18/3/2014

10 ans du Message d’Amman : La cohabitation entre les religions est possible


Le 18 mars 2014, le cardinal Leonardo Sandri, préfet de la Congrégation pour les Eglises orientales, est intervenu à Rome lors d’une table ronde en l’honneur des 10 ans du Message d’Amman, qui est une déclaration du Roi Abdallah II de Jordanie, invitant à l’unité entre musulmans, en soutenant le véritable Islam et en combattant l’extrémisme. A cette occasion, le cardinal Sandri encourage à diffuser des exemples d’actes vertueux pour assurer que la cohabitation pacifique est possible entre les religions.



Discours du cardinal Sandri pour les 10 ans du Message d’Amman

 

 

Le cardinal Sandri encourage à « diffuser des exemples d’actes vertueux » pour « assurer que la cohabitation pacifique est possible » entre les religions.

 

Le cardinal Leonardo Sandri, préfet de la Congrégation pour les Eglises orientales, est intervenu lors d’une table ronde en l’honneur des 10 ans du Message d’Amman, à Rome, ce 18 mars 2014.

 

Le message d’Amman est une déclaration du Roi Abdallah II de Jordanie, invitant à l’unité entre musulmans, en soutenant le véritable Islam et en combattant l’extrémisme.

 

Le cardinal a fait observer que tous les croyants pouvaient se reconnaître dans la « conscience de se sentir “blessés” par des contextes, des situations et des personnes qui ont pu manifester en paroles ou en gestes, parfois violemment, leur aversion pour la foi ».

 

Cette blessure « dérive aussi de situations internes à nos communautés respectives », a-t-il ajouté en déplorant ces « contre-témoignages », tout comme le message d’Amman dénonçait le danger représenté par « certains qui affirment appartenir à l’Islam et commettent de terribles actes en son nom » : « Des contradictions de ce genre se constatent amèrement dans toutes les confessions. »

 

Blessés mais fidèles à l’espérance

 

Pourtant, si les croyants sont « blessés à l’intérieur et à l’extérieur [de leurs communautés de foi] », ils restent « désireux d’accueillir et de donner l’espérance », a estimé le cardinal qui a témoigné de deux anecdotes de cohabitation religieuse dont il a fait l’expérience lors d’une de ses visites en Irak, en décembre 2012 : « Lors d’une célébration en la cathédrale syro-catholique de Bagdad, deux après l’attentat de 2010, deux hauts représentants locaux de l’Islam sunnite et chiite, étaient présents ensemble ».

 

Toujours en Irak, à Kirkouk, lors d’une célébration eucharistique, les chrétiens ont exprimé leur solidarité en attendant des explosions, dans une mosquée proche : « C’était touchant de voir l’appréhension de la communauté chrétienne qui priait encore plus intensément le Seigneur pour ceux qui étaient dans la souffrance et l’ombre de la mort à cause de cette violence persistante. »

 

Le cardinal a rappelé la priorité de la Congrégation pour les Eglises orientales : la « formation », afin que les jeunes de tout le Moyen-Orient apprennent « la cohabitation et la collaboration selon les principes du dialogue œcuménique et interreligieux ».

 

Cet objectif rejoint le message d’Amman, qui plaide pour que les jeunes, « promesse d’avenir », soient protégés « du danger de glisser sur les sentiers de l’ignorance, de la corruption, de la mentalité fermée ».

 

Oui, la cohabitation est possible

 

Le cardinal a conclu en faisant observer que ce qui « donne des ailes à l’espérance des habitants de l’Orient et du monde entier » sont « les témoignages d’un travail éducatif constant, compétent et généreux ». C’est pourquoi il a encouragé à « diffuser de tels exemples d’actes vertueux pour assurer que la cohabitation pacifique et constructive est possible ».

 

Dans cette optique, l’Eglise attend du monde de l’information « qu’il diffuse davantage les lueurs de l’espérance et non seulement ce qui impressionne en négatif et qui recueille un large consensus ». Il s’agit de « rapprocher les parties en conflit plutôt que de rendre plus profond le fossé qui les sépare ».

 

« Cela est exigé par les enfants et les jeunes juifs, chrétiens et musulmans de Terre Sainte, qui vont à l’école en espérant un avenir lumineux que nous n’avons pas le droit de mépriser », a insisté le cardinal.

