01/9/2017

Retour sur l’intervention de Florence Delay lors de la conférence de Cambo – les – Bains « Bible, mémoire des cultures et des religions »


    Florence Delay et la Bible   Florence Delay de l’Académie française, qui a participé à la traduction de la Bible Bayard, en 2000, dite « Bible des écrivains » (en traduisant, entre autres, l’évangile de Jean) évoque la place tenue par le « Livre des livres » dans sa vie d’écrivain.   Elle introduit son propos par […]



 

 

Florence Delay et la Bible

 

Florence Delay de l’Académie française, qui a participé à la traduction de la Bible Bayard, en 2000, dite « Bible des écrivains » (en traduisant, entre autres, l’évangile de Jean) évoque la place tenue par le « Livre des livres » dans sa vie d’écrivain.

 

Elle introduit son propos par une vision du prophète Ezéchiel qui précède un dialogue unique avec Yavhé :

“Une main se tend vers moi, elle tient le rouleau d’un livre. Elle le déroule devant moi : il est écrit recto verso. Fils d’Adam, me dit Yavhé,  ce qui est là mange-le. Mange ce livre et va parler à la maison d’Israël (…)

Je le mange et c’est dans ma bouche d’une douceur de miel. »

 

La transmission de la révélation divine s’est faite ainsi pour le prophète Ezéchiel et le premier état du « livre », écrit recto verso, est un rouleau. Mais ne nous fions pas au singulier : il traduit un pluriel. En grec, Ta Biblia signifie Les Livres. Le singulier recouvre en fait 73 Livres, une véritable bibliothèque. Son impact sur la littérature universelle a donné lieu, par exemple, à un ouvrage paru en 2015, La Bible dans les littératures du monde, sous la direction de Sylvie Parizet, professeur à Nanterre.

 

Florence Delay nous invite à passer par « sa petite porte personnelle » pour entrer dans ce massif. « J’habite la Bible » proclamait Paul Claudel. Et le poète Jean Grosjean la considérait comme sa « bibliothèque portative », elle l’accompagnait partout. Tel n’est pas le cas de notre conférencière, qui préfère s’arrêter sur quelques histoires.

 

 

La reine de Saba  et la baleine du prophète Jonas.

 

Dans Le premier Livre des Rois la visite de la reine de Saba au roi Salomon n’occupe que 13 versets du chapitre X. Elle va provoquer pourtant des ondes infinies et pas seulement chez des écrivains, des poètes, des peintres. La « reine du Midi », selon Saint Luc, est fêtée par les trois religions monothéistes. Elle inspira dans La légende dorée « L’invention de la Sainte Croix » et dans le Coran « la sourate des fourmis » (sourate XXVII). La reine serait aussi à l’origine des dynasties royales d’Éthiopie et du Yemen. Mais pour rester dans son sujet Florence Delay évoque sa fortune au XIX è siècle chez nos romantiques français :

 

Son arrivée à dos d’éléphant dans La Tentation de Saint Antoine de Flaubert. La fascination qu’elle exerce sur Gérard de Nerval qui fantasme un amour secret entre la reine Balkis (tel est son nom oriental) et l’artiste maudit Adoniram, chargé par Soliman (Salomon) de reconstruire le Temple. On découvrira l’« Histoire de la Reine du matin et de Soliman prince des génies » dans Le voyage en Orient, et on retrouvera aussi Balkis dans un délicieux conte de fées pour grandes personnes de Charles Nodier : La fée aux miettes.

 

 

C’est en partant de Moby Dick, le chef-d’œuvre de Herman Melville, que Florence Delay aborde Jonas, en lisant le prêche que le révérend Mapple adresse à ses « bien-aimés camarades de la mer » avant qu’ils embarquent pour la chasse à la baleine. « Une leçon pour les pêcheurs que nous sommes, et une leçon pour moi, ajoute le révérend, en tant que pilote de Dieu ». Le livre de Jonas (dont le nom hébreu signifie La Colombe) est le plus court de l’Ancien Testament : quatre  chapitres. Le mauvais caractère du prophète et ses relations difficiles avec Yahvé ouvrent à des discussions passionnantes. La conférencière en conseille vivement la lecture.

 

L’agrandissement romanesque est particulièrement frappant quand il n’y a, à l’origine, qu’un simple nom propre. Tel est le cas de Joseph d’Arimathie. Il a joué dans le parcours littéraire de Florence Delay un très grand rôle.

 

Une mention presque insignifiante dans les quatre évangiles : « Un homme juste et bon qui attendait le règne de Dieu, membre du Conseil, originaire d’ Arimathie », demande à Ponce Pilate de donner une sépulture au corps de Jésus. Cette demande sera tôt accompagnée par l’idée que Joseph auparavant recueille dans une coupe le sang du Christ. À partir de cette coupe, de ce plat, de ce « graal », s’édifie un fantastique cycle romanesque auquel tout le Moyen Age européen participera. C’est le « mythe du Graal ».

Avec le poète Jacques Roubaud, Florence Delay lui a consacré un cycle de dix pièces, Graal théâtre, dont la première a justement pour titre Joseph d’Arimathie.

 

 

Pourquoi traduire et retraduire sans fin ?

 

Parce que l’original ne vieillit pas et que les traductions vieillissent. Aucun grand livre en langue étrangère n’échappe à cette fatalité. Chaque génération parle une langue différente de la précédente. « Mon fils, sache-le, dit le livre de Qohelet, écrire est sans fin. » Traduire aussi.

