08/7/2015

Pape François en Equateur : La leçon d’écologie et de « cohabitation citoyenne » du pape


A Quito en Equateur, le pape François a rencontré le monde de l’université et de l’école le 7 juillet 2015, sur le campus de l’Université pontificale catholique d’Equateur. Il a donné les clés d’un vivre ensemble plus soucieux des uns des autres et de l’environnement. « Non seulement nous sommes invités à prendre part à l’œuvre créatrice en la cultivant, en la faisant croître, en la développant, mais aussi nous sommes invités à en prendre soin, à la protéger, à la garder. »



En Équateur, devant le monde éducatif puis la société civile, le pape François a donné, mardi 7 juillet, les clés d’un vivre ensemble plus soucieux des uns des autres et de l’environnement.

 

La toute récente encyclique du pape François sur l’écologie humaine ne pouvait rester lettre morte durant son voyage en Amérique latine, qui se poursuit mercredi 8 juillet en Bolivie. Le pape a cité en abondance Laudato si’ dans deux discours successifs, mardi 7 juillet à Quito. « L’exploitation des ressources naturelles, si abondantes en Équateur, ne doit pas viser le bénéfice immédiat », a-t-il dit aux acteurs de la société civile de ce grand exportateur de pétrole, de bananes, crevettes, thon et cacao, depuis la vieille église San Francisco au centre-ville. « L’Équateur – avec d’autres pays ayant des régions amazoniennes – a une opportunité pour exercer la pédagogie d’une écologie intégrale », a-t-il encouragé.

 

Valeurs de gratuité

 

Dans la droite ligne de son encyclique qui lie la sauvegarde de l’environnement à la lutte contre la misère, le pape a donné une véritable leçon de « cohabitation citoyenne », à la lumière de la doctrine sociale de l’Église. « Si nous pouvions voir l’adversaire politique, le voisin de maison du même œil que nos enfants, nos épouses ou époux, nos pères ou nos mères », a-t-il souhaité dans une invitation à élargir à la société entière les valeurs de gratuité, de solidarité et de subsidiarité telles qu’elles peuvent s’apprendre en famille.

 

« De la fraternité vécue en famille naît la solidarité dans la société, qui ne consiste pas uniquement à donner à qui est dans le besoin, mais à être responsable les uns des autres », a défini celui qui, depuis le début de son pontificat, rappelle à l’homme sa mission divine d’être le gardien de son frère.

 

Des questions aux enseignants

 

« Le respect de l’autre qui s’apprend en famille se traduit dans le domaine social par la subsidiarité », a-t-il poursuivi dans le même sens. Ainsi, « présumer que notre option n’est pas nécessairement l’unique légitime est un exercice sain d’humilité », a-t-il estimé alors que le président équatorien, Rafael Correa, est critiqué pour son autoritarisme : « Dans une démocratie participative, chacune des forces sociales, les groupes indigènes, les afro-équatoriens, les femmes, les regroupements de citoyens et tous ceux qui travaillent pour la communauté dans les services publics sont des protagonistes indispensables au dialogue ».

 

Mais les propos du pape François n’ont pas visé que la société équatorienne. À travers les étudiants et enseignants de l’université jésuite de Quito, rencontrés juste auparavant et à qui il a aussi rappelé le devoir de cultiver et de protéger la terre, il a cherché à interpeller le monde éducatif dans son ensemble : « Comment aidons-nous nos jeunes à ne pas considérer un diplôme universitaire comme synonyme d’un statut supérieur, de plus d’argent, de prestige social ? Comment aidons-nous à considérer cette préparation comme signe de plus grande responsabilité face aux problèmes de nos jours, face à la protection du plus pauvre, face à la sauvegarde de l’environnement ? »

 

Le pape jésuite, qui cherche le plus souvent à toucher les consciences par une série de questions, s’est adressé plus spécifiquement aux enseignants, de la même manière : « Êtes-vous capables d’encourager vos étudiants à ne pas se désintéresser de la réalité qui les entoure ? ».