 

 

© Source : Zenit. 18 mars 2014

 

 

 

* * *

Intervention du Cardinal Leonardo Sandri,

Préfet de la Congrégation pour les Églises Orientales,

durant la table ronde de présentation du Message d’Amman,

dix ans après sa publication

 

 

Salle de la « Promoteca del Campidoglio », Rome 18 mars 2014, 11h30

 

Excellences,

Estimés professeurs et hôtes illustres,

 

Merci pour votre invitation à participer à cette table ronde et pour l’occasion qui m’est offerte de donner un court témoignage en lien avec mon poste de Préfet de la Congrégation pour les Églises Orientales. C’est le point de vue, parmi différentes possibilités d’aborder la question, qui me semble la plus adapté, avec une référence particulière aux inquiétudes des Églises Orientales et de tous nos amis en Orient.

 

Permettez-moi d’abord d’exprimer mon souhait que le Message d’Amman soit plus largement connu et apprécié : dix ans se sont écoulés depuis sa publication, un temps relativement court en termes d’histoire, mais particulièrement dense en terme d’événements. J’adresse un salut cordial à la Représentation du Conseil pontifical pour le Dialogue Interreligieux, dont je suis également membre, pour son engagement en faveur de la rencontre et du dialogue avec les différentes cultures et traditions spirituelles de l’humanité.

 

1. Si vous me le permettez, nous pouvons commencer par reconnaître que nous nous sentons « blessés », oui blessés dans certaines situations où des personnes  peuvent avoir exprimé, même occasionnellement, avec des mots ou des gestes hélas parfois violents,  leur aversion à nos confessions respectives. Nous savons très bien quel rôle peut jouer une désinformation, ou pire  une information délibérément faussée,  surtout aujourd’hui où la vitesse des réseaux sociaux propage les nouvelles dans le monde entier en quelques instants. Allant plus loin, nous devons cependant admettre que la blessure, dont nous souffrons, vient aussi de situations internes à nos communautés respectives : les contre-témoignages et les écarts entre notre vie et ce que nous professons ne manquent malheureusement pas. Dans le milieu chrétien par exemple, même vingt ans après, comment oublier le terrible génocide au Rwanda. Pourquoi un frère donne-t-il la mort à son frère ? Je me souviens de mots très forts écrits à ce sujet par les Frères Mineurs Franciscains au terme d’une conférence : « La cruauté et les atrocités dans de tels conflits  remettent en question la façon dont nous évangélisons, car il semble que la foi chrétienne n’est pas en mesure de neutraliser les mécanismes de mort ; la propagation des conflits inter-ethniques souligne le besoin urgent d’une nouvelle annonce, d’une “nouvelle évangélisation”, pour arriver à transformer nos cœurs » (document des Frères Mineurs lors du dixième anniversaire du génocide au Rwanda, 18 Avril 2004). Le Message d’Amman, dans différents passages, dénonce un danger semblable pour l’Islam, quand il affirme que : « … Il est attaqué par certains qui prétendent appartenir à l’Islam et commettent des actes terribles en son nom ». Défaites et contradictions de ce genre se produisent, malheureusement, dans les différentes confessions. Nous pensons aux souffrances indicibles et aux cruautés en Syrie, dans d’autres zones du Moyen-Orient et au Nigeria, dont malheureusement nous prenons connaissance presque tous les jours.

 

