- Pax Christi France - http://www.paxchristi.cef.fr/v2 -

Mgr Jean Legrez : Le baiser de paix est un signe de communion avant la communion

Fin connaisseur de la liturgie, Mgr Jean Legrez, archevêque d’Albi, regrette que le geste de paix soit « mal pratiqué », mais désapprouve sa suppression dans certaines paroisses…

 

 * *

 

En juin, vous avez proposé dans votre diocèse de pratiquer le geste de paix d’une manière plus solennelle et plus codifiée. Quel est le sens de cette suggestion ? 

 

Mgr Jean Legrez : Le geste de paix est l’un des plus anciens de la messe avec la fraction du pain. Aujourd’hui, la signification de ce geste est devenue inconnue pour la plupart des fidèles, et cela me désole de le voir si mal pratiqué. Beaucoup pensent qu’il s’agit d’un geste de réconciliation. C’est en partie vrai, mais ce n’est pas suffisant. En réalité, cette réconciliation devrait avoir eu lieu avant la messe.

 

La paix du Christ est un don de Dieu à travers lequel l’Esprit se répand et nous unifie, pour faire de nous le corps du Christ. C’est un signe de communion avant la communion. C’est d’ailleurs le sens de la formule de saint Augustin : « Recevez ce que vous êtes. » Nous avons souvent une conception intimiste de la communion. C’est moi, ma relation avec Jésus. Mais il y a une dimension ecclésiale fondamentale dans la communion, qui est déjà présente dans le geste de paix.

 

Pourquoi le sens de ce geste est-il si méconnu ? 

 

Avant Vatican II, l’assemblée était exclue de ce rite, il était réservé aux clercs, ce n’était pas tout à fait juste. La restauration liturgique l’a introduit pour toute l’assemblée. Le Concile a chargé les conférences épiscopales de le mettre en pratique chacune dans leur pays. À ma connaissance, la Conférence des évêques de France n’a jamais rien proposé ! Faute de consignes, la poignée de main l’a emporté partout, alors qu’il faut bien reconnaître que ce geste n’est pas véritablement significatif.

 

Chez les maronites, le geste est beaucoup plus fort : celui qui reçoit la paix présente ses mains jointes, et celui qui la donne les entoure de ses mains. Ce geste est tout à fait signifiant. Il est bien distinct des salutations profanes de la vie quotidienne. Dans la liturgie dominicaine, il me semble que le célébrant commençait par déposer un baiser sur la patène et le calice avant de transmettre la paix à l’assemblée. Ce qui est fondamental, c’est que ce geste parte de l’autel, car la paix vient du Christ ressuscité.

 

Comprenez-vous les prêtres qui omettent le geste de paix pour éviter le désordre pendant la messe ? 

 

Non, je crois que c’est une erreur. Sous prétexte qu’il y a des abus, il faudrait supprimer ce geste ? Un des rôles du prêtre est d’être un éducateur, et donc d’expliquer à ses paroissiens le sens des rites. Peut-être les prêtres n’expliquent-ils pas suffisamment le déroulement de la liturgie. Dans le Missel, il est conseillé aux prêtres de prêcher sur les rites. Or, c’est sans doute trop rare. Alors qu’il y a une vraie attente, et même une certaine curiosité de la part de beaucoup de fidèles !

 

La méconnaissance du geste de paix est-elle le symptôme d’une incompréhension plus générale de la liturgie ? 

 

Idéalement, dans une belle liturgie, rien ne devrait avoir besoin d’être expliqué, car tous les gestes sont suffisamment signifiants pour être compris de tous. Cependant, il faut coller à la réalité actuelle : la culture chrétienne est en baisse. Le geste de paix, se frapper la poitrine, la manière de recevoir la communion, sont autant de gestes rituels que les fidèles ne comprennent plus spontanément.

 

En ce moment, j’installe les nouveaux curés dans leurs paroisses. Il y a un certain nombre de rites propres à ces occasions. S’ils ne sont pas présentés aux fidèles, ceux-ci ne comprennent rien à ce qui est en train de se passer, et c’est normal !

 

Il faut former le peuple de Dieu, avec bienveillance et patience, sans être ennuyeux. C’est un art ! Les prêtres ont aussi besoin d’être encouragés dans ce sens. Eux savent ce qu’ils font, ils n’ont pas forcément conscience que les fidèles ne comprennent pas et ont besoin d’explications, il faut le leur dire.

