11/5/2010

Rabbin Haïm Korsia : Les enjeux actuels du désarmement


La réunion de la conférence d’examen, à New York du 3 au 28 mai 2010, du Traité de Non-Prolifération nucléaire rend d’actualité le sujet du désarmement et de ses enjeux. Devant quel enjeu précisément sommes-nous placés aujourd’hui ? Est-il réaliste, dans le contexte mondial qui est le nôtre actuellement, d’envisager qu’il soit possible de parvenir à un monde sans armes nucléaires ? Un tel monde serait-il plus stable et plus pacifique ? Le Grand Rabbin Haïm Korsia, aumônier général israélite des armées, nous apporte quelques éléments de réponse.



INTERVIEW

 

Haïm Korsia,

Grand rabbin, aumônier général israélite des armées

 

 

1/ Comment vivez-vous les enjeux du désarmement ? Que représentent-t-ils pour vous ?

 

Les prophètes, et Isaïe en particulier, ont affirmé « Et ils changeront leurs épées en soc de charrue et de leurs lances ils feront des faux » (Isaïe II, 4). C’est ainsi que la vocation des armes de devenir des outils pour travailler la terre, pour nourrir les hommes, n’est pas nouvelle. Les traités de réduction des armements stratégiques et de non prolifération, en particulier les volets concernant l’essor du nucléaire civil, en sont l’illustration moderne, et la France a toujours porté cette ambition pour elle et pour d’autres pays. Mais avancer sur la voie du désarmement implique que cette volonté soit partagée par tous. La confiance doit être totale, or, comme dans la vie de tous les jours, elle ne se décrète pas, elle se construit.

 

Lorsque le patriarche Jacob rencontre son frère Esaü qui voulait sa mort, il lui offre des cadeaux afin d’entamer un dialogue avec lui, mais il se prépare également à l’affronter, si besoin est, et enfin, il prie l’Eternel, car on ne peut rien demander à Dieu si nous n’avons pas fait tout notre possible auparavant. L’homme sage est donc celui qui parle avec l’autre mais qui peut s’appuyer sur la force pour défendre les siens et ceux qui espèrent en lui. C’est en fait l’exacte vision de la dissuasion française qui à vocation à ne jamais être utilisée mais qui peut toujours nous protéger. Elle nous donne la liberté de parler et d’exprimer notre point de vue sans pression ni contrainte.

 

Bien entendu, l’idéal serait que personne ne dispose d’aucun moyen de menace contre les autres, mais la réalité du monde est hélas très différente.

 

Le même prophète Isaïe parle d’un temps idyllique entre les nations, toutes symbolisées par des animaux : « Le loup et l’agneau paîtront ensemble, le lion comme le bœuf mangeront de la paille, et le serpent se nourrira de poussière. On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte, dit l’Eternel » (Isaïe LXV, 25)

 

Et je ne peux m’empêcher de penser à une logique extraordinaire de Woody Allen qui, parlant de ce même verset biblique affirma : « Le jour où le loup et l’agneau dormiront ensemble, l’agneau ne dormira tout de même que d’un œil. » Plus qu’une boutade, cette vérité première nous oblige à imaginer l’inimaginable, à penser comment pourront penser tous les fous de la terre afin de nous en protéger. C’est exactement la difficile et exigeante tache des femmes et des hommes qui au quotidien œuvrent pour la défense de la France et pour que nos concitoyens, l’Europe et le monde puissent vivre en paix et en sécurité.

 

 

2/ Comme croyant, quel rôle attribuez-vous à la foi dans la recherche pour le monde d’une paix juste et équitable ?

 

La recherche de la paix juste est en effet l’objectif, je dirai même la vocation, le destin du monde. Mais qui définit ce qu’est La paix juste dans tel ou tel conflit ? Chacun a parfois des arguments pas moins justes que ceux des autres. La religion doit ouvrir des perspectives de partage, de don de soi et d’accueil des autres, de protection du faible et de rappel de la justice.

 

La Bible nous interpelle à propos des juges en disant « N’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand, mais juge avec justice ton prochain » (Lévitique XIX, 15 et 16) Les commentaires s’interrogent sur la première partie du verset : pourquoi avoir l’idée d’avantager le faible alors que ne pas favoriser le fort semble être le véritable risque logique ? Parce qu’il ne faut pas que notre compassion nous pousse à choisir l’injustice et à céder à la dictature de l’immédiat.

 

Nous devons garder la profondeur de l’histoire, sa complexité et sa texture, et les religions, héritières d’une part de la mémoire des hommes, du bien et parfois du mal, doivent œuvrer pour faire de chacun un frère en humanité dans la réalité de ce que ses actions sont.

 

 

 

© Cherchonslapaix.org – 11 mai 2010