10/10/2012

Le Tilleul de Mamette




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Lorsque je rendais visite à ma grand’mère dans son grand âge, je la trouvais assise bien droite dans son fauteuil, tout près de la fenêtre du jardin. Ses yeux fatigués délaissaient la lecture et ses mains que j’avais connues si actives dans mon enfance, s’immobilisaient longtemps sur ses genoux.

 

Le visage tourné vers la nature, son passe temps favori était d’observer les jeux des oiseaux. Mésanges, rouges-gorges, moineaux rentraient et sortaient à tour de rôle de l’abri en bois accroché au vieux tilleul et puis becquetaient en vol la boule de graisse et de graines que ma grand’mère, Mamette, suspendait régulièrement à une grosse branche.

 

Cette gourmandise plaisait à la gent ailée mais aussi à un écureuil dodu qui venait lui disputer son repas.

 

Il enroulait le bout de sa queue autour de la branche et se laissait pendre. Il grignotait ainsi à travers les mailles du filet… puis il regagnait son gîte par petits bonds à travers les haies, sans précipitation.

 

Mamette ne se lassait pas de ce spectacle !

 

Elle sentait moins la solitude et l’inactivité grandissantes.

 

Elle nous faisait partager sa joie de contempler la vie de la nature au rythme des saisons.

 

Malheureusement, le tilleul qui avait aussi pris de l’âge témoignait d’une maladie fragilisant ses branches. Souvent le fermier, voisin de Mamette, s’arrêtait au portail, hochait la tête en le considérant et soupirait :

« – Avant qu’il n’endommage la façade, il faudrait songer à l’abattre… »

 

Mais, chaque fois qu’un proche avait parlé d’au moins élaguer l’arbre, Mamette s’y était fermement opposée. « -Réduire mon tilleul à un moignon ? Jamais ! Déjà l’ébrancher une année sur trois, c’est me priver de mes infusions. Vous savez bien qu’alors il ne fleurit plus ! »

 

Or, durant un hiver rigoureux, Mamette dut se résoudre à quitter sa maison. Ses enfants lui promirent qu’elle reviendrait dés que sa santé le lui permettrait.  Ils tinrent parole car, début mai, ils purent la reconduire chez elle.

 

Dès que les volets furent ouverts, Mamette alla à la fenêtre du tilleul : « – Mon Dieu ! Où est-il ? »

 

Elle contemplait la cour vide.

 « – C’est impossible…C’est impossible. » gémissait- elle.

 

Aucun de ses enfants n’avaient eu le courage de lui raconter la chute des branches durant les grands vents et leur décision de faire disparaître le tilleul avant son retour. Il fallut bien lui dire à ce moment-là. Ce fut difficile.

 

Pour ne pas les peiner, Mamette garda son chagrin pour elle et leur donna raison.

 

Personne ne reparla plus de l’arbre.

 

Lors de mes vacances d’été, je lui fis la surprise de ma visite. Je la trouvais blottie, tassée dans son fauteuil, assise à contre jour.

 

Elle m’accueillit avec un bon sourire mais sa gaieté légendaire avait disparu.
 « – Pourquoi préférait-elle contempler la pénombre de la pièce ? » me dis-je.

 

Elle écouta tous mes récits mais elle ne me narra rien de sa vie à la campagne. Tout à coup je compris pourquoi elle ne m’incitait pas à aller à la fenêtre. Aucun oiseau ne pouvait se disputer les graines, le pain rassis, les croûtes de fromage… Plus de visites de l’écureuil !

 

Sans le vouloir ma famille lui avait volé sa joie de vivre, et moi-même n’avais prêté aucune attention à la chute d’un arbre dont l’ombre avait pourtant protégé tant d’activités ludiques de mon enfance sans parler des escalades à moitié tolérées … Les adultes s’éternisaient à table durant les fêtes et nous, nous allions verdir nos habits les plus neufs! …Que de bons souvenirs pourtant de mes jeux avec mes cousins ! Je réalisais alors quel vide apporterait à tous les petits enfants la disparition du tilleul.

