03/3/2017

« Progresser dans la foi, ce n’est pas seulement une résolution volontariste »


Gardons bien présent à l’esprit que progresser dans la foi ce n’est pas seulement une résolution volontariste de croire davantage à partir de maintenant : c’est aussi l’exercice de retourner avec la mémoire aux grâces fondamentales », explique le pape François au clergé de son diocèse.



« Gardons bien présent à l’esprit que progresser dans la foi ce n’est pas seulement une résolution volontariste de croire davantage à partir de maintenant : c’est aussi l’exercice de retourner avec la mémoire aux grâces fondamentales », explique le pape François au clergé de son diocèse.

 

Le pape François a rencontré le clergé du diocèse de Rome pour le traditionnel rendez-vous du début du Carême, ce jeudi 2 mars 2017, dans la Basilique papale de Saint-Jean-du-Latran. À son arrivée dans la basilique, le pape a confessé 15 prêtres. Il a ensuite donné une méditation. IL a conclu la rencontre par la prière de l’angélus.

 

Sa méditation s’est développée en deux volets, d’abord sur comment progresser dans la foi et ensuite sur l’expérience de saint Pierre, dont il a commenté les deux noms Simon et Pierre: « Nous aussi nous avons deux noms a fait observer le pape.

 

Pour ce qui est du « progrès » dans al foi, il a ajouté, notamment: « On peut « progresser en arrière », en allant chercher de nouveau des trésors et des expériences qui étaient oubliés et qui contiennent bien souvent les clés pour comprendre le présent. C’est quelque chose de vraiment « révolutionnaire » : aller aux racines. Plus la mémoire du passé est lucide, plus clairement s’ouvre l’avenir, parce qu’on peut voir la route réellement neuve et la distinguer des routes déjà parcourues qui n’ont mené nulle part. »

 

Voici notre traduction intégrale, de l’italien, de la première partie de cette méditation sacerdotale  de carême.

 

AB

 

Méditation du pape François (1ère partie)

 

Le progrès de la foi dans la vie du prêtre

« Seigneur, augmente en nous la foi ! » (Lc 17,5). Cette question jaillit spontanément chez les disciples quand le Seigneur leur parlait de la miséricorde et leur a dit que nous devions pardonner soixante-dix fois sept fois. « Augmente en nous la foi », demandons nous aussi, au début de cette conversation. Nous le demandons avec la simplicité du Catéchisme qui nous dit : « Pour vivre, croître et persévérer jusqu’à la fin dans la foi, nous devons la nourrir par la Parole de Dieu ; nous devons implorer le Seigneur de l’augmenter». C’est une foi qui «doit  » agir par la charité  » (Ga 5, 6 ; cf. Jc 2, 14-26), être portée par l’espérance (cf. Rm 15, 13) et être enracinée dans la foi de l’Église.» (n. 162).

 

Cela m’aide de m’appuyer sur trois points fermes : la mémoire, l’espérance et le discernement du moment. La mémoire, comme dit le Catéchisme, est enracinée dans la foi de l’Église, dans la foi de nos pères ; l’espérance est ce qui nous soutient dans la foi ; et le discernement du moment, je le garde présent au moment d’agir, de mettre en pratique cette « foi qui agit par la charité ».

 

Je le formule ainsi :

 

-Je dispose d’une promesse – il est toujours important de se rappeler la promesse du Seigneur qui m’a mis en chemin –

 

-Je suis en chemin – j’ai l’espérance – : l’espérance m’indique l’horizon, me guide : elle est l’étoile et aussi ce qui me soutient, elle est l’ancre, ancrée dans le Christ.

 

-Et au moment spécifique, à chaque carrefour de routes, je dois discerner un bien concret, le pas en avant dans l’amour que je peux faire, et aussi la manière dont le Seigneur veut que je le fasse.

