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Relance de l’économie : refondation ou restauration ?

Relance de l’économie : refondation ou restauration ?

 

 

Les signes avant coureurs se multiplient, la crise financière de 2008, les événements climatiques extrêmes, la pandémie. Après chacun, on mobilise des moyens extraordinaires pour revenir à l’état antérieur et on se prépare mieux à faire face… à ce qui vient de se produire. C’est l’art de se préparer à la guerre précédente. Les événements imprévus nous trouveront à nouveau dans le même état d’impréparation et de sidération.

 

« Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies et nous réinventer » conclut Emmanuel Macron le 13 avril. Bravo. Chacun évoque les Jours heureux, le programme du Conseil de la Résistance, oubliant l’essentiel : il s’était élaboré en pleine guerre, donc prêt pour le retour à la paix. Sommes-nous prêts pour l’après pandémie ? Remettre l’économie à flot va assécher pour longtemps les capacités d’investir : ou bien on la réinvente maintenant ou bien il faudra attendre des lustres.

L’occasion est inespérée pour le faire. La pandémie frappe le monde entier, contraignant à inventer à tous les niveaux. L’ensemble du système économique sera remis à flot moyennant une montagne de dettes publiques : c’est le moment de redéfinir le contrat social.

 

Il ne suffit pas pour refonder l’économie d’additionner tout ce qu’il serait souhaitable de faire : garder chez nous des productions essentielles, isoler les logements, manger local, interdire l’obsolescence programmée, développer l’économie circulaire etc., il faut redéfinir le moteur du système économique. L’économie de demain ne sera pas non plus l’envers de l’économie actuelle avec retour au protectionnisme et à l’étatisme : la paix n’est pas la « non-guerre », l’économie refondée ne sera pas la « non-globalisation » car les interdépendances mondiales, entre les sociétés, entre l’humanité et la biosphère sont irréversibles. On a besoin d’un nouveau référentiel intellectuel et d’une nouvelle gouvernance. Voilà quatre pistes.

 

Pour un ministère de l’oeconomie

1. La relance doit se concentrer sur le travail humain. Le confinement a rappelé le rôle structurant du travail dans nos vies, aspect essentiel des relations sociales. Or l’économie actuelle, en mesurant tout à l’aune de la même monnaie, est incapable de différencier le travail humain, qu’il faut promouvoir, de la consommation d’énergie fossile et de ressources non renouvelables, qu’il faut freiner. Notre économie a une seule pédale pour l’accélérateur et le frein. Ça ne peut pas marcher. D’où l’importance du rationnement de l’énergie fossile, sous forme de quotas négociables alloués également à tous, faisant du carbone une monnaie à part entière. En Europe, la France doit le mettre au cœur du Nouveau pacte vert européen.Assurer le bien-être de tous dans le respect des équilibres de la biosphère est l’horizon futur des activités productives. Cela porte un nom : l’oeconomie. Le Ministère de la guerre est devenu Ministère de la Défense, il est temps que Bercy devienne le Ministère de l’oeconomie.

 

Pour une gouvernance multiniveaux

2. L’économie refondée repose sur une gouvernance à multiniveaux. Le territoire, le bassin d’emploi, est l’espace par excellence de gestion des relations, de réencastrement de l’économie dans la société et la biosphère. C’est un acteur pivot de la transition : le niveau auquel on peut espérer gérer à la fois l’économie, l’écologie et la société. L’Union européenne a compris que la gouvernance de l’avenir serait à multiniveaux, reposerait sur l’art de la coopération entre les niveaux.

 

Pas la France. L’occasion s’offre à elle : mobiliser, au sein des Régions, à l’échelle des 350 bassins d’emploi, les moyens humains et financiers de la relance et de la transition et la concertation entre tous les acteurs. L’État restera garant de la mutualisation des expériences et de la redistribution des ressources.

 

Pour une réforme du cadre comptable des entreprises

3. La nouvelle économie appelle la réinvention du contrat social, en le fondant sur la reconnaissance mutuelle des responsabilités, proportionnelles au savoir et au pouvoir de chacun. Le principe de responsabilité limitée qui caractérise notre vie économique et politique, a donné naissance à des sociétés à irresponsabilité illimitée. La crise financière de 2008, le réchauffement climatique et la pandémie en sont l’illustration. Il est temps de fonder l’Europe sur l’énoncé des principes universels d’une responsabilité élargie aux nouvelles interdépendances.

 

Cela conduira par exemple à réformer le cadre comptable des entreprises pour y inclure l’évolution du capital naturel et du capital humain, ou à réserver le droit de vote dans les entreprises aux actionnaires qui détiennent des parts depuis longtemps, coresponsables des choix stratégiques collectifs.

 

Pour un dialogue des sociétés

4. Le dialogue entre les sociétés est vital pour gérer des interdépendances irréversibles. C’est un enjeu trop sérieux pour être délégué aux gouvernements, aux diplomaties, aux institutions supranationales, qu’il s’agisse de la Commission européenne ou des agences de l’ONU.

 

Sans conscience d’un destin commun nous ne serons pas en mesure d’accepter les abandons de souveraineté et les sacrifices nécessaires à la survie de tous. Il faut apprendre à construire ce destin commun, à l’échelle de l’Europe d’abord, au niveau mondial ensuite par un dialogue de nature nouvelle, de peuple à peuple et de cœur à cœur. Faute de quoi chaque nouvelle catastrophe, au lieu d’être l’occasion de renforcer la coopération planétaire, suscitera le recroquevillement derrière les frontières nationales.

 

Cela doit se préparer dès aujourd’hui, par l’éducation, mobilisant le potentiel des réseaux sociaux pour relier enfants et jeunes à l’échelle planétaire.

 

(1) auteur de : « Petit traité d’oeconomie » (ECLM 2018) et de « Métamorphoses de la responsabilité et contrat social » (ECLM 2020, à paraître)

 

 

 

©, La Croix, 23 avril 2020, Pierre Calame

 

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