 

Présente sur le campus universitaire où se tenait la rencontre, Michelle, étudiante équatorienne en droit de 23 ans, s’est aussi sentie concernée par « un discours qui parle de notre responsabilité ». « Savez-vous que (votre) temps d’étude, n’est pas seulement un droit mais un privilège ? », leur a fait prendre conscience le pape, qui fut de longues années professeur : « Combien d’amis, de personnes connues ou inconnues, voudraient avoir un espace en ce lieu et qui pour diverses circonstances ne l’ont pas eu ? » « Dans quelle mesure nos études nous aident-elles à nous solidariser avec eux ? », a-t-il poursuivi avec toujours le même souci de faire renaître l’esprit de fraternité. Ce dont, selon lui, les sociétés contemporaines ont un urgent besoin.

 

* * *

 

Discours du pape François à l’Université de Quito

 

Frères dans l’Episcopat,

Monsieur le Recteur,

Autorités distinguées,

Chers professeurs et étudiants,

Chers amis,

 

C’est pour moi une grande joie d’être avec vous cet après-midi dans cette Université pontificale de l’Équateur, qui depuis presque soixante-dix ans, réalise et actualise la fructueuse mission éducative de l’Église au service des hommes et des femmes de cette Nation.

 

Je vous remercie des aimables paroles par lesquelles vous m’avez donné la bienvenue et par lesquelles vous m’avez fait part des inquiétudes et des espérances qui jaillissent en vous, face au défi, personnel et social, de l’éducation. Mais je vois à l’horizon quelques gros nuages, j’espère que ce ne soit pas une tempête, juste une légère averse.

 

Dans l’Évangile, nous venons d’entendre comment Jésus, le Maître, enseignait à la foule et au petit groupe des disciples, en s’adaptant à leur capacité de compréhension. Il le faisait par des paraboles, comme celle du semeur (Lc 8, 4-15) : le Seigneur a toujours été flexible dans sa façon d’enseigner.  De telle manière que tous pouvaient comprendre. Jésus ne cherchait pas à ‘‘faire le docteur’’. Au contraire, il veut atteindre le cœur de l’homme, à son intelligence, à sa vie, pour que celle-ci porte du fruit. La parabole du semeur nous parle de « cultiver ». Elle nous montre les espèces de terre, les espèces de semence, les espèces de fruit et la relation qui est générée entre elles.

 

Déjà, depuis la Genèse, Dieu murmure à l’homme cette invitation : « cultiver » et « prendre soin ». Non seulement Dieu lui donne la vie, la terre, la création ; non seulement il lui donne un partenaire et une infinité de possibilités ; il lui adresse aussi une invitation, il lui donne une mission. Il l’invite à prendre part à son œuvre créatrice et il lui dit : « Cultive ! Je te donne la semence, la terre, l’eau, le soleil, je te donne tes mains et celle de tes frères. Tu les as, là, ils sont aussi tiens. » C’est un cadeau, un don, une offre. Ce n’est pas quelque chose d’acquis, d’acheté. Il nous précède et subsistera après nous. C’est un don fait par Dieu pour qu’avec lui nous puissions le faire nôtre. Dieu ne veut pas une création pour lui-même, pour se regarder lui-même. C’est tout le contraire. La création, c’est un don destiné à être partagé. C’est l’espace que Dieu nous donne, pour construire avec nous, pour construire un nous.