 

 

Recueilli par Gauthier Vaillant

© Source : La Croix. 9 octobre 2015

 

 

 

*****

Le geste de paix crée la discorde

 

 

Signe de communion et d’ouverture pour les uns, obstacle au recueillement pour les autres : à la messe, le geste de paix ne met pas tout le monde d’accord.

 

« Serrer la main à des inconnus montre que nous sommes tous frères et qu’on peut compter les uns sur les autres. » Piotr, 31 ans, ne manque pas d’arguments pour expliquer son attachement au geste de paix. « C’est aussi un geste de miséricorde. D’ailleurs je pense qu’il doit se faire en communion avec les chrétiens qui ne sont pas dans l’église », complète-t-il.

 

Comme lui, beaucoup de fidèles tiennent au geste de paix. Et le pratiquent chaque dimanche avec plus ou moins de sobriété. Certains échangent simplement « la paix du Christ » avec leurs voisins, quand d’autres tiennent à serrer autant de mains que possible.

 

Pour ceux-là, ce geste est aussi vécu comme un moment de convivialité : « Sur un plan plus terre à terre, c’est agréable d’échanger un sourire gratuitement avec quelqu’un », ajoute d’ailleurs Piotr, venu seul à la messe ce jour-là à l’église Saint-Augustin, sur les Grands Boulevards à Paris. D’autres se disent bonjour ou échangent un signe de la main avec une connaissance aperçue quelques rangs plus loin. Des couples s’embrassent, des amis se font la bise…

 

« Mondanités »

 

Mais d’autres fidèles ne partagent pas cet enthousiasme. Bras croisés, yeux fermés ou à genoux, tout à leur recueillement à quelques minutes de la communion, ils préfèrent faire l’impasse, même s’ils serrent généralement les mains qui leur sont tendues.

 

Exemple avec Marthe, professeur de français dans le 19e  arrondissement de la capitale, qui, le dimanche, réserve le baiser de paix à son mari. « C’est un très beau geste qui a sa place avant la communion », admet pourtant la jeune femme de 26 ans.

 

Elle se rappelle même d’une dispute avec son père, résolue grâce à ce geste. « Au baiser de paix, mon père s’est retourné vers moi et m’a regardée en me disant “la paix du Christ”. Ça a éteint ma colère et j’ai pu suivre la fin de la messe, alors qu’auparavant, je fulminais au lieu de prier ! » Et pourtant, la jeune femme trouve ce moment de la messe « complètement galvaudé », car il « tourne trop souvent en mondanités ».

 

Même avis chez Maryvonne, 68 ans, à Bitche (Moselle) pour qui le geste de paix « devrait être a minima. Pas d’effusions, de déplacements ou de grands signes à des connaissances éloignées dans l’église », implore-t-elle avant de prendre l’exemple « agaçant » du « voisin de derrière qui me tape sur l’épaule pour m’obliger à me retourner ». Selon elle, une pratique sobre et rapide « suffit largement à montrer la valeur de ce rite ».

 

Un geste de la tradition la plus ancienne

 

Pourtant, placé entre le Notre Père et l’Agnus Dei, le geste de paix trouve son origine directement dans l’Évangile (« Devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande », Mt 5, 24) et la tradition apostolique (« Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix », Lettre de Paul aux Romains 16, 16). Mais il a beau être l’un des plus anciens gestes de l’histoire liturgique, il divise les fidèles.

 

Et l’agacement s’étend à certains prêtres, qui l’omettent parfois à la messe. « Je le fais de moins en moins », confie un curé parisien « exaspéré par le temps que cela prend de revenir au calme ». « Je le réserve à certaines occasions, notamment les mariages et les obsèques. » Quitte à froisser les fidèles qui y sont attachés. « Pourquoi le prêtre prendrait-il toute la place dans la messe alors que nous n’en aurions aucune ? », interroge Édith, 60 ans, à la sortie de la messe dominicale.

 

Quant au besoin de recueillement exprimé par certains, c’est une « mauvaise excuse » pour Jean-Jacques, 58 ans, qui sort ce jour-là de l’église de la Trinité, dans le centre de Paris. « Il y a bien d’autres moments dans la vie de foi pour la prière solitaire. La messe est faite pour la communion, y compris entre les personnes. Nous avons tous parfois des difficultés à être ouverts aux autres, cela fait partie de l’exercice. »

 

Instructions romaines

 

La question a pourtant préoccupé l’Église, ces dernières années. En 2007, deux ans après un Synode sur l’Eucharistie, Benoît XVI évoquait le rite de paix dans l’exhortation apostolique Sacramentum caritatis .

