14/2/2007

Un peu d’histoire : La responsabilité écologique des Eglises


Article de Jean-Pierre Ribaut, membre de Pax Christi France

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En 1934, l’illustre pasteur luthérien Dietrich Bonhoeffer lançait un vibrant appel pour « un grand concile œcuménique de la Sainte Eglise du Christ du monde entier pour lutter contre la guerre et instaurer la paix ». Il est pendu le 9 avril 1945 avec d’autres opposants au régime nazi sans avoir vécu l’événement tant souhaité.

 

Cet objectif est repris en 1983 lors de la 6e assemblée du Conseil œcuménique des Eglises à Vancouver, et élargi : il s’agit d’entreprendre un « processus conciliaire d’engagement mutuel (alliance) en faveur de la justice, de la paix et de l’intégrité de toute la création. »

 

Grâce à l’éminent savant Carl Friedrich von Weizsäcker est alors organisé, à Séoul, du 5 au 12 mars 1990, un rassemblement mondial sur la justice, la paix et la sauvegarde de la création.

 

Les Eglises européennes estimant que leur continent a une responsabilité particulièrement lourde à assumer dans ce monde de plus en plus complexe où les inégalités et les injustices s’amplifient, décident d’organiser, en 1989, à Bâle, un « rassemblement œcuménique européen » traitant de « paix et justice pour la création entière ».

 

C’est à un vrai aggiornamento de l’action et de la responsabilité des Eglises en Europe auquel procédèrent les 700 délégués officiels des Eglises catholique, protestantes, orthodoxes et anglicanes. Tous les problèmes d’actualité furent étudiés : l’avortement comme le nucléaire, les réfugiés comme la diversité biologique. La démarche de repentance et la confession du péché fut particulièrement poignante :

 

« les Eglises et les chrétiens ont failli à maints égards…. »

« nous confessons nos manquements tant collectifs que personnels…. » (§42)

 

Mais c’est vers l’avenir, et la Maison européenne commune  qu’ont porté les principaux échanges débouchant sur d’impressionnantes recommandations d’action, véritable Agenda 21 des Eglises pour… plusieurs décennies ! La promotion de la paix par la justice, le respect de l’autre, de sa culture, la liberté, le respect de la création aussi…..le shalom constitue vraiment la toile de fond de toute cette démarche.

 

La grande originalité thématique fut toutefois incontestablement la prise en compte, par donc l’ensemble des Eglises d’Europe, des problèmes d’environnement, et cela d’une manière approfondie. C’est ainsi, par exemple, que dans le domaine de l’environnement, la conversion à Dieu signifie s’engager à surmonter :

 

–          les divisions entre l’humanité et la Création dans son ensemble,

–          la domination des êtres humains sur la nature,

–          les styles de vie et moyens de production qui violent la nature,

–          un individualisme qui viole l’intégrité de la Création pour satisfaire des intérêts privés.

 

Quelle suite à cet événement historique ?

 

Six mois plus tard le mur de Berlin s’écroulait et débute la libération des peuples d’Europe centrale et orientale. Que de joies, de folles espérances….rapidement suivies de désillusions, de concurrence, de conflits d’intérêts, de revendications des minorités ; problèmes qu’ont également vécu les Eglises nouvellement « libres » ! Comme l’écrivait le prophète Jérémie :  « Nous attendions la paix, mais rien de bon ne vient, nous attendions le moment où nous serions sauvés, mais hélas ! c’est la peur qui vient ».

 

Inacceptable, bien sûr, une telle situation. D’où la convocation à Graz, Autriche, en 1997, d’un 2e rassemblement œcuménique centré sur le thème de « la réconciliation, don de Dieu et source de vie nouvelle ». Climat différent de celui de Bâle, mais tout autant imprégné d’espérance et de volonté de construire le  Royaume dès à présent !

 

La dimension écologique fut également présente avec le thème de la pratique nouvelle de la responsabilité écologique, eu égard en particulier aux générations futures. Fut mis en évidence :

 

–          la plénitude qu’attend la création tout entière,

–          le respect originel des religions pour la Création,

–          la croyance moderne en la science,

–          la beauté de la Création,

–          la responsabilité dépassée,

–          la sauvegarde de la Création,

–          le paradigme de la diversité des espèces,

–          le paradigme de la protection climatique,

–          la conscience écologique et le fourvoiement écologique.

 

Strasbourg, 2001,  constitue une  étape un peu particulière dans cette succession de grandes réunions œcuméniques européennes. Toujours préoccupées par la promotion du shalom,  les Eglises y adoptèrent la « Charta oecumenica », composée de lignes directrices en vue d’une collaboration croissante entre les Eglises en Europe. Là également, les préoccupations environnementales sont présentes.

 

Quid de l’avenir ?