Des légendes s’attachent aux traductions, telle celle qui accompagne « la Septante ». Au 3 è siècle avant Jésus-Christ, le pharaon Ptolémée ayant invité à Alexandrie 70 ou 72 savants juifs (d’où le nom de Septante) à traduire en grec deux par deux, dans des tentes séparées, le Pentateuque, les traductions, par intervention divine, furent exactement les mêmes !

 

Sébastien Castellion fut au XVI è siècle le premier huguenot à traduire la Bible pour les gueux de son temps, les « idiots », ceux qui ne connaissaient ni l’hébreu ni le grec…

 

Tels étions-nous, raconte drôlement Florence Delay, pour la plupart, des « idiots »,  quand nous embarquâmes à la fin du siècle dernier vers la nouvelle traduction de la Bible, dirigée par un écrivain, Frédéric Boyer, et un prêtre, Marc Sevin. Sauf que nous étions accompagnés. Pour chacun des livres, nous étions deux, un savant exégète et un écrivain. Le dialogue fut passionnant. La décision de ne plus faire traduire les 73 livres par le même, ce qui est souvent le cas, illustrait la profonde diversité des « Livres ».

 

Tous les genres littéraires y coexistent : récits, écrits juridiques, généalogies, chroniques historiques, archives royales, oracles, hymnes, prières, poèmes, contes,  proverbes, lettres. Il y a du roman, du théâtre, des énigmes, des élégies, des chants d’amour ou de désespoir.

 

 

Un séminaire à la Sorbonne, « Histoire(s) de Bible »

 

L’expérience « Bayard » fit découvrir à Florence Delay que les étudiants français n’avaient aucune connaissance de la Bible, ne savaient pas même qu’elle existait, alors que les étudiants étrangers venus du Nord et de l’Est de l’Europe, dans le cadre du « programme Erasmus », en avaient une connaissance solide et pouvaient en mesurer l’influence sur les arts et la littérature.

 

Un constat sans appel. Elle décida alors d’entreprendre pendant plusieurs années un séminaire intitulé « Histoire(s) de Bible » où chacun pouvait à son gré choisir un roman, un récit, un poème, un vitrail, un tableau… pourvu qu’il corresponde à un des « Livres ».

 

Les résultats outrepassèrent ses espérances. Une animation extraordinaire s’empara du séminaire. Parmi les anecdotes qui faisaient regretter de n’y avoir pas assisté, elle raconta qu’un jour, avant son exposé qui portait sur la comparaison entre l’histoire de Joseph et de la femme de Putiphar telle qu’elle est racontée dans la Genèse (chapitre XXXIX) et telle qu’elle est racontée dans le Coran (sourate XII)  un étudiant marocain déposa sur son bureau une lettre de sa mère. Cette dernière, de confession musulmane, remerciait le professeur : grâce à elle son fils qui n’avait jamais voulu lire le Coran l’avait enfin ouvert !

 

Elle évoqua la tétralogie de Thomas Mann Joseph et ses frères. Thomas Mann, prix Nobel de littérature en 1929, a déplié en 4 volumes et plus de 1.500 pages l’histoire des enfants de Jacob (chapitre 37 à 50 de La Genèse). Bien des raisons à cela : le choix d’un héros juif exemplaire en pleine montée du nazisme en Allemagne,  le fait que l’épouse de Thomas Mann était juive et qu’il dut s’exiler, des raisons plus secrètes aussi qu’il avoua dans un texte posthume, sa fascination pour la beauté du jeune homme que La Genèse mentionne à plusieurs reprises. La beauté du fils préféré de Jacob, qui suscita la jalousie de ses frères, n’a pas seulement fasciné l’épouse de Putiphar, officier de Pharaon !

Thomas Mann écrivit pendant plus de dix ans  Histoires de Jacob (paru en 1933), Le jeune JosephJoseph en Égypte et Joseph le nourricier (paru en 1943). 

 

Le professeur en Sorbonne revint sur la figure de Jonas et une discussion qui eut lieu dans son séminaire. Une étudiante de confession juive ayant rappelé que la lecture du Livre de Jonas est chaque année la lecture prophétique de  l’après-midi de Yom Kippour — ­ le Grand Pardon — et que les commentaires rabbiniques tentent de répondre à l’infinité de questions que pose ce livre (pourquoi Jonas fuit-il ? peut-on échapper au regard du Seigneur ? Celui-ci ne se révèle-t-il qu’en Israël ? Pourquoi le séjour de Jonas dans le ventre du grand poisson dure-t-il trois jours ?), une étudiante de confession chrétienne répliqua que ces trois jours étaient le « signe de Jésus », entre sa mort et sa résurrection.

 

Elle revint une dernière fois sur la désobéissance du prophète qui lui inspira un roman intitulé Trois désobéissances. Sans dire quelles étaient les deux autres.

 

Le temps manqua pour évoquer d’autres figures, dont celle si forte et mystérieuse de Judas dans les Évangiles, laissant le champ ouvert à d’autres rencontres — vu l’immensité du monde de la Bible, fontaine narrative à laquelle ont bu tant d’écrivains.

  

Une conférence à réentendre sur les ondes de la radio diocésaine ultérieurement.

 

 

 

Fx Esponde

Pax Christi Bayonne