2. Blessés donc, de l’extérieur et de l’intérieur, mais désireux aussi de recevoir et de donner de l’espérance. Sur ce point, je voudrais citer quelques épisodes tirés de mon expérience récente. Le premier concerne l’Irak, où je suis allé en décembre 2012 à l’occasion de la réouverture au culte de la cathédrale syro-catholique de Bagdad, deux ans après que, le 31 Octobre, 52 personnes rassemblées dans la prière aient été sauvagement tuées. À cette cérémonie ont participé, en plus des autorités politiques, deux membres représentants locaux de l’Islam Sunnite et Chiite. Ensemble, dans une Eglise chrétienne. C’est dire que ceux qui avaient perpétré le massacre ne pouvaient pas être considérés comme « des adeptes du Prophète », exactement comme nous l’avons entendu dans les mots du message d’Amman. Et les chrétiens en ont accueilli le témoignage, quelques jours plus tard à Kirkouk. Dès mon arrivée, j’ai été conduit par l’Archevêque, qui est maintenant le patriarche de l’Eglise Chaldéenne, Sa Béatitude Sako, à la mosquée située à côté de la cathédrale. J’y ai été accueilli par les représentants de toutes les composantes musulmanes de la ville. Mais alors que plus tard nous célébrions l’Eucharistie, nous avons entendu distinctement plusieurs explosions provenant d’une mosquée proche, et qui ont causé malheureusement beaucoup de morts et de blessés. C’était touchant de voir que dans l’angoisse– très forte dans notre cas– la communauté chrétienne priait encore plus intensément le Seigneur Tout-Puissant pour ceux qui étaient dans la souffrance et dans l’ombre de la mort à cause de ces violences qui se poursuivent. En Janvier de cette année, je suis allé au Liban, et j’ai pu visiter un camp de réfugiés syriens, à Marjaoun, à l’extrémité de la vallée de la Bekaa, à la frontière avec Israël, et j’ai pu constater personnellement l’abnégation avec laquelle les bénévoles de la Fondation AVSI portent assistance à une réalité dont l’existence a surpris des envoyés de l’ONU, puisqu’on y voit vivre côte à côte- dans le camp et dans les zones alentour – des familles appartenant à différentes confessions islamiques. Trois signaux, certes modestes, mais une petite graine qui peut générer un nouvel espoir pour l’avenir. Nous sommes toujours reconnaissants au monde de l’information pour son rôle irremplaçable à documenter toutes les douleurs, mais nous attendons que ces informations, de plus en plus répandues, diffusent un message d’espoir, et pas seulement des informations négatives qui sans doute font l’objet d’un consensus plus aisé. Rien ne doit être laissé de côté, à tous les niveaux, quand  il est possible de rapprocher les parties en conflit plutôt que de rendre plus profond le fossé qui les sépare.

 

3. Dans cette optique, je saisis maintenant l’occasion de vous tenir informés sur une priorité que la Congrégation pour les Eglises Orientales poursuit partout, dans les territoires sous sa juridiction et à Rome. Il s’agit de la formation. Rome rassemble de jeunes étudiants, en provenance d’églises chrétiennes d’Orient afin qu’ils se préparent de la meilleure façon à leurs engagements futurs grâce à des bourses d’étude ; ils sont formés ensemble à une vie en commun et à une coopération en conformité avec les principes de dialogue œcuménique et interreligieux rappelés par le Concile Vatican II, dans le respect des différences, mais en ayant à cœur le bien commun à réaliser. Je ne peux pas oublier l’Institut Pontifical pour les Études Arabes et Islamiques (PISAI), que la Congrégation ne manque pas de soutenir avec une petite contribution. Mais en Orient le réseau éducatif, très dense dans certains contextes, est admirable par son ouverture à toutes les religions. L’avenir dans ces lieux ce sont les nouvelles générations et il faut les cultiver, sans discrimination, comme « patrimoine de l’humanité ». La réalité de l’éducation et de l’école au Moyen-Orient incarne, soutient, un dialogue islamo-chrétien dans l’apprentissage culturel et dans la vie quotidienne. Leur travail est bien décrit par le Pape Benoît XVI dans l’Exhortation Apostolique l’Eglise au Moyen-Orient, au n° 91 : « Étrangères à tout prosélytisme, les institutions éducatives catholiques accueillent élèves et étudiants d’autres églises et d’autres religions. Parce qu’elles sont d’inestimables instruments de culture pour la formation des jeunes à la connaissance, elles démontrent clairement que la possibilité de vivre dans le respect et la collaboration existe au Moyen Orient, grâce à l’éducation à la tolérance et à la recherche constante de la qualité humaine. Ces institutions sont également sensibles aux cultures locales qui visent à promouvoir, mettre en évidence les éléments positifs qu’elles apportent ». À cela fait écho le Message d’Amman, en se référant à l’éducation des jeunes en ces termes : « Les jeunes sont l’ornement de notre présent et la promesse de notre avenir. Les sages protègent les jeunes contre le danger de plonger dans la voie de l’ignorance, de la corruption, de la fermeture d’esprit, de la subordination ».