 

Le monde, l’histoire, le temps sont le lieu où nous construisons le nous avec Dieu, le nous avec les autres, le nous avec la terre. Notre vie cache toujours cette invitation, une invitation plus ou moins consciente, qui subsiste toujours. Mais notons une particularité. Avec la parole cultiver, le récit de la Genèse en dit immédiatement une autre : protéger. L’une explique l’autre. L’une va de pair avec l’autre. Ne cultive pas qui ne protège pas et ne protège pas qui ne cultive pas. Non seulement nous sommes invités à prendre part à l’œuvre créatrice en la cultivant, en la faisant croître, en la développant, mais aussi nous sommes invités à en prendre soin, à la protéger, à la garder. Aujourd’hui cette invitation s’impose à nous. Non plus comme une simple recommandation, mais comme une exigence qui naît « en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés dans la terre. Nous avons grandi (…) en pensant que nous étions ses propriétaires et ses dominateurs, autorisés peut-être à l’exploiter… C’est pourquoi, parmi les pauvres les plus abandonnés et maltraités, qu’il y a aujourd’hui dans le monde notre terre est opprimée et dévastée » (Laudato si’, n. 2). Il existe une relation entre notre vie et celle de notre mère la terre, entre notre existence et le don que Dieu nous a fait. « L’environnement humain et l’environnement naturel se dégradent ensemble, et nous ne pourrons pas affronter adéquatement la dégradation humaine et sociale si nous ne prêtons pas attention aux causes qui sont en rapport avec la dégradation humaine et sociale » (Laudato si’, n. 48).

 

Mais de même que nous disons ‘‘ils se dégradent’’, de la même manière nous pouvons dire ‘‘ils se soutiennent et peuvent se transfigurer’’. C’est une relation qui maintient une possibilité, tant d’ouverture, de transformation, de vie que de destruction et de mort.

 

Une chose est claire : nous ne pouvons pas continuer à tourner le dos à notre réalité, à nos frères, à notre mère la terre. Il n’est pas permis d’ignorer ce qui se passe autour de nous, comme si certaines situations n’existaient pas ou n’avaient rien à voir avec notre réalité. Il ne nous est pas permis, plus encore, il n’est pas humain, d’entrer dans le jeu de la culture du rebut. Cette question de Dieu à Caïn se pose toujours encore avec force: “Où est ton frère?” Je me demande si notre réponse continuera d’être : « Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9). Je vis à Rome. En hiver, il fait froid. Près du Vatican, il est arrivé qu’on retrouve au matin un vieil homme mort de froid. Ce n’est pas une nouvelle pour aucun journal, pour aucune chronique. Un pauvre qui meurt de froid, ou de faim, ce n’est pas une nouvelle. Mais si les bourses des principales capitales du monde descendent de deux ou trois points, cela devient un grand scandale mondial. Je me demande : « Où est ton frère ? » Et je vous demande de vous poser une fois de plus cette question. Et que vous la posiez à l’université. A vous, université catholique, je demande : « Où est ton frère ? »

 

Dans ce contexte universitaire, il serait bon de nous interroger sur notre éducation face à cette terre qui crie vers le ciel. Nos centres éducatifs sont une pépinière, une possibilité, une terre fertile que nous devons soigner, stimuler et protéger. Une terre fertile assoiffée de vie.

 

Je me pose des questions avec vous, éducateurs : veillez-vous sur vos étudiants, en les aidant à développer un esprit critique, un esprit libre, capable de protéger le monde d’aujourd’hui ? Un esprit capable de chercher de nouvelles réponses aux défis multiples que la société pose à l’humanité? Etes-vous capables de les encourager à ne pas se désintéresser de la réalité qui les entoure ? Ne pas se désintéresser de ce qui se passe dehors? Vous êtes capables de les pousser à cela ? Pour cela, il faut les faire sortir de l’auditoire. Votre esprit doit sortir de l’auditoire. Votre cœur doit sortir de l’auditoire.  Comment la vie qui nous entoure entre-t-elle dans le programme universitaire ou dans les divers domaines du travail éducatif, avec ses questions, ses interrogations, ses questionnements ? Comment générons-nous et accompagnons-nous le débat constructeur, qui naît du dialogue en vue d’un monde plus humain ? Le dialogue, cette parole-pont, cette parole qui crée des ponts. Il y a une réflexion qui nous concerne tous : les familles, les centres éducatifs, les enseignants : comment aidons-nous nos jeunes à ne pas considérer un diplôme universitaire comme synonyme d’un statut supérieur, comme synonyme de plus d’argent o de prestige social ?  Ils ne sont pas synonymes. Comment aidons-nous à considérer cette préparation comme signe de plus grande responsabilité face aux problèmes de nos jours, face à la protection du plus pauvre, face à la sauvegarde de l’environnement ?

