11/6/2018

COMPAGNON D’INFORTUNE


Il est venu partager ma chambre d’hôpital sur le coup de 23 h, criant de douleur pendant le transfert du brancard au lit. La colonne vertébrale et les hanches amochées, un pied en marmelade, un diabète sévère. J’ai tout pour plaire ! Conclut son rapide bilan de santé scandé de plaintifs Oh p… !



Il est venu partager ma chambre d’hôpital sur le coup de 23 h, criant de douleur pendant le transfert du brancard au lit. La colonne vertébrale et les hanches amochées, un pied en marmelade, un diabète sévère. J’ai tout pour plaire ! Conclut son rapide bilan de santé scandé de plaintifs Oh p… !

sur un ton et avec un accent incapables d’écorcher des oreilles occitanes. Il est du terroir, je suis de la ville. Nous héritons de quelques chromosomes culturels communs. Nous avons le même âge. Après les longues patiences d’une journée aux urgences cette présence imprévue fait du bien.

La morphine n’a pas empêché le fond sonore de gémissements pendant toute la nuit. Ce matin des P… de m … ! alternent avec des Mon Dieu que j’ai mal ! Car malgré les calmants les douleurs reprennent et s’avivent au moindre mouvement. Les maîtresses des lieux, aides-soignantes et infirmières, s’activent avec des gestes professionnels et un dévouement exemplaires. Mais tout prend du temps. La sonnette d’alarme fait venir assez vite une aide-soignante. Moi je peux rien vous faire je suis pas infirmière ! Elle transmet la supplique à une infirmière qui, occupée ailleurs, mettra de longues minutes à venir. Sitôt arrivée, elle administre ce qui relève de sa compétence. Elle enregistre sur PC l’avis de soin et l’état du souffrant. Le médecin donnera suite à son prochain passage. Toutes et tous paraissent débordés. Hier les Urgences regorgeaient de patients. Les couloirs remplis de brancards alignés sur les côtés ménageaient le passage à ceux qui pouvaient enfin rouler vers les services spécialisés ou les scanners. Là alignés comme au parking, nouvelles attentes.

Le pied très douloureux de mon compagnon d’infortune lui fait subir la torture ! Mon Dieu aidez-moi ! Mon Dieu ! Oh mon Dieu faites quelque chose ! Je me permets de réagir ; Je Le prie de vous aider ! Il me remercie mais n’en souffre pas moins. A son chevet pour déplacer sa tablette nous faisons plus ample connaissance. Cadre commercial après avoir été en Indochine, dans un régiment parachutiste, prisonnier à Dien Bien Phu … Je ne suis pourtant pas douillet ! Aucune raison de ne pas le croire. Mais le corps a ses raisons que parfois la raison ne maîtrise pas.

L’échange est sympathique, amical même. Le regard et les gestes vont au-delà des mots. Mais un seuil infranchissable finit par être atteint. Ne pouvoir prêter une main secourable est alors frustrant. Chacun se tient chez lui dans l’indicible de sa propre épreuve. Un réflexe serait d’entrer dans ce jardin secret non pour le dégrader mais pour contribuer à le débroussailler de ses désagréments et en faire un espace serein et reconstituant. Ce n’est pas possible. Les recours compatissants du genre je vous comprends j’ai eu ceci ou cela de comparable sont des plus maladroits. Ils déplacent l’intérêt sur ceux qui les expriment, tombent à plat, empêchent d’accueillir l’autre tel qu’il est et le laissent englué dans son pétrin. Se taire, s’accepter impuissant, être-là pour respecter la singularité intime de la personne, consentir à l’irréductible d’espaces intérieurs où solitude s’harmonise plus avec solidité qu’avec isolement. Comment aider, assister même, sans risquer de profaner ce domaine sacré ? Nous partageons avec mon voisin la même condition de patients éprouvés. Nous demeurerons différents.

La toilette lui fut une rude épreuve. Le moindre mouvement lui arracha des cris. Les aides soignantes associaient savoir-faire, fermeté et douceur. Elles s’en tirèrent à merveille. L’administration de suppositoires fut un épisode haut en couleurs. Les efforts de l’un geignant, peinant, maugréant avec ses mots à lui, cherchant à trouver la position idoine. L’attention et l’énergie des autres, appliquées à la manœuvre en décrivant de façon concrète et imagée les mouvements à faire, mirent quelque truculence dans cet un épisode pourtant bien douloureux ! Un rayon d’humour et de détente traversait ce mauvais temps de souffrance et d’épreuve. Et dans cette scène à la Pagnol l’humeur du patient réagissait aux gestes et aux ordres de soignantes généreuses mais touchées elles aussi par la fatigue accumulée à la fin d’une longue journée de travail.

Et le jour tira sa révérence, sur un magnifique couchant.

Père Michel Dagras