16/12/2014

Nouvelles étapes “turques” vers l’unité des chrétiens


Le directeur de Agos, le seul hebdomadaire publié en turc et en arménien, commente l’aspect œcuménique de la visite de François à Ankara et à Istanbul, à travers les voix de la communauté arménienne, anglicane et d’experts du pluralisme religieux. “La visite du Pape en Turquie n’a pas été seulement symbolique, ce qui s’est produit pendant le voyage met en évidence la possibilité, précisément à Istanbul, de dialoguer et de réaliser la révolution œcuménique…”



La visite du pape François en Turquie (28-30 novembre) a eu un grand impact dans le monde et auprès du peuple turc. En plus de la dimension politique, sa visite a revêtu une importance historique dans l’engagement pour le dialogue et l’unité entre catholiques et orthodoxes. La déclaration conjointe, signée à l’occasion de la rencontre entre le Pape François et le Patriarche œcuménique Bartholomée, a eu un écho considérable non seulement dans le monde chrétien, mais aussi dans le monde islamique, surtout au Moyen-Orient.

 

En outre, les paroles du Pape durant le vol de retour en Italie ont attiré l’attention des journalistes présents sur le sujet du rapport délicat entre la Turquie et l’Arménie : « Une chose qui me tient beaucoup à cœur – a observé le Pape – est la frontière turco-arménienne : si on pouvait ouvrir cette frontière, ce serait une belle chose ! Je sais qu’il y a des problèmes géopolitiques dans la région, qui ne facilitent pas l’ouverture de cette frontière. Mais nous devons prier pour la réconciliation de ces peuples ». De telles paroles ont encore augmenté davantage l’importance de la visite et ont attiré une plus grande attention sur la cérémonie qui se déroulera en 2015 “En mémoire des victimes de 1915”, même si les responsables du Vatican ne se sont pas exprimés à ce sujet. Après avoir participé à la célébration de la Fête de Saint André au Patriarcat œcuménique, Bartholomée I et François ont diffusé une autre déclaration conjointe, dans laquelle ils ont exprimé l’objectif principal de la visite : « Nous exprimons notre sincère et ferme intention, dans l’obéissance à la volonté de Notre Seigneur Jésus Christ, d’intensifier nos efforts pour la promotion de la pleine unité entre tous les chrétiens et surtout entre catholiques et orthodoxes ».

 

La visite de François au Patriarche arménien de Constantinople Mesrob II, à l’hôpital de Surp Pirgiç, est un petit geste mais qui est chargé de sens. Bien que la presse locale n’y ait pas accordé une grande attention, la valeur symbolique a été très forte dans le contexte de l’« unité de tous les chrétiens » dont on a énormément parlé.

 

Agos, hebdomadaire indépendant publié en turc et en arménien, a voulu relire la visite papale à travers plusieurs voix : celle de l’évêque arménien Sahag Masalyan, de Engin Yildirim, prêtre et théologien anglican, et de Bilal Sambur, professeur d’Islam, de la pensée religieuse moderne et spécialiste en pluralisme religieux. Mons. Sahag Masalyan a observé qu’une partie du monde orthodoxe exprime une certaine résistance à l’unité avec Rome et a souligné le sens de la prière de François avec le patriarche Mesrob II comme un geste d’attention spéciale envers les arméniens : « Le Pape a parlé de la réouverture des frontières entre la Turquie et l’Arménie ». On voit que le Pape connaît bien les arméniens et c’est une très belle chose. Le geste à l’égard du Patriarche est lui aussi important, parce qu’il a montré l’importance que le Pape accorde à l’humanité et aux personnes dans le besoin. Jusqu’à présent, tous les voyages apostoliques en Turquie ont prévu une visite à la communauté arménienne, certainement un privilège pour ce peuple. De plus, cette visite représente un message important aussi bien en ce qui concerne l’unité entre les chrétiens, que pour le dialogue interreligieux. Lorsqu’il est entré dans la chambre du Patriarche Mesrob, François a demandé que seule la famille reste, nous avons attendu dehors. Durant les dix minutes pendant lesquelles il est resté dans la chambre, il a prié, il a caressé la tête et a baisé la main du Patriarche ».

