26/3/2015

Mise en garde contre un mauvais usage de la liberté d’expression


Le 10 mars 2015, Mgr Silvano M. Tomasi, observateur permanent du Saint-Siège auprès des Nations Unies à Genève, a pris la parole lors de la 28e session du Conseil des droits de l’homme, sur la liberté de religion et de croyance. Si la liberté d’expression est un droit humain fondamental qu’il faut toujours soutenir et protéger, elle implique cependant l’obligation de dire de manière responsable ce que l’on pense en vue du bien commun. Il n’existe pas de “droit d’offenser”…



Il n’existe pas de “droit d’offenser”, rappelle le Saint-Siège

 

 

« Une liberté d’expression mal employée pour blesser la dignité des personnes en offensant leurs convictions les plus intimes sème les germes de la violence », met en garde le Saint-Siège : Il n’existe pas de « droit d’offenser ».

 

Mgr Silvano M. Tomasi, observateur permanent du Saint-Siège auprès des Nations Unies à Genève, a pris la parole lors de la 28e session du Conseil des droits de l’homme, sur la liberté de religion et de croyance, le 10 mars 2015.

 

Si « la liberté d’expression est un droit humain fondamental qu’il faut toujours soutenir et protéger », elle implique cependant « l’obligation de dire de manière responsable ce que l’on pense en vue du bien commun », a-t-il souligné.

 

L’archevêque a donné quelques garde-fous pour exercer la critique, notamment « prendre en considération le fait que les personnes sont plus importantes que leurs convictions ou leurs croyance et qu’elles ont, simplement parce qu’elles sont des êtres humains, un droit inné à être respectées ».

 

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Discours de Mgr Tomasi

 

Monsieur le président,

 

La communauté internationale est maintenant confrontée à un défi délicat, complexe et urgent concernant le respect des sensibilités religieuses et la nécessité d’une coexistence pacifique dans un monde de plus en plus pluraliste : il s’agit d’établir une relation juste entre la liberté d’expression et la liberté de religion. La relation entre ces deux droits humains fondamentaux s’est avérée difficile à gérer et à traiter, que ce soit au niveau normatif ou au niveau institutionnel. D’autre part, il faudrait que soit reconnu « que le débat d’idées ouvert, constructif et respectueux, de même que le dialogue interreligieux et interculturel aux niveaux local, national et international, peuvent jouer un rôle positif dans la lutte contre la haine religieuse et l’incitation à la violence ». L’échec de cet effort est flagrant quand un usage excessif et irresponsable de la liberté d’expression aboutit à des intimidations, des menaces et la violence verbale, qui portent atteinte à la liberté de religion et peuvent malheureusement mener à l’intolérance et à la violence. De même, le rapporteur spécial sur la liberté de religion s’est concentré sur la violence commise « au nom de la religion » et sur ses causes profondes.

 

Malheureusement, la violence règne aujourd’hui. Si un génocide est ‘tout acte commis dans l’intention de détruire, en totalité ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel’, alors la communauté internationale dans son ensemble assiste à une forme de génocide dans certaines régions du monde où des femmes et des enfants sont encore réduits en esclavage et vendus, des jeunes gens tués, des populations sont encore brûlées, décapitées et forcées à s’exiler. Dans ce contexte, la délégation du Saint-Siège désire soumettre à la réflexion du Conseil des droits de l’homme le fait que ces crimes innommables, et d’autres encore, sont commis contre des populations appartenant à des communautés anciennes, simplement parce que leur croyance, leur système social et leur culture sont différents de celles des combattants fondamentalistes du prétendu « État islamique ». Se réclamer de la religion pour tuer des personnes et détruire le témoignage de la créativité humaine développée au cours de l’histoire rendent les atrocités actuelles encore plus ignobles et condamnables. Une réponse adéquate de la part de la communauté internationale, qui devrait laisser de côté les intérêts particuliers pour sauver des vies, est un devoir moral.

 

Cependant, la violence ne découle pas de la religion mais d’une mauvaise interprétation de celle-ci ou de l’idéologie qu’on en fait. De plus, cette même violence peut dériver d’une idolâtrie de l’État ou de l’économie, et elle peut être un effet de la sécularisation. Tous ces phénomènes ont tendance à éliminer la liberté individuelle et la responsabilité envers l’autre. Mais la violence est toujours un acte individuel et une décision qui implique la responsabilité personnelle. C’est donc en adoptant une éthique de la responsabilité qu’une voie fructueuse pourra s’ouvrir, que l’on pourra prévenir la violence et sortir de l’impasse entre des positions extrêmes, l’une défendant toutes les formes de liberté d’expression et l’autre rejetant toute critique d’une religion. Le risque d’un double standard dans la protection des droits humains n’est jamais très éloigné : certaines limites à la liberté d’expression sont imposées de manière sélective par la loi et acceptées ; pendant ce temps, des attaques systématiques, provocatrices et d’une violence verbale contre la religion sont approuvées, blessant l’identité personnelle des croyants. Une liberté d’expression mal employée pour blesser la dignité des personnes en offensant leurs convictions les plus intimes sème les germes de la violence. Bien sûr, la liberté d’expression est un droit humain fondamental qu’il faut toujours soutenir et protéger ; en fait, cela implique aussi l’obligation de dire de manière responsable ce que l’on pense en vue du bien commun. Sans ce droit, l’éducation, la démocratie et une authentique spiritualité ne seraient pas possibles. Cela ne justifie pas pour autant que l’on relègue une religion au rang de sous-culture d’un poids insignifiant ou de cible facile à ridiculiser et à discriminer. Des arguments antireligieux, même sur un ton d’ironie, peuvent certainement être acceptés, de même qu’il est acceptable d’user d’ironie sur le sécularisme ou l’athéisme. La critique de la pensée religieuse peut même aider à démanteler divers extrémismes. Mais qu’est-ce qui peut justifier des insultes gratuites et une dérision méchante des sentiments et convictions religieux des autres qui sont, après tout, égaux en dignité ? Peut-on se moquer de l’identité culturelle d’une personne, de la couleur de sa peau, de la croyance de son cœur ? Il n’existe pas de « droit d’offenser ». La critique peut produire de bons résultats si elle prend en considération le fait que les personnes sont plus importantes que leurs convictions ou leurs croyance et qu’elles ont, simplement parce qu’elles sont des êtres humains, un droit inné à être respectées.

 

L’absence d’une éthique de la responsabilité et de l’équité conduit à la radicalisation des positions alors que le dialogue et la compréhension mutuelle sont au contraire nécessaires pour briser le cercle vicieux de la violence. La Constitution de l’UNESCO nous rappelle que « puisque les guerres prennent naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de paix ».

 

Plusieurs problèmes interdépendants comme la liberté de religion, la liberté d’expression, l’intolérance religieuse, la violence au nom de la religion, se retrouvent dans les situations concrètes auxquelles le monde est confronté aujourd’hui. Il semble que le moyen d’avancer soit l’adoption d’une approche globale qui considérerait ces problèmes ensemble dans la législation, afin de faciliter une coexistence pacifique basée sur le respect de la dignité inhérente et des droits humains de toute personne.

 

Tout en optant pour être du côté de la liberté, les conséquences de l’exercice de celle-ci ne peuvent pas être ignorées et elles devraient respecter cette dignité, construisant ainsi une société mondiale plus humaine et plus fraternelle.

 

Merci, Monsieur le président.

 

 

 

Traduction de Zenit, Constance Roques

© Source : Zenit. 26 mars 2015