01/10/2012

Les perspectives islamo-chrétiennes du voyage du pape au Liban


Dans le texte de l’exhortation post-synodale pour le Moyen-Orient que Benoît XVI a signé à Harissa au Liban le 14 septembre 2012, il affirme que les chrétiens orientaux se sont laissés interpeller par la religiosité des musulmans. Cette interpellation réciproque ne représente-t-elle pas pour l’avenir une des clés pour structurer d’une manière nouvelle les relations avec l’autre croyant ? Il s’agira de se considérer dans un rapport de respect réciproque, de pardon, de poursuivre en continu le dialogue interreligieux, de passer de la tolérance à la liberté religieuse, de construire une saine laïcité, en éradiquant tous les fondamentalismes.



Au Liban, en s’inscrivant dans la continuité avec ses prédécesseurs, Benoît XVI a présenté, à l’occasion de son voyage en septembre 2012, une vision aboutie des relations avec l’Islam et préconisé un nouveau type de fraternité, un vivre ensemble sans haine, fruit de la conversion du cœur pratiquée, notamment, dans le cadre du dialogue interreligieux.

 

Au cours de ce voyage dont le thème était « Je vous laisse ma paix », il a en effet appelé les chrétiens et les musulmans du Liban, de toute la région, du Moyen-Orient  et du monde entier à unir leurs efforts, pour promouvoir la justice, la réconciliation et la paix.

 

Dans l’immédiat, c’est vers la Syrie, déchirée par une sanglante guerre civile, que doit se concentrer notre attention afin de chercher à soutenir ceux qui, en dehors des belligérants de cette guerre, œuvre pour la mise en place d’une transition pacifique, afin de permettre le développement d’un processus de réconciliation conduisant à la justice et à la paix.

 

Les journaux, la radio, les télévisions ont, à juste titre, souligné l’importance de l’appel de Benoît XVI, mais ils n’ont sans doute pas suffisamment souligné que l’insistance  mise par le pape sur la nécessité du dialogue et la coopération entre chrétiens et musulmans n’est pas vraiment une nouveauté. Depuis le Concile de Vatican II et la déclaration « Nostra aetate » de 1965 (1), le Saint Siège a très souvent affirmé, par ses écrits et au cours de rencontres, sa volonté de continuer à établir et à développer, partout dans le monde, des relations apaisées, confiantes et fécondes entre l’Eglise catholique et l’Islam.

 

Il faut souligner, à ce propos, le travail remarquable fait par le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux que préside le cardinal Tauran. Il faut rappeler aussi les très nombreuses déclarations faites par Jean-Paul II au cours de ses voyages, en particulier les discours qu’il fit à Ankara (1979), à Casablanca (1985), à Damas (2001) et aussi en plusieurs pays d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Contrairement à ce qu’on dit parfois, Benoît a poursuivi cette action de Jean-Paul II en faveur du dialogue islamo-chrétien. Il y eut, certes, la conférence qu’il fit en 2006 à l’université de Ratisbonne, conférence qui conduisit certains à penser – pour le déplorer ou pour s’en réjouir – que le nouveau pape n’aurait pas envers la religion musulmane la même attitude respectueuse et fraternelle de son prédécesseur. Mais quelques jours après cette conférence, Benoît XVI tint à déclarer : « Poursuivant l’œuvre entreprise par mon prédécesseur, le pape Jean-Paul II, je souhaite vivement que les relations confiantes qui se sont développées entre chrétiens et musulmans depuis de nombreuses années, non seulement se poursuivent mais se développent dans un esprit de dialogue  sincère et respectueux, fondé sur une confiance toujours plus vraie, qui, avec joie reconnait les valeurs religieuses que nous avons en commun et qui, avec loyauté, respecte les différences. » Et le pape ajoutait : « Le dialogue  interreligieux et interculturel est une nécessité pour bâtir ensemble le monde de paix et de fraternité ardemment souhaité par tous les hommes de bonne volonté. En ce domaine nos contemporains attendent de nous un témoignage éloquent pour montrer à tous la valeur de la dimension religieuse de l’existence. »

 

C’est dans cette perspective et dans cet esprit que, chaque année, au nom du Saint Père, le Cardinal Tauran envoie aux musulmans du monde entier un message d’amitié à l’occasion de la fête de l’Aïd el Kebir, qui marque la fin du début du mois du Ramadan. Cette année le thème de ce message était : « Eduquer les jeunes chrétiens et musulmans à la justice et à la paix ».

