07/3/2011

Le signe de la maturité d’un Etat est sa capacité à protéger les minorités


Certains pays connaissent une période où l’assassinat politique presque une routine. C’est invariablement le signe avant-coureur d’un effondrement de l’ordre juridique et politique et d’une longue souffrance pour la population. Avec l’assassinat récent du ministre des Minorités, Shahbaz Bhatti, le Pakistan a franchi un pas supplémentaire dans cette terrible direction. Mgr Rowan Williams, archevêque anglican de Canterbury, appelle les Etats à garantir la sécurité aux minorités de toutes origines, parce qu’il y voit un test de maturité pour les pays.



Certains pays connaissent, dans leur histoire, une période où l’assassinat politique ou de faction devient presque une routine – ce fut le cas en Russie au début du XXe siècle et en Allemagne et chez ses voisins au début des années 30. C’est invariablement le signe avant-coureur d’un effondrement de l’ordre juridique et politique et d’une longue souffrance pour la population dans son entier. La semaine dernière, avec l’assassinat de Shahbaz Bhatti, le ministre des Minorités, le Pakistan a franchi un pas supplémentaire dans cette terrible direction.

 

A ceux qui vont jusqu’à soutenir de telles atrocités, il y a peu de choses à dire. Ils habitent un monde de fantasmes et sont hantés par l’angoisse paranoïaque. Alors que la consternation est tangible chez bon nombre de musulmans, dans ce pays et à l’étranger, les agissements des pervertis portent atteinte à la morale du Coran aussi bien qu’à la politique rationnelle.

 

A ceux qui reconnaissent, en revanche, qu’il se produit quelque chose de vraiment effroyable en leur sein – à la majorité au Pakistan qui a élu un gouvernement qui, quelles que soient ses nombreuses imperfections, s’est engagé à résister à l’extrémisme – nous devons bien sûr dire : ” N’imaginez pas que cela peut être ‘géré’ ou toléré “.

 

Le gouvernement du Pakistan et la grande majorité de sa population sont, dans le fond, soumis à un chantage. Le désir profond et largement répandu pour le Pakistan d’être ce qu’il était censé être, pour la justice d’être garantie pour tous et, pour certaines des lois les plus facilement contournées d’être révisées, est paralysé par la menace d’assassinats. L’affaire du blasphème concernant la chrétienne pakistanaise, Aasia Noreen, si présente dans les débats ces derniers mois, et l’assassinat de Salman Taseer, le gouverneur du Pendjab, ont permis de voir très clairement qu’il existe, au Pakistan, une faction totalement indifférente à la justice et au respect de la légalité qui ne cherche qu’à promouvoir un despostisme pseudo-religieux inhumain.

 

Le Pakistan a été créé par Mohamed Ali Jinnah en tant qu’Etat délibérément musulman dans lequel, toutefois, les non-musulmans bénéficiaient d’un droit absolu à la citoyenneté ainsi que des sécurités et des libertés civiles inhérentes à ce droit. Tout comme les exemples les plus notoires de gouvernements musulmans dans l’histoire, le Pakistan avait reconnu, avec réalisme et générosité, que certaines convictions demeureraient et donc qu’un Etat musulman juste, ni plus ni moins qu’un Etat chrétien ou laïque juste, devait offrir ces mêmes droits à ses minorités.

 

Si la volonté de l’Etat de garantir la sécurité absolue aux minorités de toutes origines est un test de maturité et de durabilité politiques, quelles que soient les origines confessionnelles de ces minorités, alors la vision fondatrice du Pakistan faisait preuve de maturité. Le mépris affiché à l’égard de cette vision par les assassins de M. Bhatti est une insulte à l’islam tout autant qu’au christianisme au Pakistan.

 

Qu’est-ce qui doit changer ?

 

Il faut un débat rationnel au Pakistan et, plus largement, un débat sur la loi anti-blasphème qui est à l’origine de bien des difficultés rencontrées aujourd’hui. Ce débat pourrait avoir lieu si l’intelligentsia musulmane internationale parvenait à se faire une idée cohérente de l’abus que représente l’application de la loi sur le blasphème au Pakistan.

 

La majorité des penseurs musulmans sont embarrassés par les lois supposément ”islamiques” qui masquent l’oppression meurtrière et l’intimidation dans différentes situations. Ils sont fort célèbres et doivent être entendus plus distinctement au Pakistan où une partie du problème tient à l’affaiblissement de l’islam traditionnel par l’ignorance populiste de l’extrémisme actuel.

 

Il faut quelques preuves crédibles de la volonté politique du gouvernement pakistanais non seulement de résister au chantage mais aussi d’évaluer avec réalisme le niveau de danger dans lequel vivent les communautés minoritaires et les individus qui les soutiennent.

 

M. Bhatti savait quelles étaient ses chances de survie – comme en témoigne l’émouvant testament qu’il a laissé. Il n’était pas protégé par le gouvernement qu’il a servi avec tant de courage. Combien de communautés chrétiennes minoritaires, respectueuses des lois, pacifiques et souvent profondément désavantagées, ne bénéficient pas non plus de la protection de leur gouvernement? Quelles garanties supplémentaires de sécurité sont offertes ?

 

La protection des minorités, quelles qu’elles soient, est une épreuve décisive pour déterminer la légitimité morale d’un gouvernement. Une telle protection est incorporée dans l’identité du Pakistan actuel comme Etat islamique offrant une reconnaissance civile aux non-musulmans. Pour des raisons stratégiques, beaucoup sont inquiets pour l’avenir du pays. Toutefois, ceux qui parmi nous aiment le Pakistan et son peuple sont inquiets pour son âme et sa stabilité politique.

 

Il est bouleversant de voir que ceux que nous considérons comme nos amis vivent dans la peur d’être réduits au silence puis celle de se trahir eux-mêmes. Cet état de fait ne doit pas être toléré. Ils ont besoin de connaître le soutien que leur apportent les chrétiens et les autres de l’étranger pour leur propre vision de l’histoire.

 

M. Bhatti est mort comme un martyr, c’est-à-dire pas simplement à cause de sa foi chrétienne mais à cause d’une vision partagée par les chrétiens et les musulmans pakistanais. Lorsque lui et moi nous nous sommes rencontrés au Lambeth Palace, à Londres, l’an dernier, il était parfaitement conscient des risques qu’il courait. Il ne s’est pas laissé un seul moment détourner de son engagement pour la justice pour tous.

 

Qu’une personne d’un si grand courage et d’une indéfectible volonté se soit nourri de la culture politique du Pakistan est, en soi, la preuve que cette culture peut demeurer et convaincre. Il s’agit là d’un des rares signes d’espoir dans une situation profondément tragique qui incite, de façon impérieuse, à la prière et à l’action.

 

 

 

Rowan Williams

 

 

 

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Rowan Williams est l’archevêque de Canterbury. Article distribué par le Service de Presse de Common Ground (CGNews) avec l’accord de l’auteur.

 

 

© Source : The Times, 7 mars 2011, thetimes.co.uk

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