01/1/2021

Le couvre-feu


Loin des accessoires dont nous l’avons environné, des surenchères commerciales avec lesquelles nous l’avons profané, des contes sous lesquels nous l’avons travesti, Noël est simple, et pauvre, et, dirais-je, sauvage. « Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place à l’hôtellerie. » […]

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Loin des accessoires dont nous l’avons environné, des surenchères commerciales avec lesquelles nous l’avons profané, des contes sous lesquels nous l’avons travesti, Noël est simple, et pauvre, et, dirais-je, sauvage. « Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place à l’hôtellerie. » (Lc 2, 7.)

Noël dût-il même être strictement soumis à la loi du couvre-feu, que ce serait un heureux sort, car « Couvre-Feu » est l’un de ses noms possibles et, loin de toute connotation calamiteuse, résume son mystère. Ce petit d’homme, cet enfant que la femme couvre de linges resplendissants et rêches comme la neige – pensons à la fameuse Nativité de Georges de La Tour –, cet Enfant est le Feu lui-même, « jeté sur notre terre » (Lc 12, 49). Feu indomptable, « feu dévorant » (He 12, 29 ; Dt 4, 24), et néanmoins domestique, puisqu’il vient « habiter parmi nous » (Jn 1, 14). Au cœur de cette nuit de grand air où les bergers frissonnent, l’enfant, à même la terre, brûle comme un feu de bivouac, origine d’un incendie qui, depuis, ne cesse de courir.

Lors même que nous n’aurions pas de table plantureuse, de divertissements  sophistiqués, d’ambiance fébrilement entretenue, lors même que nous ne pourrions pas nous retrouver nombreux à la messe de minuit, aurions-nous vraiment sujet de nous plaindre, dès l’instant que nous avons le Feu ? Noël, pour avoir lieu, n’a pas besoin de grand-chose. Le lieu de Noël, c’est l’intime ; le lieu du Feu, c’est l’âtre. Et le seul âtre que le Feu attend, qu’il « désire d’un grand désir » (Lc 22, 15), c’est notre être même. Le véritable « réveillon », le voici :

« Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi. » (Ap 3, 20.)

Des circonstances présentes – mais qui sait si l’avenir ne nous réserve pas d’autres austérités ? –, nous pouvons tirer parti pour purifier notre Noël de toutes les compromissions mondaines qui nous empêchent d’atteindre aux profondeurs spirituelles de l’Événement dont cette fête est la mémoire autant que la promesse.

 « À tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom. » (Jn 1, 12.) Comme les Athéniens contemporains de Paul, nous passons notre temps à écouter, à voir, à apprendre distraitement « les dernières nouveautés » (Ac 17, 21) : et si nous passions ce Noël à réaliser ce qui se passe, Celui qui se passe en nous, et qui est la Toute-Nouveauté ? En cette Nuit, ce Feu qui s’invite au plus creux de nous-même, dans l’âtre le plus secret de notre être, demande immédiatement que nous le partagions, et ne demeure en nous qu’à proportion de ce que nous le communiquons aux autres, alors même qu’il ne nous appartient pas. Ce Feu est aussi la plus précieuse étrenne que, jusque dans les épreuves personnelles et collectives, nous puissions mutuellement nous offrir, étant bien entendu qu’« il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35).

C’est de ce Noël-là, intérieur, pauvre, ardent et généreux, que les embarras particuliers de cette année nous rappellent le chemin et nous suggèrent l’exercice spirituel. S’il éteint en nous la mondanité, le couvre-feu peut réchauffer en nous et entre nous la braise de l’essentiel.

Frère François Cassingena Trevedy

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