 

Faire mémoire des grâces passées confère à notre foi la solidité de l’incarnation ; elle la situe à l’intérieur d’une histoire, l’histoire de la foi de nos pères, qui « sont tous morts [dans la foi] sans avoir connu la réalisation des promesses ; mais ils l’avaient vue et saluée de loin » (He 11,13) [1]. Nous, « entourés de cette immense nuée de témoins », regardant là où ils regardent, nous gardons les yeux  «  fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi » (He 12,2).

 

L’espérance, pour sa part, est celle qui ouvre la foi aux surprises de Dieu. Notre Dieu est toujours plus grand que tout ce que nous pouvons penser et imaginer de lui, de ce qui lui appartient et de sa manière d’agir dans l’histoire. L’ouverture de l’espérance confère à notre foi une fraîcheur et un horizon. Ce n’est pas l’ouverture d’une imagination velléitaire qui projetterait ses rêves et ses propres désirs, mais l’ouverture qui provoque en nous de voir la spoliation de Jésus, « renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu. » (He 12,2). L’espérance qui attire, paradoxalement, ce n’est pas l’image du Seigneur transfiguré qui la génère, mais son image ignominieuse. « J’attirerai tout le monde à moi » (Jn 12,32). C’est le don total du Seigneur sur la croix, ce qui nous attire, parce qu’il révèle la possibilité d’être la plus authentique. C’est la spoliation de celui qui ne s’empare pas de la promesse de Dieu mais qui, en véritable testateur, passe la flamme de l’héritage à ses enfants : « Or, quand il y a testament, il est nécessaire que soit constatée la mort de son auteur.» (He 9,16).

 

Enfin, le discernement est ce qui concrétise la foi, ce qui la rend « agissante par la charité » (Ga 5,6), ce qui permet de donner un témoignage crédible : « moi, c’est par mes œuvres que je te montrerai la foi. » (Jc 2,18). Le discernement regarde en premier lieu ce qui plaît à notre Père « qui voit dans le secret » (Mt 6,4-6), ne regarde pas les modèles de perfection des paradigmes culturels. Le discernement est « du moment » parce qu’il est attentif, comme la Vierge Marie à Cana, au bien de son prochain qui peut faire en sorte que le Seigneur anticipe « son heure » ou qu’il « saute » un sabbat pour remettre debout celui qui était paralysé. Le discernement du moment opportun (kairos) est fondamentalment riche de mémoire et d’espérance : en se souvenant avec amour, il oriente avec lucidité son regard vers ce qui guide le mieux vers la Promesse.

 

Et ce qui guide le mieux est toujours en relation avec la croix. Avec cette dépossession de ma volonté, avec ce drame intérieur du « non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26-39) qui me met dans les mains du Père et fait en sorte que ce soit lui qui guide ma vie.

 

Grandir dans la foi

 

Je reviens un instant au thème de la « croissance ». Si vous relisez avec attention Evangelii gaudium – qui est un document programmatique – vous verrez qu’il parle toujours de « croissance » et de « maturation », dans la foi comme dans l’amour, dans la solidarité comme dans la compréhension de la parole [2]. Evangelii gaudium a une perspective dynamique. « Le mandat missionnaire du Seigneur comprend l’appel à la croissance de la foi quand il indique : « leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 20). Ainsi apparaît clairement que la première annonce doit donner lieu aussi à un chemin de formation et de maturation. » (n. 160).

 

Je souligne ceci : chemin de formation et de maturation dans la foi. Et prendre ceci au sérieux implique que « Il ne serait pas correct d’interpréter cet appel à la croissance exclusivement ou prioritairement comme une formation doctrinale. » (n. 161) La croissance dans la foi se produit à travers les rencontres avec le Seigneur au cours de la vie. Ces rencontres se gardent comme un trésor dans la mémoire et sont notre foi vive, dans une histoire de salut personnel.