 

Il est très regrettable que les déclarations du Pape et les activités, si importante, du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux ne soient pas suffisamment connues par un grand nombre de catholiques français.

 

Le SRI (Service pour les Relations avec l’Islam), placé sous l’autorité de la Conférence épiscopale, fait un remarquable travail en s’efforçant de faire connaître dans notre pays les enseignements du concile Vatican II ainsi que ceux des papes sur les relations islamo-chrétiennes.

 

Mais dans trop de diocèses, de paroisses, de centres d’enseignement religieux, on semble encore ignorer les orientations données depuis plus de 40 ans par le Saint Siège en ce qui concerne les relations entre l’Eglise et l’Islam. (2)

 

Il est aujourd’hui nécessaire que, tant du côté musulman que du côté chrétien, les croyants connaissent tout ce qui a été réalisé et continue à être réalisé, sur tous les continents, dans ce domaine. A cet égard, complétant l’action du SRI, celle du GAÏC (Groupe d’Amitié Islamo-Chrétien) est, elle aussi, très précieuse.

 

Le voyage que Benoît XVI vient de faire au Liban contribuera sans nul doute, il faut s’en réjouir, à faire mieux connaître  les positions l’action du Saint Siège en ce qui concerne les relations entre l’Eglise catholique et l’Islam. Ce voyage du pape au Liban est d’autant plus important que la Syrie est actuellement déchirée par une guerre civile qui fait d’innombrables victimes.

 

La crise syrienne n’est pas d’ordre religieux, elle est d’ordre politique. Dans ce pays il se trouve des chrétiens et des musulmans qui s’opposent au Président Bachar el-Assad, et des chrétiens et des musulmans qui soutiennent ce gouvernement. Rejoignant et soutenant les plus hautes autorités religieuses chrétiennes et musulmanes de Syrie, Benoît XVI a demandé l’arrêt des violences d’où qu’elles viennent. Il a appelé au dialogue entre tous en vue de la réconciliation nationale. Il a demandé à tous de renoncer à l’esprit de vengeance, et de pardonner, en invitant chacun à accueillir au plus profond de lui-même, s’il veut la paix, celle de Dieu, qui est la Paix, pour les chrétiens, à l’accueillir par le Christ et en Lui.

 

Le pape a aussi dénoncé avec force le fondamentalisme religieux, tous  les fondamentalismes religieux, qu’ils soient chrétiens, juifs ou  musulmans.

 

Enfin, Benoît XVI a appelé tous les Etats à faire en sorte que le droit international soit respecté par tous, partout. Est-il besoin de souligner que cet appel concerne tout particulièrement la Terre Sainte et le statut de la Ville sainte, Jérusalem, où les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU doivent être appliquées.

 

 

 

Père Michel Lelong,

co-fondateur du GAÏC (Groupe d’Amitié Islamo-Chrétienne)

 

 

 

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NOTES :

(1)    Déclaration du  Concile Vatican II sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes : il s’agit du texte fondateur du dialogue interreligieux contemporain entre catholiques, juifs, musulmans, bouddhistes, hindous et tous ceux qui pratiquent une autre religion.

 

(2)    A ce sujet, le Père Lelong écrit dans son livre Les Papes et l’Islam :

« Dans certains milieux catholiques, y compris parmi des prêtres et des laïcs qui se disent et se veulent fidèles aux enseignements des Papes et du Concile Vatican II on entend encore assez souvent des voix s’élever pour mettre en garde contre le dialogue interreligieux, sous prétexte qu’il risque de faire oublier la vérité des Mystères chrétiens et donc de conduire à un dangereux syncrétisme.

