12/6/2014

Le bonheur de dialoguer dans l’amour et la vérité


Le dialogue est, aux yeux de tous, une nécessité. Mais quels sont les fondements, les enjeux et les conditions d’un dialogue authentique, “en esprit et en vérité”, tant au sein de l’Eglise qu’entre celle-ci et le monde contemporain ? Telle est la question à laquelle nous avons souhaité proposer quelques éléments de réponse… “Notre vie de dialogue, nos occasions de dialoguer, ont à se développer à l’image de la Sainte Trinité. Nous sommes appelés, loin de toute peur ou de tout recroquevillement, à l’ouverture de l’intelligence et du cœur.”



Le dialogue est, aux yeux de tous, une nécessité. Mais quels sont les fondements, les enjeux et les conditions d’un dialogue authentique, “en esprit et en vérité”, tant au sein de l’Eglise qu’entre celle-ci et le monde contemporain ? Telle est la question à laquelle nous avons souhaité proposer quelques éléments de réponse…

 

Connaissez-vous le Psaume qui chante la beauté de l’amour fraternel ? « Qu’il est bon, qu’il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis ! On dirait un baume précieux, un parfum sur la tête, qui descend sur la barbe, la barbe d’Aaron » (Psaume 133, 1-2) ? On pourrait gloser sur cet émerveillement : « Qu’il est bon, qu’il est doux pour des frères de dialoguer dans l’amour et la vérité ! »

 

La réalité est parfois moins immédiatement réjouissante. Certaines tentatives de dialogue tournent à l’affrontement. A moins que la peur de la confrontation ne conduise à renoncer à exprimer de véritables convictions. Il arrive également que l’échange ne soit, comme dit l’expression, qu’un « dialogue de sourds » : chacun dit ce qu’il pense sans que la réflexion de tous en soit effectivement enrichie. Comment donc dialoguer « en esprit et en vérité » ? Comment, à l’intérieur de l’Eglise et avec le monde dans toutes ses diversités, mener des dialogues qui soient authentiquement utiles et constructifs ?

 

C’est Dieu qui nous apprend à dialoguer

 

Comme toujours dans notre vie chrétienne, la contemplation doit être première : c’est Dieu qui est le véritable Maître du dialogue.

 

Pensez à la fameuse icône de la Sainte Trinité d’Andrei Roublev : les Personnes divines sont manifestement en dialogue les unes avec les autres. Aucune n’est repliée sur elle-même, chacune est totalement ouverte et disponible à l’autre. L’éternel dialogue du Père, du Fils et de l’Esprit n’est pas d’abord une affaire d’idées mais un échange de Personne à Personne. Le dialogue divin qui jaillit du cœur du Père se déploie par le Fils, qui est la Vérité, et rebondit dans l’Esprit, qui est la Charité.

 

 

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Notre vie de dialogue, nos occasions de dialoguer, ont à se développer à l’image de la Sainte Trinité. Nous sommes appelés, loin de toute peur ou de tout recroquevillement, à l’ouverture de l’intelligence et du cœur. Nous sommes invités à rencontrer personnellement ceux avec qui nous entrons en discussion : des divergences même très fortes peuvent être assumées paisiblement quand la relation de personne à personne est première. Il nous faut enfin, en toute circonstance, éprouver et promouvoir la convergence de l’amour et de la vérité.

 

Dépasser le faux dilemme des convictions ou de l’ouverture

 

Beaucoup de nos contemporains, même parfois dans l’Eglise, s’imaginent qu’il faut choisir entre une attitude d’ouverture et la volonté de défendre des convictions. Affirmer une vérité serait, pour les uns, faire le lit de l’intolérance ; cultiver un a priori de bienveillance, tiendrait, pour les autres, de la coupable inconsistance. L’évangélisation directe et les combats éthiques sans complexe inquiètent les premiers ; le dialogue œcuménique, inter-religieux, voire philosophique ou politique suscite la suspicion des seconds. Tant et si bien, si j’ose dire, qu’entre catholiques, on va parfois jusqu’à s’affronter sur la nature même et les moyens d’un dialogue légitime.