 

Dans ces rencontres, l’expérience est celle d’une plénitude incomplète. Incomplète, parce que nous devons continuer à marcher ; plénitude, parce que, comme dans toutes les choses humaines et divines, dans chaque partie se trouve le tout [3]. Cette maturation constante vaut pour le disciple comme pour le missionnaire, pour le séminariste comme pour le prêtre et l’évêque. Au fond, c’est ce cercle vertueux auquel se réfère le Document d’Aparecida qui a forgé la formule « disciples missionnaires ».

 

Le point fixe de la croix

 

Quand je parle de points fixes ou de « faire pivot », l’image que j’ai à l’esprit est celle du jouer de basket-ball, qui plante son pied par terre comme un « pivot » en effectuant des mouvements pour protéger la balle ou pour trouver un espace pour la passer, ou pour prendre son élan et aller au filet. Pour nous, ce pied planté au sol, autour duquel nous pivotons, est la croix du Christ. Une phrase écrite sur le mur de la chapelle de la Maison de retraites de San Miguel (Buenos Aires) disait : « La Croix est fixe, tandis que le monde tourne » (Stat crux dum volvitur orbis », devise de saint Bruno et des chartreux). Puis quelqu’un se déplace en protégeant la balle, avec l’espérance de marquer un panier et en cherchant à comprendre à qui la passer.

 

La foi – le progrès et la croissance dans la foi – se fonde toujours sur la Croix : « il a plu à Dieu de sauver les croyants par cette folie qu’est la proclamation de l’Évangile » d’ « un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » (1 Cor 1,21.23). En gardant donc, comme le dit la lettre aux Hébreux, « les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi », nous avançons et nous exerçons notre mémoire – en nous rappelant cette « immense nuée de témoins » – et nous courons avec espérance « l’épreuve qui nous est proposée », en discernant les tentations contre la foi ; « et vous ne serez pas accablés par le découragement » (cf. He 12,1-3).

 

Mémoire deutéronomique

 

Dans Evangelii gaudium, j’ai voulu mettre en relief cette dimension de la foi que j’appelle deutéronomique, par analogie avec la mémoire d’Israël : « La joie évangélisatrice brille toujours sur le fond de la mémoire reconnaissante : c’est une grâce que nous avons besoin de demander. Les Apôtres n’ont jamais oublié le moment où Jésus toucha leur cœur : « C’était environ la dixième heure »  (Jn 1,39) » (n. 13).

 

Dans « l’immense nuée de témoins » […], on distingue certaines personnes qui ont marqué particulièrement pour faire germer notre joie croyante :  « Souvenez-vous de ceux qui vous ont dirigés : ils vous ont annoncé la parole de Dieu » (He 13,7). Parfois il s’agit de personnes simples et proches qui nous ont initié à la vie de la foi : « J’ai souvenir de la foi sincère qui est en toi : c’était celle qui habitait d’abord Loïs, ta grand-mère, et celle d’Eunice, ta mère » (2 Tm 1,5). Le croyant est fondamentalement « quelqu’un qui fait mémoire » (ibid).

 

La foi s’alimente et se nourrit de la mémoire. La mémoire de l’Alliance que le Seigneur a faite avec nous : il est le Dieu de nos pères et de nos grands-parents. Il n’est pas le Dieu du dernier moment, un Dieu sans histoire de famille, un Dieu qui, pour répondre à tous les nouveaux paradigmes, devrait écarter les précédents comme s’ils étaient vieux et ridicules. L’histoire familiale n’est « jamais démodée ».

 

Les vêtements et les chapeaux de nos grands-parents pourront sembler vieux, les photos seront couleur seppia, mais l’affection et l’audace de nos pères, qui se sont dépensés pour que nous puissions être ici et avoir ce que nous avons, sont une flamme allumée dans tous les cœurs nobles.

