20/6/2012

Marius et dame Renarde




Télécharger :

Conte – Marius et dame Renarde >>

 

 

Il était un ancien berger qui, depuis la mort de sa femme, vivait seul. Il habitait une maison, bâtie de ses mains, juchée sur un escarpement, juste au-dessus du dernier hameau de la montagne.

 

Les habitants connaissaient bien ce Marius et, de temps en temps, l’un des fermiers du coin montait lui faire un brin de causette.

 

Chaque jour, Marius allait se dégourdir les jambes avec l’idée de se rendre utile ! De bon matin, Il empoignait son solide bâton, posait sur sa tête ronde son feutre délavé et sur ses yeux las d’énormes lunettes aux verres fumés. Puis, d’un pas égal, le long des haies, il cheminait jusqu’au jaillissement de chaque source.

 

 Si la terre et les cailloux avaient obstrué l’arrivée de l’eau, il s’agenouillait et dégageait consciencieusement la cuvette naturelle. Fatigué de ses efforts, il s’asseyait ensuite sur un gros rocher et observait le paysage : il en connaissait chaque arbre et arbuste.

 

Aucun bruit en ces lieux – Seuls les rapaces s’y manifestaient, tournoyant patiemment à la recherche de nouvelles petites victimes.

 

Suivant les saisons, neige ou fleurs embellissaient le coin.

 

Il arrivait parfois qu’un sanglier solitaire passât non loin du vieux berger, en quête de glands ou d’un pré de maïs… à saccager !

 

Comme il se sentait bien sur sa terre natale, Marius ! Il n’aurait jamais accepté de vivre ailleurs…

 

Or, par un matin déjà bien chaud, il vit dame renarde et ses renardeaux qui descendaient le long de la pâture où l’eau continuait de couler malgré un début de sécheresse.

 

Se rappelant ses poules égorgées et mutilées, Marius se mit à pester contre la petite famille. Il la maudissait et s’écriait :

– « Ah ! Si seulement j’avais pris ma vieille carabine ! J’éliminerais cette maudite engeance ! »

 

Il s’avisa pourtant :

– « Vrai, pour s’aventurer le matin hors de sa forêt, il faut que cette coquine ait bien soif !  »

 

Sentant une présence humaine, la renarde avait stoppé net son chemin et, campée devant ses petits, elle jetait vers Marius des regards suppliants. Alors le brave homme sentait un peu de pitié le gagner. Malgré lui, la colère retombait… Il avait gardé son cœur d’enfant, aimant aimer et être aimé.

 

Cependant, refusant de s’attendrir davantage, il se leva vivement, malgré son ventre tout rond et ses membres raides ! Il prit le chemin du retour. Bien trop vite pour pareille descente pierreuse !

 

Sa cheville pivota dans une ornière et se foula. Marius tomba lourdement sur le sol, loin d’une quelconque racine secourable qui eût pu l’aider à se hisser. Il ne put se relever…

 

Sa cheville enflait à vue d’œil et lui faisait très mal… Le soleil devenait de plus en plus ardent.

 

– « Encore heureux que mon chapeau n’ait pas débaroulé ! » soupira-il.

 

En dépit de nombreux efforts pour se remettre sur pieds, Il dut passer là le reste de la journée et la nuit survint sans que personne ne passât.

 

Marius souffrait beaucoup. Comme il avait soif ! Il se mit à gémir et à s’en prendre à lui-même à voix haute :

– « Sacré idiot que je suis ! Courir comme un lièvre à mon âge ! Et sans avoir emporté ma gourde par cette chaleur ! Ah, mère renarde si tu savais comme j’ai mal à cause de toi !…  Mais, toute mauvaise bête que tu es, eh bien je trouverais ta compagnie plutôt douce ! »

 

A ce moment là, il entendit un glapissement. Levant les yeux, il rencontra ceux de la renarde qui le fixait dans la pénombre. Elle agitait la queue comme en guise de salut.

 

– « Te voilà donc revenue…tu n’as plus peur de moi ? »

 

La renarde s’approcha à deux pas de lui et s’assit… Elle restait sur le qui-vive.

 

– « Tu as de beaux petits, renarde. Comment se fait-il qu’ils ne soient plus à tes côtés ? », l’interrogea Marius.

 

Dame renarde agita à nouveau son panache comme si elle comprenait ces paroles.

