18/5/2012

Réflexions d’une Arabe israélienne, suite à une attaque de missiles


L’auteure arabe israélienne Rema Kheriya nous raconte comment elle s’est retrouvée dans un abri avec des amis juifs de son fils, lors d’une attaque de missile, en mars dernier, et nous dit surtout ce que cette expérience lui a enseigné sur la peur de l’autre, et la façon de la surmonter. C’est en se rendant compte que personne n’est gagnant en effrayant l’autre, que l’on comprendra que la solution n’est pas la victoire dans la bataille, et que l’on est gagnant des deux côtés en choisissant de se laisser mutuellement vivre dans la liberté et dans la dignité.



La première fois que j’ai entendu les sirènes, mon fils n’était pas à la maison. Paniquée, j’ai appelé son téléphone portable mais il n’a pas répondu. Je me suis alors mise à prier Allah et à méditer pour me calmer et surmonter mon inquiétude grandissante pour la sécurité de mon fils. Je suis allée me réfugier dans le local qui nous sert d’abri anti-missiles, mais je n’ai pas réussi à me résoudre à fermer la porte, sans mon fils à l’intérieur.

 

Soudain, celui-ci est arrivé, suivi de deux amis juifs. Je les ai tous vite fait entrer dans l’abri, en refermant la grosse porte métallique après leur passage. Je me suis adressée à mon fils tout naturellement en arabe, puis j’ai proposé, en hébreux, aux deux autres garçons, d’appeler leurs mères pour les tranquilliser. Ensuite, j’ai jeté une couverture sur notre chien, pour m’assurer qu’il n’allait pas les mordre. Les garçons juifs étaient assez apeurés comme cela.

 

Un des garçons a cependant refusé d’appeler chez lui. Mon identité de mère venait de s’effacer pour laisser place à nos identités nationales. Yossi, le garçon en question, ne m’avait jamais rencontrée auparavant. Comme il était particulièrement calme, je me suis dit que cela devait, en fait, être très effrayant pour lui de se retrouver chez des Arabes pendant une attaque comme celle-ci, même si nous étions tous du même quartier. S’il avait choisi de ne pas appeler sa mère, c’est sans doute parce qu’il ne voulait pas qu’elle sache qu’il se trouvait chez des Palestiniens.

 

Je ne pouvais cependant pas m’empêcher de penser à cette mère juive, qui ne savait pas où était son fils. Je pouvais ressentir son inquiétude – pareille à la mienne à peine quelques instants auparavant. J’ai donc insisté que le garçon envoie au moins un texto à sa mère pour lui dire qu’il était bien à l’abri. Cette solution lui permettait de faire l’impasse sur ce qui lui était difficile de révéler.

 

Je me suis mise à la place de cet adolescent, se retrouvant dans un endroit qu’il ne connaissait pas, qui plus est chez des Palestiniens, pendant une attaque palestinienne. Je ne pouvais m’empêcher de penser à son inquiétude, alors qu’il était coincé dans une pièce avec « l’ennemi ». C’est pourquoi, même si pour moi, ce n’était pas naturel de parler en hébreux avec les membres de ma famille, je me suis forcée à le faire pour mettre le garçon plus à l’aise.

 

Le lendemain, l’école que fréquente mon fils et ses amis était fermée, en prévision d’autres attaques de missiles. Bien que notre famille soit musulmane, nous avons choisi d’envoyer nos enfants à l’école juive près de chez nous. Ce jour-là, lorsque je suis rentrée du travail, mon fils n’était pas à la maison. Je me suis mise à sa recherche et j’ai appelé la mère d’un des garçons juifs que j’avais accueillis la veille et que je connaissais mieux que les autres. Celle-ci me répondit qu’elle les avait déposés à la piscine d’un club. Je me suis proposée pour aller les chercher. Je suis restée sans voix, lorsqu’elle me donna l’adresse du club de vétérans de guerre dont le père d’un des enfants était membre. Comment cette mère juive pouvait manquer autant de tact ? Par solidarité pour la souffrance de tous les Palestiniens innocents de l’autre côté de la frontière à Gaza, je ne voulais pas que mon enfant fréquente un club réservé aux familles de militaires israéliens. Mais finalement, je me suis dit : « où est le problème? Lorsqu’on a emmené mon fils à la piscine, on n’a pas pensé à lui en tant qu’Arabe. C’était là, simplement, un geste de parents s’aidant les uns les autres ».

 

Yossi et moi avons dû, tous les deux, nous raisonner et évacuer notre peur de l’espace de l’autre, la signification pour chacun de nous, par rapport à nos identités respectives, de nous y retrouver. Cette capacité très complexe de faire zoom arrière, puis avant, ou de zoom avant puis arrière, ou de percevoir la personne au lieu d’un groupe ou vice-versa, est très importante sur le plan des relations réelles. Pour Yossi, cela n’a pas été facile de différencier les personnes qui le menaçaient des personnes qui le protégeaient. Et pour moi, il était tout aussi naturel de protéger Yossi que mon fils.

 

Je compatis avec la crainte des enfants israéliens de la même manière que je compatis avec celle des enfants de Gaza ; je compatis aussi avec l’affolement des parents qui veulent s’assurer de la sécurité de leur famille, d’un côté comme de l’autre. Lorsque l’on agit selon une identité qui exclut clairement le modèle qui « nous » oppose à « eux », on s’aperçoit clairement de la tragédie de ce modèle destructeur. C’est uniquement en se rendant compte que personne n’est gagnant en effrayant l’autre, que l’on comprendra que la solution n’est pas la victoire dans la bataille, et que l’on est gagnant des deux côtés, en choisissant de se laisser mutuellement vivre dans la liberté et dans la dignité.

 

 

 

Rema Kheriya Irshed

 

 

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Rema Kheriya Irshed, psychothérapeute arabe israélienne, est formatrice d’animateurs de groupes. Elle a écrit cet article en collaboration avec Ariel Katz, spécialiste en thérapie par le jeu et ancienne étudiante en Etudes du Moyen-Orient à l’Université Cornell. Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).

 

 

© Source : Service de Presse de Common Ground (CGNews), 18 mai 2012, www.commongroundnews.org.

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