 

Désirant consoler ma grand’mère, je me risquais à lui dire que je partageais sa tristesse.

 

Mamette ne voulut pas assombrir les quelques heures de mon retour et elle s’efforça d’être à nouveau semeuse de joie. Elle s’activa dans sa cuisine en chantonnant et nous passâmes une bonne soirée.

 

Cependant mon téléphone mobile fonctionna beaucoup après son coucher. J’appelais deux cousins pour leur demander conseil.

 

La nuit suivante, j’ai planté là où il y avait eu le tilleul un arbuste vigoureux et bien charnu. J’y ai accroché l’abri rempli de graines et plusieurs boules bien appréciées des oiseaux.

 

Je me souviendrai toujours de l’air ébahi de ma grand’mère quand elle est sortie sur le pas de la porte.

 

Elle retrouvait sur ce jeune frêne le va et vient de nombreux oiseaux. Le gros merle noir au bec jaune était venu picorer sur le sol les graines que laissaient tomber les actives mésanges…

 

L’écureuil reviendrait certainement…

 

La vie avait repris dans la cour : couleurs des plumages, appels variés, rondes virevoltantes. Tout était grâce pour les yeux de notre Mamette qui était envahie par la joie et répétait :

« – Comme c’est beau !… ô mon petit, merci, merci ! »

 

Je songeais « Quelle chance de pouvoir donner un peu de plaisir à ceux qui nous aime et de pouvoir partager leur bonheur. »

 

 

 

Marie France Faure

© « Saveurs de Paix » – Pax Christi France

 

 

 

*****

Pistes de réflexion

Qu’est-ce que la paix intérieure ?

 

 

1. Comment garder la paix de l’âme au milieu des troubles de sa vie ?

 

C’est un travail continuel sur soi car un rien peut faire basculer l’harmonie que chaque être humain essaie de créer autour de lui et qui contribue à son bien être autant physique que moral.

 

Mamette avait vieilli et ne pouvait plus faire ce qui la motivait auparavant. Elle avait su découvrir un intérêt pour quelque chose à sa portée et elle avait su s’en contenter. En abattant le tilleul, elle a perdu son équilibre personnel et son ouverture au monde, et pourtant elle ne fait aucun reproche.

 

Le petit fils, devenu lui aussi un adulte,  était heureux de lui rendre visite mais leurs relations avaient changé. Le plus fort était devenu le plus vulnérable. Le savoir dispensé par la grand’mère avait cédé la place à la pure affection. Se rendant compte de la tristesse de sa grand’mère, le jeune homme ne pouvait repartir en paix. Il voulait trouver comment lui rendre la joie.

 

Ce n’est pas de la culpabilité mais bien le sentiment de sa responsabilité envers l’autre qui montre que l’on forme une famille digne de ce nom : Maladie – Perte de son emploi –Moment de dépression…Tout plein de facteurs qui réclament de s’épauler autant que lors d’épreuves telles que la séparation, le deuil.

 

2. Cette attitude expérimentée en famille prépare-t-elle à une ouverture au monde ? La paix personnelle est donc dépendante de celle des autres et de leur comportement.

 

Ainsi l’état du monde relaté quotidiennement par les informations est pris en compte de façon plus ou moins sensible par chacun  alors que cela ne le concerne pas directement.

 

La détresse annoncée aux nouvelles peut émouvoir au point de nous inciter à prendre une part active par exemple pour lutter contre une injustice par une manifestation de solidarité, pour favoriser le vote d’un projet de loi, pour améliorer une situation par une pétition , par une collecte…

 

Par contre, certaines personnes déjà enclines aux “idées noires” peuvent se sentir encore plus découragées et par leurs paroles induire à la passivité.

 

C’est certainement là qu’un artisan de paix doit essayer de témoigner l’espérance par une présence amicale et sereine.

 

 

 

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