 

Le prochain rassemblement œcuménique sera un rassemblement à étapes, qui culminera par une rencontre, du 4 au 8 septembre 2007, à Sibiu (Roumanie), donc dans un pays de tradition orthodoxe. Le thème sera « la lumière du Christ brille pour tous. Espoir de renouvellement et d’unité en Europe » vécu par les différentes traditions chrétiennes invités à se rencontrer, écouter la Parole du Christ, répondre à la demande de spiritualité, à la quête de sens et aux attentes de l’homme et de la femme d’aujourd’hui, spécialement des jeunes.

 

Les graines semées par des Bonhoeffer, Weizsäcker et autres Wojtyla portent et continuent à porter du fruit pour la paix et pour la sauvegarde de la planète.

 

 

Jean-Pierre Ribaut

Début 2007

© Pax Christi France

 

 

 

1er Rassemblement œcuménique européen – Bâle 1989

(§ 87 du document final)

 

 

L’environnement

 

a)    Tout développement technologique doit être évalué selon les critères de viabilité mentionnés plus haut [mentionné au § 84 (a)]. Cela entraîne un renversement total du concept de la croissance économique constante et des principes d’utilisation des ressources naturelles.

 

b)   Le gaspillage de l’énergie dans les pays industrialisés a atteint des proportions gigantesques telles qu’une réduction draconienne de la consommation est absolument nécessaire. Certaines Eglises se sont engagées à réduire considérablement leur consommation d’énergie. Nous appelons toutes les Eglises et tous les chrétiens européens à faire de même dans la mesure du possible et à ne jamais cesser d’interpeller les décideurs de la vie politique, technologique et commerciale pour qu’ils instaurent des politiques d’économies d’énergie plus efficaces.

 

c)     Nous pensons en particulier aux combustibles fossiles dont la consommation pourrait être réduite par des techniques d’économies énergétiques efficaces et par le développement de sources d’énergie renouvelables (soleil, eau, vent). Les moyens financiers nécessaires pourraient être obtenus par des impôts appropriés. L’énergie nucléaire ne devrait pas constituer l’énergie essentielle de l’avenir à cause de ses risques sociaux, techniques, écologiques et militaires. Les exigences de sécurité dans les centrales nucléaires devraient répondre aux critères internationaux les plus sévères.

 

d)   Selon le rapport Brundtland, il est techniquement possible de réduire de 50 % la consommation d’énergie par habitant dans les pays industrialisés et d’augmenter de 30 % cette consommation dans les pays du tiers-monde (sur la base de l’augmentation démographique prévisible). Ce faisant, on augmenterait dans une mesure négligeable la consommation totale d’énergie dans le monde. C’est là la seule perspective énergétique mondiale qui conjugue la sauvegarde de la création et la justice. Cette approche devrait être considérée avec attention par les chrétiens des pays industrialisés, puisque le rapport Brundtland, notamment, a sensiblement accru la prise de conscience du public à l’égard des problèmes écologiques et jouit de l’estime des milieux scientifiques.

 

e)     Il faut d’urgence prendre des mesures spéciales pour protéger la couche d’ozone, lutter contre l’effet de serre, sauvegarder ce qui reste de la forêt tropicale humide et éviter les progrès de la désertification.

 

f)    Il est nécessaire et urgent d’établir un règlement international contrôlable pour l’élimination des déchets, en particulier des déchets nucléaires et autres produits dangereux. Il faut absolument éviter que les pays européens n’éliminent leurs déchets aux dépens d’autres pays dans leurs eaux territoriales ou dans les eaux internationales. Un problème spécial qui mérite notre attention est celui du déversement des déchets nucléaires (dans le Pacifique par exemple).

 

g)   Une des priorités urgentes pour tous les pays européens est de signer des accords internationaux relatifs aux émissions trans-frontalières, en vue d’empêcher que l’eau, l’air et le sol ne continuent à être pollués et en vue de réparer les dommages déjà causés.

 

h)   Il est nécessaire de mettre sur pied une législation et un système de contrôle stricts de la recherche et de l’ingénierie génétiques ainsi que des codes de conduites professionnels. En outre, il faut que les Eglises continuent à se pencher sur les récents développements dans le domaine de la biotechnique, afin d’élaborer des lignes directives éthiques sur les implications, pour ces questions, de la valeur de la vie non seulement humaine, mais de tous les autres êtres vivants et de la nature elle-même.

 

i)     Il faut d’urgence prendre des mesures pour sauvegarder la diversité des espèces et la richesse génétique au sein de celles-ci. Les Eglises peuvent contribuer à faire connaître ce problème. La Charte mondiale de l’ONU sur la nature de 1982 est le premier pas dans cette direction.

 

La prochaine étape pourrait être une convention internationale sur les espèces telle que l’a proposée l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources. Il faudrait parvenir à des accords financiers permettant de veiller à ce que les pays, notamment ceux du monde pauvre, reçoivent une part équitable des bénéfices et des gains dus au développement de ces espèces.

 

Pour nous chrétiens, la diversité des espèces manifeste à elle seule la générosité du dieu créateur.

