14/5/2018

ACTUALITÉ D’IGNACE ET DE FRANCOIS ?


Ignace de Loyola, le religieux qui fonda l’ordre des jésuites était un chevalier espagnol du XVIe siècle. Grièvement blessé par un boulet de canon (français!) au cours d’un siège mémorable, il en restera boiteux.



Ignace de Loyola, le religieux qui fonda l’ordre des jésuites était un chevalier espagnol du XVIe siècle. Grièvement blessé par un boulet de canon (français!) au cours d’un siège mémorable, il en restera boiteux.

 

Le retour chez lui et une longue convalescence furent une rude épreuve, physique et morale. Il mesura alors (le handicap aidant ?) la vanité d’une vie romanesque, de capes, d’épées et d’aventures qu’il menait ou rêvait. Sa foi coulée dans la chrétienté de l’époque connut alors le bouleversement d’une conversion qui l’engagea dans une profonde aventure intérieure. Marche initiatique d’un Pèlerin sur une route de discernements et de choix de vie à la suite de Jésus-Christ. Les styles et les manières de cette expérience, ses vocabulaires et ses expressions spirituelles peuvent paraître aujourd’hui quelque peu démodés. Mais leurs sources gardent leur fraîcheur. Elles irriguaient aussi la pensée des mystiques et des Réformateurs de l’époque, attachés à démarquer la foi de rigidités institutionnelles, de féodalités mercantiles et de réduction de la ferveur au ressenti. Pour avancer sur ce chemin de vérité et de liberté, Ignace quittera son pays. Il montera à Paris, en quête d’un environnement universitaire propice à l’étude et aux confrontations, en un temps traversé par les courants d’un Humanisme défenseur des libertés de conscience et de croire.

 

Il partagea la vie d’étudiants. Celle, entre autres, de François-Xavier espagnol lui aussi, mais plus jeune, brillant et sportif. Aucun atome crochu ne le portait à sympathiser avec cet aîné petit, chauve et boiteux. Pourtant à force d’écoute et de patience, la communication s’établit entre le navarrais et le basque. Un compagnonnage grandit, une amitié se tissa, dans le respect mutuel. Ignace se refusant de conduire l’autre sur son propre chemin spirituel, voulait que chacun découvre et creuse son propre sillon. Attitude est éminemment féconde qui porte à faire advenir et cultiver du neuf. Cette période de partage étudiant entre Ignace, François et quelques autres se concrétisera dans un pacte de « compagnonnage » c’est-à-dire de solidarité fraternelle et de « chasteté », c’est à dire de non-possession de qui que ce soit.

 

Alors commença pour François l’aventure de la mission en Extrême Orient. Il trouva en Inde des colonisateurs portugais aux comportements déplorables. Il luttera sur ce front sans trop de succès. Par contre, animé d’un zèle admirable, il partit à la conquête des âmes, avec des méthodes qui laissent aujourd’hui perplexe. Faute d’avoir appris les langues, il fera traduire quelques rudiments à apprendre par cœur et son souci de baptiser (pour sauver de l’enfer !) parait obsessionnel. Au point d’adresser aux maîtres et étudiants parisiens une missive culpabilisante, pour qu’ils viennent l’aider à administrer ce premier et salutaire sacrement. Des communautés chrétiennes autochtones naquirent, venues à la foi plus par le témoignage rayonnant du missionnaire que par ses méthodes (Au Japon et en Chine elles feront long feu … en attendant que la mission y soit reprise au siècle suivant, à nouveaux frais). La leçon est ici donnée comme en creux. L’évangélisation directe, sans le préalable d’un vivre-avec initié par l’apprentissage des langues locales est sujette à caution. La Pentecôte où chacun entend le message dans son propre idiome, prend ici valeur de norme missionnaire. La question ne se pose-t-elle pas aujourd’hui quand la Mission peinant à trouver les langages du temps s’arc-boute sur la répétition de mots et de formules devenus sibyllins ?

 

Que feraient ces deux hommes aujourd’hui ? Les turbulences du moment diffèrent de celles d’il y a quatre siècles. Elles n’en sont pas moins fortes. Elles poussent toujours aux replis sur soi, aux dogmatismes et à l’indifférence aux plus pauvres, dos tournés aux caps ouverts par l’Humanisme et l’Évangile. Dans ce monde complexe Ignace et François militeraient pour le discernement du bon grain et de l’ivraie. Ils ont laissé dans ce but une méthode spirituelle éprouvée1. D’aucuns la trouvent même subversive car elle invite à détourner les yeux de rétroviseurs nostalgiques pour regarder en face la vue déployée devant les pare-brises !

 

 

Père Michel Dagras