02/12/2011

Quel avenir pour la tolérance religieuse en Indonésie ?


Franz Magnis-Suseno, prêtre jésuite, considère la récente montée de violence à l’encontre des minorités religieuses en Indonésie et défend l’idée que les mauvaises nouvelles ne décrivent pas la situation dans son ensemble. Cependant, les actes de violence visant des chrétiens ne doivent pas faire oublier le fait que la grande majorité des communautés chrétiennes d’Indonésie vit et peut pratiquer son culte sans crainte et sans ingérence dans un pays majoritairement musulman et que la conversion religieuse n’a jamais été interdite.



Jakarta – La violence à l’encontre des chrétiens en Indonésie fait régulièrement les gros titres des journaux. Cependant, ces actes de violence visant des chrétiens ne doivent pas faire oublier le fait que la grande majorité des communautés chrétiennes d’Indonésie vit et peut pratiquer son culte sans crainte et sans ingérence dans un pays majoritairement musulman et que la conversion religieuse n’a jamais été interdite.

 

Ces dernières années cependant le niveau de liberté religieuse a décliné. Le gouvernement doit trouver le courage de mettre fin à cette tendance et doit protéger les minorités religieuses indonésiennes afin de continuer à maintenir la liberté de culte.

 

Au cours des neuf premiers mois de 2011, le « Jakarta Forum for Christian Communications » (le forum de Jakarta pour la communication chrétienne) à comptabilisé 31 cas d’intrusion perpétrés à l’encontre d’églises chrétiennes. En 2010 il a comptabilisé 47 incidents. Dans beaucoup de régions, il est devenu impossible de construire de nouvelles églises et lorsque les chrétiens célèbrent leur service dominical dans des lieux non autorisés ils sont souvent obligés d’arrêter sous la menace. Du reste cette année, quelques-unes de ces menaces motivées par la religion ont dégénéré en incidents violents.

 

Alors que le gouvernement s’est montré extrêmement efficace dans la lutte contre le terrorisme, il semble réticent à agir lorsque des minorités sont menacées. Quoique le gouvernement condamne la violence, ses paroles ne sont pas toujours accompagnées par des actes. Lorsque, par exemple, trois ahmadis, membres du groupe formé par Mirza Ghulam Ahmad, un leader religieux indien qui prétend être le messie annoncé par le prophète Mohamed, ont été tués dans la ville de Cikeusik, la police locale n’est pas intervenue et par la suite les coupables ont été condamnés à des peines de prison allant de trois à sept mois seulement.

 

L’écart entre les déclarations condamnant la violence et les conséquences encourues par ceux qui la pratiquent encourage les locaux à s’engager dans des politiques oppressives et sectaires à l’encontre des minorités. Depuis plus d’un an maintenant, une communauté à Bogor, Java Ouest est harcelée certains dimanches par des groupes non-chrétiens, parce qu’elle est contrainte à pratiquer son service religieux sur le trottoir, suite à la fermeture de son église sur ordre du maire. Malgré le fait que la cour suprême d’Indonésie a par la suite déclaré cette fermeture illégale, l’église est restée fermée, toujours sur ordre du maire préoccupé par l’opinion de certains de ses électeurs musulmans.

 

Ceci indique une détérioration de la tolérance et de l’ordre social. Par le passé, l’opposition à l’encontre de la construction d’églises chrétiennes était souvent justifiée par la crainte du prosélytisme que ces églises pouvaient représenter auprès de la communauté musulmane. Ces arguments étaient en général contrés à travers le dialogue ou étaient réglés devant la cour.

 

Aujourd’hui, les gens ne s’embarrassent même plus avec ce genre d’excuses et se contentent simplement de déclarer qu’ils ne veulent pas d’une église dans leur voisinage. En parallèle, les autorités introduisent des ordonnances basées sur la charia (les principes islamiques de jurisprudence), qui étend ses limitations non seulement aux activités des minorités religieuses, mais également aux droits des citoyens, en particulier ceux des femmes.

 

Le gouvernement se doit de déclarer qu’il existe des domaines, tels que la liberté religieuse et les droits de l’homme, qui ne peuvent pas tomber sous la coupe des autorités locales, qui sont sensibles aux intérêts politiques séparatistes, mais doivent être gérés et protégés par le gouvernement central.

 

Malgré ces nouvelles perturbantes, quelques développements positifs ont eu lieu, qu’il nous faut prendre à cœur et autour desquels nous devons construire. Durant les 15 dernières années, les relations entre chrétiens et la majorité des musulmans ont continué à s’améliorer. Si les chrétiens, il y a quarante ans en arrière, avaient tendance à s’adresser à l’armée nationale pour obtenir protection lorsqu’il y avait un problème, ils se tournent aujourd’hui vers la Nahdlatul Ulama, la plus grande organisation musulmane d’Indonésie, non seulement afin d’obtenir protection, mais également pour démontrer au public que les relations interreligieuses sont encore fortes au niveau de la base.

 

Dans de nombreux endroits, des relations de confiance ont été construites localement entre les chrétiens et les leaders de la majorité musulmane. Les étudiants en théologie catholique organisent régulièrement des évènements et séjournent dans les pesantrens (pensionnats traditionnels islamiques), et dans certains lieux, les jeunes miliciens de Nahdlatul Ulama protègent les églises durant les services religieux de Noël ou de Pâques, montrant encore une fois l’existence de liens interreligieux forts.

 

Au niveau de la direction, le 10 janvier de cette année, plusieurs leaders religieux célèbres et issus de différentes religions ont rédigé une déclaration commune critiquant le gouvernement et lui reprochant de ne pas délivrer les promesses faites auprès du public. Ces trois exemples sont la démonstration que le maintien de bonnes relations et le maintien de la compréhension mutuelle sont les clés permettant de construire de meilleures relations interreligieuses.

 

Les chrétiens d’Indonésie font-ils donc face à un avenir plus difficile ? La liberté religieuse est encrée dans la culture indonésienne et est respectée par la majorité islamique. L’amélioration tangible des relations entre les chrétiens et la majorité musulmane au cours des 15 dernières années sont probablement la meilleure garantie pour l’avenir de la tolérance religieuse et de l’ordre social en Indonésie.

 

 

 

Franz Magnis-Suseno S.J.

 

 

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Franz Magnis-Suseno S.J. est un prêtre jésuite allemand et maître de conférences à la STF Driyarkara School of Philosophy in Jakarta (Faculté jésuite de philosophie de Jakarta), ainsi qu’un partisan de longue date du pluralisme en Indonésie. Article rédigé pour le Service de presse de Common Ground (CGNews).

 

 

© Source : Service de presse de Common Ground (CGNews), 2 décembre 2011, www.commongroundnews.org.

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