13/3/2017

PAROLES AU FIL DES RUES


L’actualité est suffisamment lourde d’inquiétudes et de tragédies pour que l’envie nous prenne de passer les nuages et trouver du ciel bleu. Il convient pour cela de quitter les champs clos des mauvais pugilats des débats politiques. Optons tout bonnement, le temps d’une ballade dans les rues de la ville, pour un bain dans la foule, discret, incognito, à l’écoute de ce qui vient, comme ça !



L’actualité est suffisamment lourde d’inquiétudes et de tragédies pour que l’envie nous prenne de passer les nuages et trouver du ciel bleu. Il convient pour cela de quitter les champs clos des mauvais pugilats des débats politiques. Optons tout bonnement, le temps d’une ballade dans les rues de la ville, pour un bain dans la foule, discret, incognito, à l’écoute de ce qui vient, comme ça !

 

On croise toutes sortes d’inconnu(e)s, en quête ces jours-ci des premiers sourires du printemps. Les promeneurs papotent à deux ou trois on bien seuls téléphone à l’oreille disant à l’interlocuteur invisible, lointain, un « Tu vois ce que je veux dire … » Et en parlant ainsi il oublie des cyclistes qui le frôlent en passant. Invisibles, des anges gardiens s’activent, efficaces – pas toujours ! – pour protéger les uns et les autres de brutales rencontres !

 

Fugaces, des brins de conversations parviennent aux oreilles, décousus, sans suite, petits lambeaux de propos attachés ici les uns aux autres sans aucun ordre et aussitôt perdus emportés dans l’inaudible et l’anonymat créés par la distance. Il faudrait remonter le fil de ces menus fragments glanés à la cantonade pour parvenir au sens de ces divers échanges simultanés. On aurait vite fait d’en remplir un ouvrage ! Mais en récoltant ce que sèment en vrac les gens, au hasard de ballades dans les rues et les places de notre centre ville, brassée de mots jetés comme en passant, nous recevons les multiples signaux de nombreuses richesses richesse teintées ici de joie, là d’un peu de tristesse, de gaieté, de sérieux, d’ennui ou de passion … météos si variables des relations humaines ! Voici une récolte, sans apprêt, sans calcul, comme une pluie reçue sans en prévoir les gouttes :

 

Bon, écoute ! – Bonne soirée et à demain – Oui, mon chaton  – C’est quoi le prix ? – Alors, tu arrives ou pas ? –  Bon, maintenant que tu es libre – C’est une affaire intéressante – Ah j’ai envie de faire ça, wouè ! – C’est la face cachée de ma lune, tu vois – I don’t like – M… mais c’est pas vrai ! – Je te l’avais bien dit !- C’est la plus belle journée de la semaine – Il s’en f… comme d’habitude.

 

On a parfois l’impression que mis bout à bout, sans aucun ordre, ces hachures de phrase délivreraient  un sens. Ce serait pur hasard !

 

C’est lui qui a commencé – C’était comme l’année dernière – En fait, quelqu’un qui est parti – OK, laissons faire – Tu me poses des questions méchantes – Tu les a abandonnés la dernière fois – Oui, je vais aller par là – Oui mais il faut que tu marches –

 

Le carillon d’une église égrène quelques notes. Musique décalée, étrangère à l’ondée de paroles éparses. Place Wilson le poète Goudouli, un pigeon perché sur la tête, écoute impassible des propos qui le laissent … de marbre. ! Sur le côté un manège tourne entraînant dans sa ronde quelques enfants heureux et fiers, montés sur des chevaux de carton-pâte ou au volant de véhicules colorés, contents de défiler sous les yeux de parents eux aussi pas peu fiers de leur progéniture.

 

Tout près la corne d’abondance d’un magnolia en fleurs proclame le printemps avec un peu d’avance.

 

Et si quelques présidentiables s’égaraient par ici ? Surtout pas ! Quelle idée ! Non ! Ils y tiendraient meeting et propos convenus, empêchant de couler ces ruisseaux de paroles dont la partie cachée sous les mots entendus nourrit des relations, rend heureux, fait souffrir, distille l’espérance, le soutien, le conflit, dans l’ample Comédie à cent actes divers, chère à La Fontaine[1]. Mais la vue du poète est-elle suffisante ? Ce que vivent les gens n’est pas que du théâtre. Les paroles expriment des besoins, des désirs, le vrai, le faux … Elles portent au-delà, elles disent bien plus, sollicitent une écoute pour découvrir le sens d’attentes, d’espérances et de foi, tissé sous l’apparat des propos entendus. Un mystère est drainé par le flot des passants. Faut-il se contenter de rester en surface ? Comment faire autrement, d’ailleurs, en pleine rue ? Mais l’appel à porter un regard plus profond imprégné de respect n’en demeure pas moins. Appel pour un printemps de dialogue et d’écoute à vivre au fil des jours.

 

Père Michel Dagras

 

 

[1]     Dans la fable Le bûcheron et Mercure