 

À propos de la déclaration conjointe du Pape et du Patriarche œcuménique Bartholomée, Mons. Masalyan a souligné : « Ce fut certainement un signe important, mais des choses de ce genre avaient déjà eu lieu précédemment. Cependant, une certaine réticence à l’égard de cette unité provient précisément du monde orthodoxe. Plusieurs cercles de l’Église orthodoxe ne sont pas d’accord avec le Patriarche Bartholomée. Par exemple, des frictions existent entre le Patriarche de Moscou et l’Église de Constantinople et l’effort vers l’unité est très difficile. Ce n’est pas simple de résoudre brièvement une division de mille ans. Il faut dire que le pape François et le Patriarche Bartholomée montrent déjà une unité qui peut être un exemple pour tous les chrétiens. Cette tentative aura certainement une issue concrète, mais nous ne savons pas encore laquelle. Parmi les projets, il y a celui de réunir à nouveau le Concile de Nicée en 2025. À cette occasion, une déclaration de foi conjointe pourrait être publiée ». Dans ce cadre, des rencontres sont aussi prévues avec l’Église arménienne, comme l’explique encore Mons. Masalyan : « Plusieurs commissions vaticanes qui travaillent avec les Églises orthodoxes orientales sont à pied d’œuvre. Du point de vue théologique, ces rencontres se déroulent positivement mais il y a des divisions héritées du passé. Par exemple, un saint pour une Église est excommunié par une autre. Ce qui est en cours, c’est un itinéraire de connaissance réciproque entre les Églises, et dans ce dialogue des progrès pratiques peuvent se faire, comme fêter Noël et Pâques à la même date, par exemple ».

 

Engin Yildirim, prêtre anglican et théologien, a déclaré à Agos que les anglicans aussi sont favorables à l’unité : « L’histoire de la chrétienté est malheureusement remplie de guerres et de divisions, qui ne rendent pas honneur à l’Église. Malgré cela, le niveau atteint par le mouvement œcuménique né au début du siècle dernier est satisfaisant. Le changement essentiel, qui doit avoir lieu, est maintenant dans les progrès sincères et radicaux que les représentants principaux des différentes Églises doivent accomplir. Un des meilleurs exemples de ces progrès est la visite du pape François au Patriarche Œcuménique. Comme l’a déclaré le Pape dans son message à la Cathédrale du Saint-Esprit à Istanbul, l’unité n’est pas « individualisme »; les diversités sont en effet un don de l’Esprit Saint et abstraction faite des différences entre nous, nous devons poursuivre l’unité. En tant que prêtre anglican et théologien, je fais mienne ces paroles avec une grande joie. Notre souhait est que l’Église soit une, car Jésus-Christ ne considère pas son Église comme étant catholique, orthodoxe ou anglicane ».

 

Le professeur Bilal Sambur a voulu souligner comment la séparation entre catholiques et orthodoxes est depuis toujours une grande blessure pour le monde chrétien. Avec le Concile Vatican II, la recherche d’ententes possibles a commencé : « La visite du Pape au Patriarche Œcuménique, la participation ensemble à la Sainte Messe et la publication de la déclaration conjointe montrent qu’on est arrivé à une nouvelle étape dans les rapports entre les deux Églises. Nous pouvons affirmer que dans le futur, nous verrons de nouvelles rencontres et de nouvelles ententes entre le Vatican et le Patriarcat. Le Vatican a prouvé qu’il a renoncé à la mentalité hégémonique, qu’il a reconnu d’autres Églises et religions et qu’il les accepte comme des pairs ; pour résoudre les questions de l’humanité, à travers des ententes et des dialogues, il faut être des pairs dans l’Esprit. La visite du Pape en Turquie n’a pas été seulement symbolique, ce qui s’est produit pendant le voyage met en évidence la possibilité, précisément à Istanbul, de dialoguer et de réaliser la révolution œcuménique ».

 

 

 

Ferda Balancar.

Traduction de Fatma Turgut

© Source : Oasis center. 16 décembre 2014