 

Gardons bien présent à l’esprit que progresser dans la foi ce n’est pas seulement la résolution volontariste de croire davantage à partir de maintenant : c’est aussi l’exercice de retourner avec la mémoire aux grâces fondamentales. On peut « progresser en arrière », en allant chercher de nouveau des trésors et des expériences qui étaient oubliés et qui contiennent bien souvent les clés pour comprendre le présent. C’est quelque chose de vraiment « révolutionnaire » : aller aux racines. Plus la mémoire du passé est lucide, plus clairement s’ouvre l’avenir, parce qu’on peut voir la route réellement neuve et la distinguer des routes déjà parcourues qui n’ont mené nulle part. La foi grandit en se souvenant, en reliant les choses avec l’histoire réelle vécue par nos pères et par tout le peuple de Dieu, par toute l’Église.

 

C’est pourquoi l’Eucharistie est le mémorial de notre foi, ce qui nous situe toujours de nouveau, quotidiennement, dans l’événement fondamental de notre salut, dans la Passion, la mort et la résurrection du Seigneur, centre et pivot de l’histoire. Toujours revenir à ce mémorial – l’actualiser dans un sacrement qui se prolonge dans la vie – c’est progresser dans la foi. Comme le disait saint Alberto Hurtado : « La messe est ma vie et ma vie est une messe prolongée » [4].

 

Pour remonter aux sources de la mémoire, cela m’aide toujours de relire un passage du prophète Jérémie et un autre du prophète Osée, dans lesquels ils nous parlent de ce que le Seigneur de son peuple. Pour Jérémie, le souvenir du Seigneur est celui de l’épouse aimée de sa jeunesse, qui lui a ensuite été infidèle. « Je me souviens – dit-il à Israël –, de la tendresse de tes jeunes années, ton amour de jeune mariée, lorsque tu me suivais au désert […]. Israël était consacré au Seigneur » (2,2-3).

 

Le Seigneur reproche à son peuple son infidélité, qui s’est révélée un mauvais choix : « Oui, mon peuple a commis un double méfait : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! […] Mais tu dis : « Rien à faire ! Non, j’aime les étrangers et je veux courir à leur suite ! » (2,13.25).

 

Pour Osée, le souvenir du  Seigneur est celui du fils choyé et ingrat : « Oui, j’ai aimé Israël dès son enfance, et, pour le faire sortir d’Égypte, j’ai appelé mon fils. Quand je l’ai appelé, il s’est éloigné pour […] brûler des offrandes aux idoles. C’est moi qui lui apprenais à marcher, en le soutenant de mes bras, et il n’a pas compris que je venais à son secours. Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger. […] Mon peuple s’accroche à son infidélité » (11,1-4.7).

 

Aujourd’hui comme alors, l’infidélité et l’ingratitude des pasteurs rejaillissent sur les plus pauvres du peuple fidèle, qui restent à la merci des étrangers et des idolâtres.

 

L’espérance, pas seulement dans l’avenir

 

La foi est soutenue et progresse grâce à l’espérance. L’espérance est l’ancre ancrée dans le ciel, dans le futur transcendant, dont le futur temporel – considéré sous une forme linéaire – n’est qu’une expression. L’espérance est ce qui dynamise le regard à l’intérieur de la foi, qui conduit à trouver des choses nouvelles dans le passé – dans les trésors de la mémoire – parce qu’elle renontre le Dieu qu’elle espère voir dans le futur. En outre, l’espérance s’étend jusqu’aux limites, dans toute la largeur et dans toute l’épaisseur du présent quotidien et immédiat, et elle voit des possibilités nouvelles dans le prochain et dans ce qui peut être fait ici, aujourd’hui. L’espérance, c’est savoir voir, dans le visage des pauvres que je rencontre aujourd’hui, ce Seigneur qui viendra un jour nous juger selon le protocole de Matthieu 25 « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (v. 40).