 

– « Fichtre, se dit Marius, on dirait qu’elle me comprend !…  Que peux-tu faire pour moi, sauvageonne ? Rien certes…mais reste donc un peu là. Je pense moins à mes douleurs en regardant ton superbe pelage.  »

 

La renarde eût un regard vif et malicieux et, stupéfait, Marius crut même l’entendre rire ! Il continua de lui raconter tout ce qui trottait dans sa tête à pareil moment, la prenant véritablement comme confidente.

 

Elle restait immobile à l’écouter et lui se sentait beaucoup mieux malgré son gosier sec.

 

Soudain, rapide comme l’éclair, la renarde fila et disparut du chemin. Resté seul, fort marri, Marius soupira de tout son être, déçu ! L’animal se moquait bien de sa misère…

 

De fait, Dame renarde n’avait pas abandonné l’homme blessé. Bien plus, elle s’apprêtait à risquer sa peau pour lui… ou le bout de son beau panache !

 

Oui ! La renarde, futée et hardie, courait à présent vers la ferme la plus proche pour attirer le fermier.

 

Bravant les chiens de garde et leurs aboiements furieux, elle se faufila sous le grillage disjoint du poulailler. Elle saisit une poule par les ailes… sans l’égorger cette fois ci !… Puis fit trois fois le tour de la maison avec cette volaille qui piaillait de terreur.

 

Ah certes, le fermier jaillit vite de chez lui, son fusil de chasse à la main…

 

Jamais on ne vit pareille scène de chasse avec semblable dénouement : une renarde, et sa poule piaillant, remontant la pente du chemin menant à Marius, le fermier et ses chiens à leurs trousses. Qui, passant devant un vieil homme, toujours assis dans son ornière, complètement stupéfait, libère sa proie !

 

La coquine, ainsi allégée, gagna au plus vite l’abri des bois et son terrier où ses petits dormaient.

 

Marius n’en croyait pas ses yeux… Le fermier stoppa tout net à la vue de son ami et de sa poule bien vivante et sans la moindre égratignure !

 

Il rappela vite ses chiens de chasse, sans toutefois manquer de proférer : « Maudit renard !  »

 

– « C’est une renarde » lui dit Marius » et si étonnant que ça puisse te paraître, c’est grâce à elle que tu viens à mon secours… Je n’en reviens pas de ce qu’elle a fait ! »

 

Le fermier se mit à rire :

– « Sacré Marius, tu as la fièvre ; Tu ne sais plus ce que tu dis ! »

– « Non, non, crois-moi, il ne lui manque que la parole à cette bête là ! Cela te paraît extraordinaire… à moi aussi… Mais cette renarde, elle est allée te chercher. Je ne pourrai l’oublier… J’ai une dette envers elle. » 

 

– « Bon, bon, dit le fermier, calme toi ! Je te soulève un peu et te dépose sur le pré. Reste tranquille pendant que je pars atteler la jument et appeler mon fils. A nous deux, on pourra te hisser sur la charrette à bois et te ramener chez moi. Ma femme aura appelé le docteur.

 

Ne lui parle pas du renard, il te conduirait tout de suite à l’hôpital des « tourneboules » ! », ajouta-t-il, en partant d’un grand rire qui secouait son cou tout maigre, un peu comme celui du héron cendré.

 

Marius ne répondit rien. Il ferma les yeux et se mit à penser à la petite sauvageonne qui l’avait secouru. Ce qui venait de se passer le rendait encore plus proche de la vie mystérieuse de sa montagne.

 

Il avait souvent parlé aux vaches, ânes et moutons et voici qu’il avait pu communiquer avec un animal sauvage. Quel cadeau dans son grand âge !

 

– « J’espère bien la revoir, elle et ses petits ! Je viendrai déposer quelques restes de nourriture dés que je pourrai marcher », se promit-il.

 

Il s’étendit dans l’herbe tendre et fraîche qui apaisait son corps meurtri et fixa la lune brillante. Une étoile filante traversa la nuit du ciel. Marius fit alors ce vœu « Que les chasseurs n’enfument pas son terrier et la laissent en vie ! » Puis, bien fourbu mais confiant, il s’endormit…

 

 

 

Marie-France Faure

© « Saveurs de paix » – Pax Christi France 2012

 

logo saveurs de paix

⊲ Télécharger : Marius et dame Renarde