 

Le dialogue avec les scientifiques sur les questions écologiques et l’étude de documents tels que le rapport Brundtland sont vivement recommandés.

 

j)     Nous demandons à tous les chrétiens d’Europe d’aider et d’encourager leurs Eglises et leurs gouvernements à instaurer ces mesures. Nous leur demandons d’adopter un style de vie qui soit le moins nocif possible pour l’environnement. Cela signifie entre autres la réduction de la consommation d’énergie, l’utilisation des transports publics et la limitation des déchets. Les municipalités pourraient introduire une « comptabilité écologique ». Nous devons apprendre que notre bonheur et notre santé ne dépendent pas tant des biens matériels que des dons de la nature et des autres créatures, des relations humaines et de notre relation avec Dieu.

 

 

 

2ème Rassemblement œcuménique européen – Graz 1997

(Sous-thème 5)

 

 

Pratique nouvelle de la responsabilité écologique,

pour aujourd’hui et les générations futures

 

 

5.1  Nous recommandons aux Eglises de considérer et de promouvoir la sauvegarde de la création comme une partie intégrante de la vie ecclésiale. On pourrait envisager, à l’exemple du Patriarcat œcuménique, la célébration d’une fête commune de la Création.

 

Argument : La problématique écologique est d’une telle importance pour l’avenir de l’humanité, qu’elle mérite une conscientisation et une animation suivies au sein des Eglises, de sorte que la sauvegarde de la Création soit reconnue comme une dimension inhérente à la vie ecclésiale, et non un secteur particulier que les Eglises auraient la faculté de laisser de côté.

 

5.2  Nous recommandons aux Eglises de promouvoir un style de vie conforme aux critères de durabilité et à la justice sociale, et d’appuyer toute démarche tendant à une économie qui satisfasse ces mêmes critères.

 

Argument : La responsabilité écologique doit déterminer l’action non seulement au niveau personnel, mais aussi aux niveaux politique et économique. Compte tenu du critère de durabilité, il est toujours de grande importance d’épargner l’énergie, et de créer et utiliser des formes d’énergie renouvelables. Des chrétiennes et des chrétiens peuvent, avec le soutien de leur paroisse et de leur Eglise, adopter un style de vie exemplaire qui démontre que l’on peut se libérer de la contrainte de la consommation et mettre l’accent sur la vraie qualité de vie.

 

5.3  Nous recommandons aux Eglises d’adhérer à l’Agenda 21 en l’associant au processus œcuménique ou conciliaire de justice, paix et Sauvegarde de la Création.

 

Argument : l’Agenda 21 présente une base d’action, convenue au niveau international, ayant d’importantes caractéristiques communes avec le processus « Justice, Paix et Sauvegarde de la Création ». Il facilite, en particulier, la collaboration avec les instances sociales et politiques aux niveaux local et communautaire.

 

5.4  Nous recommandons à la KEK et au CCEE d’établir un réseau de responsables de l’environnement, avec lequel ils travailleraient en partenariat.

 

Argument : Pour enraciner le souci de la sauvegarde de la création dans la vie de l’Eglise et lui assurer une efficacité politique, il est indispensable de faire preuve de compétence professionnelle. Les Eglises membres et les conférences épiscopales devraient nommer des responsables pour les questions d’environnement. La KEK et le CCEE devraient ériger ensuite, en leur qualité d’organisation partenaire, les structures du réseau constitué de ces responsables.

 

 

 

CHARTE OECUMENIQUE – Strasbourg 2001

(Extrait)

 

 

Charte œcuménique adoptée par le Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE) et la Conférence des Eglises européennes (KEK) le 22 avril 2001

 

Sauvegarder la création

 

Dans notre foi en l’amour de Dieu, le créateur, nous reconnaissons avec gratitude le cadeau de la création, la valeur et la beauté de la nature. Mais nous voyons avec effroi que les biens de la terre sont surexploités sans considération de leur valeur propre, sans tenir compte de leur caractère limité et sans égards pour bien des générations futures.

 

Nous voulons coopérer ensemble à créer des conditions de vie durables pour l’ensemble de la création. Responsables devant Dieu, nous devons dégager et développer des critères communs pour déterminer ce que les hommes peuvent sans doute faire d’un point de vue scientifique et technologique, mais ne doivent pas faire d’un point de vue éthique. En tout cas, la dignité unique de chaque homme doit garder sa priorité par rapport à ce qui peut être fait par la technique.

 

Nous recommandons d’instituer une journée œcuménique de prière pour la sauvegarde de la création dans les Eglises européennes.

 

Nous nous engageons :

 

  • A promouvoir le développement d’un style de vie, selon lequel, à l’encontre des pressions économiques et consuméristes, nous mettons l’accent sur une qualité de vie responsable et durable ;
  • A soutenir les organisations ecclésiales agissant pour l’environnement et les réseaux œcuméniques dans leur responsabilité pour la sauvegarde de la création.

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