 

Et vous, chers jeunes qui êtes présents ici, présent et avenir de l’Équateur – vous êtes ceux qui doivent faire du bruit ! –, vous êtes une semence de transformation de cette société, je voudrais me demander : savez-vous que ce temps d’étude, n’est pas seulement un droit mais aussi un privilège que vous avez ? Combien d’amis, de personnes connues ou inconnues voudraient avoir un espace en ce lieu et qui pour diverses circonstances ne l’ont pas eu ? Dans quelle mesure nos études nous aident-elles et nous conduisent-elles à nous solidariser avec eux ? Posez-vous ces questions, chers jeunes !

 

Les communautés éducatives ont une tâche fondamentale, une tâche essentielle, dans la construction de la citoyenneté et de la culture. Attention ! Il ne suffit pas de réaliser des analyses, des descriptions de la réalité ; il est nécessaire de créer les domaines, les espaces de vraie recherche, de débats qui offrent des alternatives aux problématiques existantes, surtout aujourd’hui. Il faut être concret ! Face à la globalisation du paradigme technocratique qui tend à croire « que tout accroissement de puissance est en soi ‘progrès’, un degré plus haut de sécurité, d’utilité, de bien-être, de force vitale, de plénitude des valeurs, comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique » (Laudato si’, n. 105),  aujourd’hui à vous, à moi, à tous, il nous est demandé d’urgence de nous résoudre à penser, à chercher à débattre sur notre situation actuelle. Et  je dis urgence,  de débattre sur quelle culture, quel genre de culture nous désirons ou voulons non seulement pour nous, mais aussi pour nos enfants, pour nos petits-enfants.

 

Cette terre, nous l’avons reçue comme un héritage, comme un don, comme un cadeau. Qu’il nous ferait du bien de nous demander : comment voulons-nous la laisser ? Quelle orientation, quel sens voulons-nous imprimer à l’existence ? Pour quoi passons-nous par ce monde ? Pour quoi luttons-nous et travaillons-nous ? (cf. Laudato si’, n. 160). Pourquoi étudions-nous ?

 

Les initiatives individuelles sont toujours bonnes et elles sont fondamentales, mais il nous est demandé de faire un pas de plus : nous résoudre à voir la réalité de façon organique et non fragmentaire ; à nous poser des questions qui nous incluent tous, puisque tout “est lié” (Laudato si’, n. 138). Il n’y a pas de droit à l’exclusion !

 

Comme Université, comme centres éducatifs, comme enseignants et étudiants, la vie nous lance le défi de répondre à ces deux questions : pour quoi cette terre a-t-elle besoin de nous ? Où est ton frère ? Que l’Esprit Saint nous inspire et nous accompagne, puisqu’il nous a convoqués, nous a invités, nous a offert l’opportunité et, à son tour, la responsabilité de donner le meilleur de nous mêmes. Il nous offre la force et la lumière dont nous avons besoin. C’est le même Esprit qui, le premier jour de la création, planait sur les eaux, voulant transformer, voulant donner vie. C’est le même Esprit qui a donné aux disciples la force de la Pentecôte. C’est le même Esprit qui ne nous abandonne pas et se fait un avec nous pour que nous trouvions des chemins d’une nouvelle vie. Que ce soit lui, notre maître et compagnon de route !

 

 

[Texte original : Espagnol]

 

 

 

Sébastien Maillard (à Quito)

© Source : La Croix. 8 juillet 2015

Crédit photo : Le discours du Pape François au monde éducatif à Quito (Equateur) – RV

Pour le texte du pape : © LEV, avec Zenit (Anita Bourdin) pour les ajouts du pape en caractères gras.