 

Ainsi la foi progresse existentiellement en croyant en cet « impulsion » transcendante qui se met en mouvement – qui est active et agissante – vers le futur, mais aussi vers le passé et dans toute l’ampleur du moment présent. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la phrase de Paul aux Galates, quand il dit que ce qui vaut est « la foi qui agit par la charité » (5,6) : une charité qui, quand elle fait mémoire, s’active en confessant, dans la louange et dans la joie, que l’amour lui a déjà été donné ; une carité qui, lorsqu’elle regarde en avant et vers le haut, confesse son désir de dilater son cœur dans la plénitude du plus grand bien ; ces deux confessions d’une foi riche de gratitude et d’espérance, se traduisent dans l’action présente : la foi se confesse dans la pratique, en sortant de soi, en se laissant transcender dans l’adoration et le service.

 

Discernement du moment

 

Nous voyons ainsi comment la foi, dynamisée par l’espérance de découvrir le Christ dans l’épaisseur du présent, est liée au discernement.

 

C’est le propre du discernement de faire d’abord un pas en arrière, comme lorsqu’on rétrograde un peu pour mieux voir le panorama. Il y a toujours une tentation dans la première impulsion qui pousse à vouloir résoudre quelque chose immédiatement. En ce sens, je crois qu’il y a un premier discernement, grand et fondateur, à savoir celui qui ne se laisse pas tromper par la force du mal, mais qui sait voir la victoire de la croix du Christ dans toutes les situations humaines. À ce point, j’aimerais relire avec vous un passage entier d’Evangelii gaudium, parce qu’il aide à discerner cette tentation insidieuse que j’appelle le pessimisme stérile : « Une des plus sérieuses tentations qui étouffent la ferveur et l’audace est le sens de l’échec, qui nous transforment en pessimistes mécontents et déçus au visage assombri. Personne ne peut engager une bataille si auparavant il n’espère pas pleinement la victoire. Celui qui commence sans confiance a perdu d’avance la moitié de la bataille et enfouit ses talents. Même si c’est avec une douloureuse prise de conscience de ses propres limites, il faut avancer sans se tenir pour battu, et se rappeler ce qu’a dit le Seigneur à saint Paul : « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). Le triomphe chrétien est toujours une croix, mais une croix qui en même temps est un étendard de victoire, qu’on porte avec une tendresse combative contre les assauts du mal. Le mauvais esprit de l’échec est frère de la tentation de séparer prématurément le grain de l’ivraie, produit d’un manque de confiance anxieux et égocentrique. […] Dans tous les cas, en pareilles circonstances, nous sommes appelés à être des personnes-amphores pour donner à boire aux autres. Parfois, l’amphore se transforme en une lourde croix, mais c’est justement sur la Croix que le Seigneur, transpercé, s’est donné à nous comme source d’eau vive. Ne nous laissons pas voler l’espérance ! » (85-86).

 

Ces formulations « ne nous laissons pas voler… » me viennent des règles de discernement de saint Ignace, qui a l’habitude de représenter le démon comme un voleur. Il se comporte comme un capitaine, dit Ignace, qui, pour vaincre et dérober ce qu’il désire, nous combat dans notre partie la plus faible (cf. Exercices spirituels, 327). Et dans notre cas, dans l’actualité, je crois qu’il cherche à nous voler la joie – qui est comme nous voler le présent [5] – et l’espérance – sortir, marcher – qui sont les grâces que je demande et que je fais demander le plus pour l’Église en ce moment.

 

Il est important, à ce point, de faire un pas en avant et de dire que la foi progresse quand, dans le moment présent, nous discernons comment concrétiser l’amour dans le bien possible, rapporté au bien de l’autre. Le premier bien de l’autre est de pouvoir grandir dans la foi. La prière communautaire des disciples, « Augmente en nous la foi ! » sous-tend la conscience que la foi est un bien communautaire. Il faut en outre considérer que cherche le bien de l’autre nous fait prendre un risque. Comme dit Evangelii gaudium : « Un cœur missionnaire est conscient […] que lui-même doit croître dans la compréhension de l’Évangile et dans le discernement des sentiers de l’Esprit, et alors, il ne renonce pas au bien possible, même s’il court le risque de se salir avec la boue de la route » (45).

