expression et le respect de la sensibilité religieuse, et bien d’autres encore.

 

En effet, la protection du droit à la liberté religieuse a fait l’objet de l’attention à plusieurs occasions dans un certain nombre d’institutions du Conseil de l’Europe. Il suffit de rappeler ici la riche jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme à cet égard, ainsi que les nombreuses déclarations de l’Assemblée parlementaire. D’importants efforts sont actuellement entrepris par le Comité directeur pour les droits de l’homme (CDDH) comme les « Lignes directrices du Comité des ministres aux États membres sur la promotion et la protection des droits de l’homme dans les sociétés culturellement diverses » et la « Compilation des normes existantes du Conseil de l’Europe relatives aux principes de la liberté de pensée, de conscience et de religion ».

 

On pourrait demander si ceci est suffisant, face aux défis croissants posés par les sociétés multipolaires. Le Saint-Siège, sur la base du principe de l’indivisibilité et de l’interdépendance des droits fondamentaux, comme indiqué ci-dessus, et étant conscient de l’importance du rôle du Conseil de l’Europe, est convaincu que le droit à la liberté religieuse devrait toujours faire l’objet d’une attention particulière ; en même temps, il devrait être inclus et intégré dans toutes les activités et réflexions les plus importantes sur les droits de l’homme. Il serait utile d’entamer une réflexion sur ce thème.

 

Parallèlement, le Saint-Siège a toujours soutenu les occasions de dialogue – à la fois directement et au niveau institutionnel – entre les autorités civiles et les responsables religieux. Cela vaut au niveau de l’État, mais aussi au niveau des autorités locales et bien sûr, des organisations internationales. Un tel dialogue peut contribuer à la recherche d’une harmonie constructive libre de toute contrainte, dont a parlé le pape François. Reconnaître le rôle propre que jouent les religions dans le dialogue interculturel, en maintenant avec les religions un dialogue ouvert et transparent, est important même d’un point de vue purement politique. Dans le contexte de sociétés multipolaires, si les religions ne participent pas à la solution, elles peuvent facilement devenir une partie du problème.

 

Dans cette perspective, des rencontres interculturelles organisées ces dernières années sur la dimension religieuse du dialogue offrent une contribution utile, même si celles-ci ne devraient pas être les seules occasions où ont lieu un dialogue parmi les religions et les cultures, et des discussions sur les droits de l’homme. Dans la Recommandation 1962 de 2011 sur la dimension religieuse du dialogue interculturel, organisée par Madame Brasseur en tant que rapporteur, il y avait entre autres la suggestion adressée au Conseil des ministres de la création d’un espace de dialogue. Il était envisagé un groupe de travail composé de membres du Conseil de l’Europe et de représentants de différentes religions et d’organisations non-confessionnelles, dans le but de situer les relations existantes sur une plateforme plus stable et formellement reconnue. Son espoir n’est pas encore devenu réalité bien qu’il soit encore très souhaitable.

 

Conclusion : Une invitation à redécouvrir la valeur politique de la liberté religieuse comme facteur contribuant à la réconciliation entre les peuples et comme initiative pour construire une société inclusive

 

En septembre 1994, Jean-Paul II avait souhaité se rendre à Sarajevo. Le voyage a dû être annulé, à cause du conflit qui avait éclaté et il ne fut possible de s’y rendre que trois ans plus tard. Mais le 8 septembre 1994, le Saint-Père célébra une messe à Castel Gandolfo qui fut retransmise en direct à Sarajevo, au cours de laquelle il affirma : « L’histoire des hommes, des peuples et des nations est remplie de rancœur et d’injustices réciproques. Comme est importante l’expression historique adressée par les évêques polonais à leurs confrères allemands : ‘Nous pardonnons et nous vous demandons pardon !’ Si, dans cette région de l’Europe, la paix a été possible, il semble qu’elle peut aussi venir grâce à l’attitude effective exprimée par les mots que je viens de citer ».

 

Il n’est pas indifférent que Jean-Paul II, en s’adressant à Sarajevo marquée par la guerre, ait rappelé les mots d’une lettre mémorable de 1965 envoyée à la fin du concile Vatican II par l’épiscopat polonais à leurs frères allemands. Karol Wojtyła lui-même contribua à cette lettre qui a exposé les évêques polonais à la critique de leur gouvernement et de certains de leurs fidèles. S’il est vrai que l’histoire de l’Europe a parfois été marquée par des conflits religieux, plus récemment les confessions religieuses ont grandement contribué à la réconciliation entre les peuples. De ce point de vue, il est très significatif que la prochaine réunion sur la dimension religieuse du dialogue interculturel se tienne à Sarajevo.

 

Dimanche dernier, un autre pape, cette fois-ci François, s’est rendu à Sarajevo avec un message aussi clair que celui de son saint prédécesseur. Lors d’un rassemblement œcuménique et interreligieux, le pape François déclarait : « Le dialogue interreligieux ici (à Sarajevo), comme partout dans le monde, est une condition indispensable pour la paix et pour cette raison, il est un devoir pour tous les croyants ». Et un peu plus tard, dans le même discours, le Saint-Père ajoutait : « Le dialogue est une école d’humanité en tant que bâtisseur d’unité qui aide à construire une société fondée sur la tolérance et le respect mutuel. »

 

« Nous pardonnons et nous vous demandons pardon » : ce sont des mots courageux, des mots que l’Église catholique prononce encore aujourd’hui et aide ses fidèles à prononcer. Ce n’est pas un appel fait à la légère. Nous savons bien combien tant de chrétiens dans le monde paient un prix très élevé pour leur fidélité à leurs croyances. Mais nous savons aussi que, même aujourd’hui, le dialogue entre les religions peut apporter une grande contribution à la réconciliation. Ce qui semble désespéré peut pourtant se réaliser avec l’aide de Dieu. Il en fut ainsi dans l’histoire récente – il suffit que nous pensions à la fondation du Conseil de l’Europe – et il peut aussi en être ainsi aujourd’hui si nous pansons les plaies de ce continent et celles qui sont encore vives à travers le monde. 

 

Enfin, les religions ont un rôle à jouer dans la construction de sociétés démocratiques qui soient authentiquement inclusives. Comprendre la signification de ce rôle est un signe de sagesse politique de la part des États et des organisations internationales. Une culture commune des droits de l’homme ne peut pas servir comme la simple somme des vies d’individus protégées : cette culture doit son existence à une vision de la dignité de la personne humaine qui doit être ouverte à la contribution de toutes les parties d’une société multipolaire, unie par un désir et une recherche communs de la vérité.

 

 

 

© Traduction de Zenit,Constance Roques

© Source : Zenit. Du 9 au 12 juin 2015