19/3/2015

Valérie Masson-Delmotte : « Le changement climatique pose des questions de justice entre générations »


Valérie Masson-Delmotte est chercheur en paléoclimatologie au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement. Elle a notamment contribué à la rédaction du premier volet du 5ème rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. « La maîtrise du changement climatique demandera des actions inscrites dans la durée et d’une transition énergétique et agricole globale. J’espère que la COP21 marquera le début d’une inflexion majeure en ce sens. »



Valérie Masson-Delmotte est chercheur en paléoclimatologie au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement. Elle a notamment contribué à la rédaction du premier volet du 5ème rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Elle fera l’ouverture du colloque de Pax Christi France, le 21 mars 2015, à Paris.
 
Vous êtes paléoclimatologue : en quoi consiste votre métier ? Quel éclairage allez-vous apporter sur le thème  « Quand la crise climatique aggrave les injustices » ?

 

Les recherches auxquelles je contribue visent à caractériser et comprendre l’évolution passée du climat, avant que nous ne disposions de mesures effectuées à l’aide d’instruments ou de satellites. Il s’agit donc d’extraire de différents milieux, comme les anneaux de croissance des arbres, les sédiments des lacs ou des océans, les coraux, les concrétions des grottes ou les glaciers, des échantillons qui constituent des « archives naturelles » du climat. En effet, les variations passées du climat laissent de multiples empreintes biologiques ou physico-chimiques dans ces milieux naturels.

 

Depuis une cinquantaine d’années, les progrès des méthodes de carottage, de datation et d’analyse permettent, petit à petit, de connaître, de plus en plus finement, les variations passées du climat. Chaque nouvelle information est comme une pièce d’un grand puzzle qui dévoile petit à petit l’amplitude, la structure, la vitesse des changements passés. Nous utilisons ces données pour situer les changements récents par rapport aux variations antérieures, naturelles du climat. Nous les confrontons aux calculs effectués à l’aide des mêmes modèles numériques qui sont utilisés pour le climat actuel et pour le climat futur, basés sur les lois physiques qui régissent les mouvements de l’atmosphère, les échanges de rayonnement, les mouvements de l’océan, le cycle de l’eau, etc.

 

Cette comparaison permet de comprendre les mécanismes des changements climatiques passés : la réponse du climat à des perturbations des échanges de rayonnement entre la Terre et l’espace, mais aussi la variabilité inhérente au système climatique. Elle offre enfin la possibilité de tester ces modèles de climat et d’évaluer leur capacité à simuler correctement les grands changements passés. Ces connaissances sur les climats passés témoignent aussi des impacts de la variabilité du climat sur les écosystèmes et sur les sociétés humaines.

 

Pour l’ouverture du colloque, je ferai le point sur les changements climatiques en cours, depuis quelques décennies, et qui sont en grande partie pilotés par les conséquences des activités humaines, à travers l’effet réchauffant des rejets de gaz à effet de serre. Je montrerai les scénarios possibles d’évolution future du climat. Enfin, je comparerai les amplitudes et vitesses de ces changements aux variations climatiques connues par Homo sapiens, depuis 200 000 ans.

 

Vous liez « crise climatique » et « injustices ». Quel message souhaitez-vous transmettre au grand public ?

 

Le changement climatique récent a déjà des impacts observés, sur les milieux naturels, et sur certaines populations; dans tous les pays, ce sont les populations les plus pauvres qui sont souvent les plus vulnérables. Maîtriser ou non l’évolution future du climat pose également la question du droit des jeunes générations d’aujourd’hui à disposer d’un climat stable, et des outils que nous construirons, ou non, pour limiter les effets négatifs du changement climatique, et donc nous y adapter. Les calculs effectués à l’aide des modèles de climat montrent clairement que c’est le cumul passé, présent et futur des rejets de gaz à effet de serre et tout particulièrement de dioxyde de carbone qui conduira à différentes amplitudes de réchauffement futur.

 

Historiquement, ce sont les dernières générations des pays les plus riches qui ont émis le plus de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, les grands pays émergents ont des rejets de gaz à effet de serre comparables à ceux des pays les plus riches, malgré des grandes différences de niveaux de vie. Le changement climatique pose des questions de justice entre générations, entre pays, et les questions de politiques climatiques sont étroitement liées aux questions du développement et de la lutte contre la pauvreté.

 

Vous avez publié des livres pour enfants, conçu des affiches pour des écoles… Pourquoi ces démarches pédagogiques ? Comment l’enjeu climatique est-il perçu par les différentes générations ?

 

L’étude du climat est passionnante et progresse rapidement, mais la question du changement climatique est également une question qui touche l’ensemble de la société. J’ai le sentiment de devoir mettre à disposition les connaissances scientifiques pour que tous puissent se les approprier et alimenter leur propre réflexion. C’est également un devoir qui est inscrit dans la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, qui a été ratifiée par tous les pays : mettre les données scientifiques à disposition de la population, construire une éducation et une formation au changement climatique, associer l’ensemble de la population aux réflexions et aux choix politiques. Cela étant, le climat est un système complexe, et il est important d’expliquer cette complexité, et d’expliquer les méthodes d’étude du climat, les connaissances qui sont robustes, et résistent à l’examen critique, ainsi que les incertitudes.

 

La perception du changement climatique et de ses enjeux est effectivement différente, selon les âges, selon les pays, selon les visions du monde de chacun. Le constat que nous vivons dans un monde fini est parfois très difficile à accepter ; c’est pourtant ce que nous montre l’augmentation de l’effet de serre dans l’atmosphère. Pour les jeunes générations, il est important de montrer l’ampleur des enjeux, de leur faire confiance, et d’accompagner leur imagination et leur créativité pour construire des solutions innovantes : le futur reste à inventer.

 

Y-a-t-il quand même de bonnes nouvelles ? La COP21 en est-elle une ?

 

Au travers des rencontres auxquelles j’ai la chance de participer, en France et dans d’autres pays, j’observe une prise de conscience très profonde et une forte attente : beaucoup de personnes veulent tout simplement être acteurs de solutions plutôt que de contribuer passivement aux problèmes. La COP21 est une étape dans un long processus de négociations internationales visant à se placer sur une trajectoire autre que celle des dernières décennies, sachant que l’objectif fixé par les gouvernements dans les traités internationaux est de limiter le réchauffement à moins de 2°C par rapport au climat du 19ème siècle.

 

La COP21 sera une étape importante pour la recherche d’un accord universel, c’est-à-dire qui implique tous les pays, mais différencié, selon les capacités de chacun. La maîtrise du changement climatique demandera des actions inscrites dans la durée, et des modifications profondes des investissements, en faveur de l’efficacité énergétique, et d’une transition énergétique et agricole globale. J’espère que la COP21 marquera le début d’une inflexion majeure en ce sens.

 

 

 

© Source : Eglise catholique en France. 19 mars 2015