 

Le Christ, « le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14, 6) et l’Esprit, « l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs » (cf. Romains 5, 5), nous révèlent que nous ne sommes condamnés ni à l’insignifiance ni à l’intransigeance mais que nous avons au contraire à expérimenter et manifester la convergence profonde de l’amour et de la vérité (cf. Psaume 85, 11).

 

Personne n’a jamais été plus « ouvert » que le Seigneur Jésus-Christ. Son côté ouvert sur la Croix est le résumé et le modèle de toute véritable ouverture du cœur et de l’intelligence. Plus nous appartenons au Christ, plus fermement nous croyons au Christ, plus nous sommes aussi capables d’entrer en dialogue avec ceux qui ne le connaissent ou ne le reconnaissent pas. Il ne s’agit pas de mettre notre foi « en veilleuse » mais de nous appuyer sur la Lumière de la foi (titre de la première encyclique du pape François, préparée par Benoît XVI) pour dialoguer en vérité. C’est une des plus grandes grâces de notre identité chrétienne que cette coïncidence paradoxale, dans le Christ et donc par Lui en nous, de l’amour et de la vérité.

 

L’Esprit Saint est en personne la Charité (c’est-à-dire l’amour au sens le plus fort du terme). Vivre de l’Esprit, c’est aimer, inconditionnellement, avec générosité et délicatesse. Au sujet du Saint Esprit, Jésus a dit à ses Apôtres, et ne cesse de nous dire : « Quand viendra l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité toute entière » (Jean 16, 13). L’expression par excellence de l’amour, c’est de conduire à la vérité, c’est d’annoncer la vérité et de l’annoncer pleinement. Saint Augustin, et beaucoup d’auteurs chrétiens de l’Antiquité et du Moyen Age après lui, a aimé insister sur « la vérité de l’amour » qui passe par « l’amour de la vérité ».

 

Le goût de la vérité

 

En dépit de ces références scripturaires et théologiques, le mot « vérité » continue de faire peur à notre époque. Il n’a pas « bonne presse ». Benoît XVI a constamment interrogé le « relativisme » contemporain durant son pontificat. Le pape François n’est pas moins critique à l’égard de ce refus a priori de la vérité : « Nous reconnaissons, écrit-il dans La Joie de l’Evangile, qu’une culture, où chacun veut être porteur de sa propre vérité subjective, rend difficile aux citoyens d’avoir l’envie de participer à un projet commun qui aille au-delà des intérêts et des désirs personnels » (§ 61).

 

Pourquoi le goût authentique de la vérité n’est-il, en aucune manière, chemin d’intolérance ? Parce qu’il correspond au désir le plus profond du cœur humain. Qu’est-ce qu’un homme ? A cette immense question, une réponse possible est sûrement : un être qui cherche la vérité. Prendre au sérieux la vérité, c’est respecter l’humanité la plus profonde de tout interlocuteur possible. Par ailleurs, s’il est possible d’énoncer des vérités, en particulier celles qui nous sont révélées par Dieu, la vérité est toujours plus large que ce qu’on en dit. Tenir un discours de vérité est donc toujours se laisser mesurer par une vérité qu’on ne peut parvenir à exprimer ni parfaitement ni pleinement. Il ne peut donc y avoir d’orgueil de la vérité. Un authentique discours de vérité est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, un discours d’humilité.

 

Une expression fait souvent débat : peut-on dire que les catholiques « détiennent » la vérité ? Répondre « non » serait, pour les uns, du relativisme ; dire « oui » tiendrait, selon les autres, de l’intolérance ou de l’illusion. Nous croyons, en fait, que dans le Christ, la Vérité nous est pleinement donnée. C’est Lui qui nous tient et non pas nous qui le détenons : « on n’enchaîne pas la parole de Dieu » (2 Timothée 2, 9), « on n’enchaîne » pas la vérité. Les catholiques ne « détiennent » par la vérité, ils la servent, ils l’honorent, ils l’annoncent, comme une bonne nouvelle libératrice : « la vérité vous rendra libres » (Jean 8, 32).