 

Dans ce discernement, l’acte de foi dans le Christ présent dans le plus pauvre, dans le plus petit, dans la brebis perdue, dans l’ami insistant, est implicite. Le Christ présent dans celui qui vient à notre rencontre – en se faisant voir, comme Zachée ou la pécheresse qui entre avec son vase de parfum, ou presque sans se faire remarquer, comme l’hémorroïse – ; ou le Christ présent dans celui que nous-même accostons, en éprouvant de la compassion quand nous le voyons de loin, étendu sur le bord de la route. Croire que là est le Christ, discerner la meilleure façon de faire un petit pas vers lui, pour le bien de cette personne, est un progrès dans la foi. De même que louer est un progrès dans la foi et désirer plus est un progrès dans la foi.

 

Cela peut nous faire du bien de nous arrêter maintenant un peu sur ce progrès dans la foi qui advient grâce au discernement du moment. Le progrès de la foi dans la mémoire et dans l’espérance est plus développé. En revanche, ce point fixe du discernement, peut-être pas tant. Il peut même sembler que là où il y a la foi, il ne devrait pas y avoir besoin de discernement : on croit et cela suffit. Mais ceci est dangereux, surtout si nous remplassons les actes de foi renouvelés dans une personne – dans le Christ notre Seigneur – qui ont tout le dynamisme que nous venons de voir, par des actes de foi purement intellectuels, dont le dynamisme s’épuise à faire des réflexions et à élaborer des formulations abstraites. La formulation conceptuelle est un moment nécessaire de la pnsée, comme choisir un moyen de transport est nécessaire pour atteindre un but. Mais la foi ne s’épuise pas dans une formulation abstraite ni la charité dans un bien particulier mais le propre de la foi et de la charité est de grandir et de progresser en s’ouvrant à une plus grande confiance et à un bien commun plus grand. Le propre de la foi est d’être « agissante », active, et de même la charité. Et la pierre de comparaison est le discernement. En effet, la foi peut se fossiliser, en conservant l’amour reçu, en le transformant en un objet à enfermer dans un musée ; et la foi peut aussi se volatiliser, dans la projection de l’amour désiré, en le transformant en un objet virtuel qui n’existe que sur l’île des utopies. Le discernement de l’amour réel, concret et possible au moment présent, en faveur du prochain le plus dramatiquement démuni, fait que la foi devient active, créative et efficace.

 

 

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[1] Cf. Discours aux représentants pontificaux, 21 juin 2013.[2] Cf. nn. 160, 161, 164, 190.[3] Cf. J.M. Bergoglio, Message à la messe pour l’éducation, Pâques 2008.[4] Un fuego que enciende otros fuegos, Santiago de Chile, 2004, 69-70; cfr Doc. de Aparecida 191.[5] Voir aussi ES 333: Cinquième règle. Il faut avoir soin d’examiner, de discuter exactement nos pensées, quant au commencement, au milieu et à la fin. Si rien ne s’y dément, c’est une preuve certaine qu’elles sont des suggestions du bon ange. Mais si, en raisonnant sur ces pensées, nous venons à y découvrir quelque chose, ou qui soit mal en soi-même ou qui détourne du bien, ou qui porte à un moindre bien que ce qu’on avait d’abord résolu, ou même quelque chose qui gêne, fatigue, tourmente l’âme, et lui ôte la paix et la tranquillité dont elle jouissait auparavant, ce sera un signe évident que l’auteur de cette pensée est l’esprit malin, qui toujours en effet s’oppose à notre salut et à notre véritable avantage.

 

(à suivre pour la seconde partie sur saint Pierre)

 

 

© Traduction de ZENIT, Constance Roques, 2 mars 2017