 

Il faut reconnaître que, dans les années qui suivirent le Concile Vatican II, certains théologiens clercs et laïcs catholiques, en voulant « s’ouvrir aux autres », eurent tendance à minimiser l’identité chrétienne. Mais à l’opposé, d’autres catholiques continuèrent à adopter en face du judaïsme et de l’islam, une attitude plus ou moins agressive et polémique.

 

L’enseignement du Saint Siège, lui, est parfaitement clair. Il refuse autant le syncrétisme que la polémique : « Pour être vrai, a précisé Benoît XVI, le dialogue interreligieux doit éviter tout relativisme, tout syncrétisme. Il doit être animé d’un respect sincère pour les autres croyants, d’un esprit de fraternité et de réconciliation. Mais le dialogue interreligieux ne consiste pas à niveler les religions, ni à estomper les différences. Il doit susciter le respect mutuel, tout en affirmant la vérité. (Osservatore Romano, 23 septembre 2008)

 

A ce dialogue interreligieux, beaucoup de catholiques font une autre objection : ils disent et écrivent que seule l’Eglise propose ce dialogue, tandis que les autres croyants- et en particulier les musulmans- y sont indifférents et hostiles. Les textes que nous avons cités, les évènements que nous avons évoqués tout au long de ce livre suffisent à montrer combien cette affirmation est inexacte. La vérité, c’est  que dans le monde musulman comme dans les milieux chrétiens et juifs, certains croyants sont favorables au dialogue interreligieux tandis que beaucoup d’autres le redoutent et le critiquent, sans vraiment connaître ce qu’il est et sans savoir qu’il existe désormais et de plus en plus, dans toutes les régions du monde.

 

On entend souvent aussi en Occident des chrétiens demander – à juste titre – la liberté du culte et donc celle d’avoir des églises en Terre d’Islam, tout en s’opposant à la construction des mosquées en Europe, même dans les villes où vivent et travaillent de nombreux musulmans. Là encore, les catholiques devraient mieux connaître l’enseignement du Saint Siège, qui se trouve parfaitement résumé dans les quelques lignes de l’évêque chargé au Vatican des relations avec les Etats.

 

« Le respect de la liberté religieuse doit être réciproque. Par conséquent, en Europe, elle doit être garantie aux minorités non chrétiennes, comme elle doit l’être hors d’Europe aux minorités chrétiennes. » (Discours de Mgr Dominique Lambersi, Secrétaire de la section pour les relations entre les Etats – rencontre de Rimini 29 août 2008, Osservatore Romano, 23 septembre 2008)

 

Père Michel  Lelong, Les Papes et l’Islam, Koutoubia, Editions Alphée, mars 2009, pages 235-237

 

 

 

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Biographie :

Le Père Michel Lelong, est membre de la Société des Pères Blancs, licencié en langue et littérature arabe, Docteur ès-lettres, il a enseigné à l’Institut de Sciences et de Théologie des religions  de Paris. Dans ce livre, il présente des documents peu connus – et pourtant d’une importance majeure – qui témoignent de l’attention portée par Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI aux relations entre l’Eglise catholique et le monde musulman.)

 

Constitué de croyants, chrétiens et musulmans, le GAÏC s’est donné pour mission de contribuer à une meilleure connaissance mutuelle et de promouvoir des valeurs éthiques et spirituelles communes au christianisme et à l’Islam dans le cadre d’une laïcité ouverte. Il est une association loi de 1901 fondée en 1993. Il appelle notamment chaque année, en novembre, à participer à la Semaine de Rencontres Islamo-Chrétiennes (SERIC). Un site informe en continu de l’état de l’avancement de l’édition à venir sur le site : http://www.semaineseric.eu/. (Contacts : 92bis boulevard du Montparnasse, 75014 Paris – gaic@wanadoo.fr Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.  ; http://www.legaic.org/

 

 

 

 

© Cherchonslapaix.org – 1 octobre 2012