 

Quand on interroge un moine sur sa vocation, il répond souvent, en écho à la Règle de saint Benoît : « chercher Dieu », « quaerere Deum ». Beaucoup pourraient penser que les moines ont déjà trouvé Dieu. Comment, sinon, choisir de lui consacrer leur vie ? Mais, comme l’a écrit saint Bernard, « on cherche Dieu pour le trouver et on le trouve pour le chercher encore ». Dieu est si grand qu’on n’a jamais fini de le chercher pour le connaître davantage. Il en est de même de la vérité : la vérité, au sens fort du terme, est si profonde qu’on n’a jamais fini de la chercher. Voilà pourquoi le goût, le culte de la vérité, n’éloignent pas les croyants des incroyants, ils les rapprochent.

 

Pour une spiritualité du dialogue

 

Etre capable de dialoguer dans l’amour et la vérité passe par la courtoisie, la simplicité, l’investissement culturel, la rigueur intellectuelle, une formation précise et ajustée mais surtout par l’enracinement spirituel. Seules l’adoration de la Trinité, la contemplation du Christ en son humanité, l’attention intime à l’œuvre de l’Esprit peuvent nous apprendre à dialoguer dans l’amour et la vérité. Seule l’unification en profondeur de la bienveillance et de l’exigence peuvent nous empêcher de « clocher des deux jarrets » (1 Rois 18, 20).

 

La coïncidence paisible de l’écoute et de l’affirmation ne va pas de soi : elle est parfois à conquérir par un véritable combat spirituel. Mais ce qui nous établit, quoi qu’il en soit, dans un chemin de bonheur, c’est que Dieu lui-même ne cesse de dialoguer avec nous par son Fils et dans l’Esprit, dans l’amour et la vérité. « Le Dieu invisible, écrit la Constitution du Concile Vatican II sur La Révélation divine, s’adresse aux hommes en son immense amour ainsi qu’à des amis, il s’entretient avec eux pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie » (§ 2). Puissions-nous agir comme lui.

 

 

Père Matthieu Rougé,

Prêtre du diocèse de Paris, curé de Saint-Ferdinand des Ternes et professeur à la Faculté Notre-Dame.

© Source : Diocèse de Bayonne, Lescar et Oloron

 

 

 

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Ecclesiam Suam

 

 

Nécessité du dialogue entre l’Eglise et le monde moderne

 

Publiée le 6 août 1964, en plein Concile Vatican II, Ecclesiam Suam, première encyclique du pape Paul VI, affirme que « L’Eglise doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit ». Ce dialogue « exclut la condamnation a priori, la polémique offensante », doit être pacifique, patient et généreux et permettre de « découvrir des éléments de vérité également dans les opinions des autres ». Pour l’Église, précise Paul VI, « personne n’est un ennemi, à moins de vouloir l’être de son côté » et « pour qui aime la vérité, la discussion est toujours possible ». Sachons donc écouter avant même de parler et « mettons en évidence avant tout ce que nous avons de commun, avant de noter ce qui nous divise » recommande le pape.

 

Pour autant, insiste Paul VI, l’Église ne saurait renoncer à son « devoir d’apostolat ». Quant aux chrétiens, ils doivent « être dans le monde sans être du monde », se garder « des erreurs qui circulent également à l’intérieur même de l’Église et dans lesquelles tombent ceux qui n’ont qu’une connaissance partielle de sa nature et de sa mission et ne tiennent pas suffisamment compte des documents de la révélation divine comme des enseignements du magistère institué par le Christ lui-même » et « se prémunir contre le danger d’un relativisme qui entamerait sa fidélité au dogme et à la morale ». En d’autres termes, «la préoccupation d’approcher nos frères ne doit pas se traduire par une atténuation, par une diminution de la vérité ».