 

S’appuyant sur ce texte, en juin 2014, la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements publiait une circulaire visant à « mieux exprimer la signification du signe de la paix » et « réglementer ses expressions excessives ». En résumé : le célébrant ne doit pas quitter le chœur et les fidèles ne doivent pas se déplacer dans l’église. Le texte précise même que parfois, le rite de paix « doit être omis ».

 

Le dicastère chargé de la liturgie souhaite que « les Conférences des évêques envisagent de changer la manière de se donner la paix », notamment « dans tous les lieux où on a recours à des gestes familiers et à des salutations profanes ». La bise et la poignée de main semblent clairement visées.

 

« Pour éviter la pagaille, le meilleur moyen serait de distinguer le geste de paix du simple ”bonjour” », confirme le journaliste Xavier Accart, docteur en sciences religieuses et spécialiste de la liturgie. « Les gestes engagent une attitude intérieure, ajoute-t-il, et l’absence d’harmonie ne favorise pas l’unité de l’assemblée et l’apprentissage des gestes qui nous font rentrer dans le Mystère. »

 

« Pas d’importance »

 

Mais c’est aux conférences épiscopales de chaque pays qu’il appartient de décider des modalités de mise en œuvre du geste de paix. Et en France, le « recadrage » romain est resté lettre morte, à l’exception du diocèse d’Albi, dont l’archevêque, Mgr Jean Legrez, a fait des propositions, en juin dernier, pour le traduire en actes.

 

Pourtant, l’avis de la Congrégation pour le culte divin est largement partagé au sein de la Conférence des évêques de France. Mgr Bernard-Nicolas Aubertin, archevêque de Tours et président de la Commission pour la liturgie et la pastorale sacramentelle, considère lui aussi que le geste de paix est parfois « une source de dispersion au moment où on devrait être le plus recueilli », tout en précisant qu’il trouverait « insensé » de le supprimer.

 

Mais, bien que la question soit de son ressort, il se voit « mal aller demander un vote sur ce sujet aux évêques. On me demanderait si je n’ai pas mieux à faire ! », prédit l’évêque, qui appelle malgré tout à « ne pas donner à ce geste plus d’importance qu’il n’en a ».

 

En revanche, Mgr Aubertin voit dans l’arrivée de la nouvelle traduction du Missel – il espère qu’elle sera prête d’ici à deux ans – « une chance de réexpliquer les gestes de la messe ». Et du même coup, d’harmoniser les pratiques ? « Cela nécessitera un gros travail de pédagogie auprès de tout le monde, anticipe l’évêque. À commencer par les prêtres ! »

 

 

____________

Repères  : Histoire du baiser de paix

 

Vers 150, le philosophe et martyre saint Justin décrit pour la première fois la messe dans sa Première apologie et mentionne le baiser de paix. Il se donnait alors, chastement, sur la bouche, symbolisant le don et l’accueil mutuel des âmes.

 

En 397, le troisième concile de Carthage interdit le baiser de paix entre hommes et femmes en raison d’abus qui le rendent suspect d’incitation à la débauche.

 

Au début du XIIIe siècle, le pape Innocent III (1198-1216) supprime le baiser de paix entre laïcs et le réserve aux clercs. Cela correspond à la diminution progressive du rôle des fidèles dans la messe observée à l’époque.

 

À la suite du concile de Trente (1545-1563), le pape saint Pie V promulgue un nouveau missel par la bulle Quo primum tempore en 1570. Le geste de paix est remplacé par la phrase du prêtre « Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous », à laquelle l’assemblée répond « Et avec votre esprit ». Mais il reste en usage dans les communautés monastiques.

 

En 1969, dans la foulée du concile Vatican II, le pape Paul VI promulgue le nouveau missel par la constitution apostolique Missale Romanum, qui réintroduit le geste de paix initial. La nature du geste est laissée à l’appréciation des Conférences épiscopales, selon les coutumes et la culture locales.

 

En 2007, dans l’exhortation apostolique Sacramentum caritatis, le pape Benoît XVI réaffirme l’importance et la légitimité du geste de paix à la messe, mais souhaite qu’il soit mieux encadré pour éviter l’agitation avant la communion.

 

 

 

Gauthier Vaillant

© Source : La Croix. 9 octobre 2015

© Pax Christi France.