 

Je voudrais parler de la situation en Terre Sainte, où le Pape François se rendra en mai. Jusqu’en 1948 il y avait au moins l’exemple bien connu d’une école où étudiaient ensemble chrétiens (catholiques et orthodoxes), juifs et musulmans. C’était le « Collège de Terre Sainte » à Jérusalem, au début une école de banlieue, maintenant un collège au cœur de la Ville Nouvelle. Pendant longtemps la « Custodie Franciscaine » et le diocèse patriarcal de Jérusalem, comme les autres Églises orientales de Terre Sainte, avec l’aide de notre dicastère, mais aussi d’autres organisations méritantes du monde entier, ont soutenu de nombreuses écoles paroissiales et des établissements d’enseignement. Louable est la coordination réalisée par le Secrétariat à la Solidarité, en collaboration avec la Représentation Pontificale de Jérusalem. Nous pourrions faire une liste très longue d’institutions à tous les niveaux. Lors du 50ème anniversaire du pèlerinage du Pape Paul VI rappelons l’Université de Bethléem et l’Institut Effatà : ce dernier est un centre d’excellence dans le domaine de de la réhabilitation de l’enfance par le dialogue. Comme l’avait voulu le Pape à l’occasion de son passage, la grande majorité des personnes accueillies sont musulmanes. Les familles sont heureuses, parfois même fières, de pouvoir offrir à leurs enfants une solide éducation à la vie en commun, au respect et à la paix. Les religieux qui les suivent sont heureux de fournir ces services éducatifs à tous indistinctement.  Je n’oublierai pas de mentionner, parmi d’autres institutions éducatives catholiques, le Collège de Terre Sainte à Amman, que j’ai personnellement visité pour présider la cérémonie de remise des diplômes à environ quatre cents élèves, et où a étudié un membre de la famille royale hachémite. En juin dernier, en présence de Sa Majesté le Roi Abdullah II, j’ai également assisté à l’inauguration de l’Université de Madaba, dépendant du Patriarcat Latin de Jérusalem, et qui a bénéficié d’un soutien spécial de la part du Pape Benoît à l’occasion de son voyage apostolique. Pour leurs spécificités je tiens également à mentionner le Centre de la Mosaïque à Jéricho et l’Institut Magnificat à Jérusalem. Dans le premier cas il s’agit d’un organisme sans but lucratif qui vise à protéger et à promouvoir le patrimoine culturel des Territoires Palestiniens. Dans la mesure où l’art de la mosaïque occupe une place importante dans l’histoire palestinienne, le Centre renoue avec la tradition à travers des travaux de conservation et de restauration, mais aussi avec la composition de nouvelles mosaïques. Le chantier-école de la Basilique de Gethsémani à Jérusalem reçoit de nombreux étudiants musulmans, qui sont concernés par la restauration d’un des sanctuaires chrétiens les plus importants de Terre Sainte ! L’Institut Magnificat est une école catholique de musique, fondée au cœur de la vieille ville de Jérusalem en 1995, qui compte environ 200 élèves, pour la plupart chrétiens, mais avec aussi des juifs et des musulmans ; la faculté est composée d’enseignants, en particulier Israéliens. C’est une expérience unique en son genre, mais c’est avant tout un lieu de dialogue et d’éducation à la vie en commun, où les enfants et les jeunes chrétiens, musulmans et juifs, étudient ensemble, unis par une passion mutuelle pour la musique.

 

Je vous remercie de votre attention, mais maintenant je vous pose une question. Ces témoignages d’un travail pédagogique constant, compétent et généreux ne donnent-ils pas des ailes aux espérances des peuples d’Orient ? Ma reconnaissance grandira encore davantage si de tels exemples vertueux, qui démontrent qu’une coexistence pacifique et constructive est possible, sont diffusés. Cela nous est demandé par les enfants et les jeunes juifs, chrétiens et musulmans qui en Terre Sainte vont à l’école ensemble et pensent à un avenir meilleur, et nous n’avons pas le droit de l’ignorer. Ce sont des chemins de paix que le Seigneur a déjà ouverts pour que le monde puisse toujours bénéficier d’une contribution de l’Orient dans l’édification de la maison commune de l’humanité. Que se réalise rapidement l’expression « La paix soit sur toi » (Ps 121, 8), tiré du livre des Psaumes, et reconnue inspirée par la tradition de prière des trois grandes religions monothéistes : qu’à partir de Jérusalem, elle puisse se réaliser et atteindre le monde entier. Merci.